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 Accueil du site > Actualités > Technologies > La médecine traditionnelle chinoise offre un regard décalé sur la maladie (...)

La médecine traditionnelle chinoise offre un regard décalé sur la maladie et l’humain

 Si la médecine occidentale a progressé avec une rapidité certaine, en Chine, l’évolution des pratiques médicales a épousé un timing beaucoup plus modéré, sauf depuis un bon siècle où cette « Chine qui s’éveilla » a rejoint le développement technique et scientifique servant de fondement à la médecine moderne. Mais ce n’est pas pour autant que la Chine utilise uniquement des thérapies mises au point par la science occidentale. La médecine traditionnelle tente en effet de résister, notamment dans les contrées éloignées des centres industriels. Les populations chinoises n’ont pas délaissé la médecine traditionnelle (TCM) et continuent à fréquenter des praticiens usant de méthodes conçues il y a plus de deux millénaires. Deux universitaires chinois se sont penchés sur l’intérêt encore présent de l’empire du milieu pour ses traditions, livrant une étude fort instructive sur les liens étroits entre la médecine traditionnelle et le champ du spirituel qui inclut aussi le religieux (L. Shi et C. Zhang, Pastoral Psychology, 61, 959-974, 2012). Le propos débute par une anecdote sur une figure antique, celle du médecin Miao Fu qui faisait asseoir ses patients sur l’herbe puis prononçait quelques formules pour obtenir des guérisons spontanées. Le cas de Charcot et ses pratiques hypnotiques est ensuite évoqué pour exposer une similitude entre des méthodes dont le point commun est d’être globales, non invasives, tout en présentant un caractère magique faute d’explication scientifique intelligible. D’ailleurs, ces deux praticiens ont souvent été classés parmi les charlatans. En Chine, ce caractère magique et mystérieux n’a pas visiblement constitué un obstacle pour le développement de la médecine traditionnelle qui à nouveau suscite un intérêt appuyé alors qu’au pays de Descartes, on assiste au renouveau de l’hypnose dans les cabinets médicaux.

 En Chine, la spécificité des thérapies traditionnelles repose sur un rapport assez étroit avec le spirituel, chose qui en Occident paraît suspect eu égard aux croyances rationalistes répandues et notamment en France, pays au cartésianisme le plus obtus. La position des scientifiques chinois est donc plus contrastée. La Chine a connu une période de remise en question des phénomènes qui sortent du cadre scientifique strict. La révolution culturelle des années 1960 a joué un rôle dans cette prise de distance avec les traditions. On sait que la culture des lettrés a été rejetée par la nouvelle intelligentsia du régime maoïste mais qu’après le tournant de 1979, les étudiants se sont tournés de nouveau vers Confucius, Lao Tse et toute cette riche tradition qui évidemment, comprend la médecine. Shi et Zhang évoquent ainsi le scepticisme à l’égard de la TCM, tout en insistant sur le danger d’une occidentalisation poussée de la science chinoise qui ferait perdre le contact avec cette tradition, privant de ce fait les populations d’un accès à des méthodes qui au final, se révèlent comme complémentaires de la médecine occidentale et même dans certain cas, se positionnent comme plus efficaces en procurant un bien-être substantiel. Ainsi, nombre de professeurs chinois insistent sur la bienveillance à apporter à ces pratiques même si elles paraissent relever d’une « métaphysique illusionniste ». Ce qui apparaît comme magique relève plutôt d’une sagesse antique à redécouvrir. La perte de ces savoirs étant jugée alors comme dommageable, comme un trésor qu’on enfouit sans certitude de pouvoir le déterrer un jour. Et c’est bien le propre de l’Occident et de son temps accéléré que de laisser derrière des outils jugés obsolètes et pas seulement des traditions mais même des savoirs-faires inventés par la modernité. Ainsi, dans les pays industrialisés, certaines techniques ne sont plus employées, ni enseignées et il n’y a plus personne pour les manipuler correctement, alors les quelques objets nécessitant l’usage de ces techniques sont importés. Bien que hors sujet, cette remarque illustre parfaitement une différence entre la Chine et l’Occident à l’ère moderne, avec une Chine qui a perfectionné ses traditions en s’efforçant de persévérer patiemment et un Occident épris de vitesse, de culte du progrès, d’actions matérielles et humaines. La médecine chinoise n’a pas emprunté un même timing que son homologue occidentale. En fait, ce n’est pas tant une question de temporalité que de culture moderniste. Le fait majeur qui distingue l’Europe de la Chine, c’est un principe épistémologique majeur, celui qui constatant les progrès d’une « technique de l’humain » (comme peut l’être la médecine), consiste à perfectionner cette technique en laissant de côté les ancrages traditionnels et notamment les soubassements métaphysiques, philosophiques, spirituels et religieux.

 Ainsi, Shi et Zhang opposent une médecine du Tao à une médecine des techniques qui aurait émergé à partir des découvertes anatomiques et notamment celles importées de la médecine occidentale. Aussi étonnant que cela puisse paraître, les Eglises chrétiennes ont largement favorisé cet usage des techniques médicales occidentales en implantant des écoles de médecine (p. 963). La TCM a été occidentalisée entre la fin du 19ème et le début du 20ème siècle, se séparant progressivement des origines