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La biométrie, sécurité ou discipline ?

Il est question dans cet article du problème de la biométrie et des questionnements éthiques qu’il soulève. La nécessité d’un débat intelligent et populaire émergeant, nous envisageons ce que pourrait être ce débat, et quels pourraient en être les enjeux.

La biométrie, sécurité ou discipline ?

Les États-Unis viennent d’imposer le passeport biométrique à tous ceux qui seraient tentés d’entrer sur leur sol. Par ailleurs, plusieurs pays, dont la France, ont pour projet d’utiliser eux-aussi cette technologie, notamment pour les cartes d’identité. Cependant, à l’heure d’une utilisation civile croissante de ce procédé, il conviendrait de soulever certaines objections à son encontre, et d’en appeler à un débat de grande ampleur. Le sujet le mérite. Nous expliquerons rapidement dans cet article ce qu’est la biométrie, avant d’en venir à une réflexion sur sa viabilité, sur ses conséquences éthiques avec les questionnements qu’elles soulèvent.

- Ce qu’est la biométrie -

La biométrie est une technologie utilisant un grand nombre de données biologiques individuelles afin de les numériser et de les enregistrer dans une base de données. Il s’agit de numériser des informations telles que les empreintes digitales, les caractéristiques vocales, etc. Toutes ces informations sont ensuite stockées sous forme de puces électroniques. Le principe est de fournir des documents infalsifiables et permettant une identification extrêmement rapide des individus (des bornes biométriques peuvent contrôler l’accès à diverses administrations et autres lieux à hauts risques afin d’enregistrer et de reconnaître tous les individus passant par ces lieux). Des informations non-biologiques (casier judiciaire, nationalité, etc.), pourront être ajoutées aux informations biologiques et permettront aux autorités d’être informées de l’intrusion d’individus potentiellement dangereux (terroristes présumés dans des aéroports, etc.). L’intérêt premier de cette technologie est de prévoir les violences généralisées, de faire pression, en les dissuadant sur les individus dangereux, constamment soumis à la possibilité d’un contrôle invisible. Notons, par ailleurs, que l’intérêt porté à une possible utilisation civile de ce procédé s’est révélé dès l’après 11 septembre dans la plupart des pays occidentaux. -Utilité et efficacité d’une utilisation à grande échelle de la biométrie-

Nous ne parlerons ici que des utilisations civiles de la biométrie, les applications militaires étant encore peu dévoilées ou tenues secrètes par les autorités dites compétentes. Les utilisations possibles de la biométrie sont multiples, de la puce permettant l’accès à une boîte de nuit à Barcelone, jusqu’à une utilisation administrative au Mexique, l’accès à certaines administrations étant soumis à un contrôle biométrique. L’intérêt de cette technologie réside d’abord dans la facilitation du contrôle des identités et des flux de personnes (notamment dans les lieux à haut risque terroriste). Au-delà de la simple information concernant l’identité de l’individu, la biométrie permet aussi une modification des données (par exemple du casier judiciaire) et un accroissement de leur nombre. Le but évident d’une application à grande échelle des technologies biométriques est bien d’éviter les violences généralisées et de contrôler les individus. On est là, nous semble-t-il, au coeur d’un projet de type panoptique, tel que le décrit Foucault (1), un projet de contrôle systématique et sans faille des individus (pensons à l’application déjà mise en œuvre dans les prisons de procédés tels que le bracelet électronique). Il y a bien une volonté hyper rationaliste de maîtrise des individus et de leurs mouvements, dans la mise en œuvre d’une politique sécuritaire employant la biométrie. L’efficacité du procédé semble peu contestable - bien que l’idéal d’infaillibilité nous semble proche de la science-fiction et irréalisable - et la biométrie pourrait bien permettre, en effet, que le pire des maux publics, la violence généralisée, voie le jour. Toutefois, un procédé, aussi efficace soit-il, ne peut faire l’économie d’un examen éthique approfondi, surtout lorsque le procédé en question touche le problème, sensible dans nos démocraties, des libertés individuelles. Alors que l’utilisation de la biométrie se généralise de jour en jour, aucun vrai débat impliquant le citoyen, pourtant au coeur du processus, ne s’est déroulé. La nécessité d’un débat imposant également une mise au clair des problèmes éthiques soulevés par le phénomène. Nous allons tenter maintenant de mieux cerner certains de ces problèmes. - Questionnements éthiques et fondements d’un débat -

L’individu, “atome fictif d’une représentation idéologique de la société [...] est aussi une réalité fabriquée par cette technologie spécifique de pouvoir qu’on appelle la discipline”(2) . Ce que Foucauld notait à propos des technologies de coercitions inventées par la modernité devrait avoir, nous semble-t-il, le mérite de nous faire réfléchir à une chose : l’application de ces technologies conduit à une redéfinition de ce que nous nommons individu ainsi qu’une remise en question de son rapport à la société (ou du rapport de la société à l’individu). Les technologies de la coercition modèlent le réel et menacent l’équilibre -parfois si fragile- de la société. Ce qui ne préjuge pas de leur négativité ou de leur positivité, de telles technologies pouvant aussi bien rétablir la paix publique qu’instituer le désordre généralisé. Il est évident qu’à l’heure de la mondialisation sauvage, la quête de moyens de contrôle s’impose ; cependant l’on sait que l’essentiel n’est peut-être pas le contrôle des individus, mais bien celui des marchandises et des normes de leur production. Le risque majeur étant que le procédé biométrique, prenant naissance dans un monde globalisé, organisé par l’argent et par le commerce, se mette au service des puissances commerciales et de leurs intérêts, visant à exploiter au mieux ce que certains économistes appellent déjà des “bassins de ressources humaines”, contrôlant l’immigration en sélectionnant les individus aptes à servir certains intérêts définis par les Etats du nord et leurs entreprises (nous voyons une esquisse de ce que pourrait être une telle politique dans la récente loi sur l’immigration proposée par Nicolas Sarkozy, en France, et prônant "l’immigration choisie"). Un autre argument souvent avancé par les opposants à la biométrie est celui de l’utilisation potentielle de ces informations à visée génocidaire, dans le cas où un dictateur viendrait au pouvoir dans un pays doté de cette technologie, les procédés biométriques pouvant inclure des informations concernant l’origine ethnique des individus, par exemple. Il est évident qu’un tel argument est recevable, bien que, selon nous, discutable. Discuter de tels arguments dépasse le cadre de notre article, mais une chose est sûre : il n’est pas concevable de ne pas en débattre. Alors que la biométrie est utilisée de plus en plus fréquemment et à des fins diverses, aucun véritable débat populaire ne s’est encore ouvert -comme si des choix de sociétés aussi importants ne concernaient pas directement les citoyens- et le phénomène paraît aussi secondaire pour la vie quotidienne des individus que la mise en orbite de quelque sonde scientifique sur une planète inconnue. De plus, lorque le débat s’ouvre, il est d’une grande pauvreté, constitué de prises de positions essentiellement médiatiques, telle celle du philosophe italien Giorgio Agamben affirmant sa volonté de refuser tout contrôle biométrique et incitant chaque citoyen à le suivre (on connaît la fécondité de ce type d’action...). Nous n’insisterons donc jamais assez sur la nécessité d’un débat intelligent et populaire sur la biométrie, nécessité dont nous avons tenté de montrer l’importance.

- Un parallèle saisissant -

Nous terminerons par une anecdote donnant largement à penser. Le 12 juin dernier, alors que depuis quelques semaines étaient médiatisées des attaques violentes de chiens dangereux, attaques dues à la négligence de leurs propriétaires (cet élément est important pour le parallèle que nous souhaitons faire), le ministre de l’intérieur déjà cité proposa d’installer sur nombre de chiens (hormis caniches et autres espèces inoffensives) une puce biométrique visant à contrôler les mouvements de ces animaux et à prévenir le danger. Donc, parallèlement aux hommes, c’est là une application du procédé biométrique aux chiens... On sait depuis Hobbes que l’homme est un loup pour l’homme (ou un chien, si l’on préfère), il est maintenant temps d’appliquer une politique commune, de contrôler simultanément les citoyens dangereux que nous sommes et les chiens (ne sont-ils pas, après tout, nos meilleurs amis...). Il faut réfléchir à cette analogie fournie par l’intelligence habituelle de nos gouvernants, et s’arrêter sur le point que nous soulignions : les chiens inculpés, et qui sont la cause d’une telle méfiance, le sont par la négligence de ceux qui les contrôlent. D’où l’idée que, lorsque des citoyens sont inculpés et mis sous contrôle, il ne sont pas les seuls responsables... CQFD

(1) Foucault, Surveiller et punir (Tel Gallimard) (2) Ibid. (p. 227)


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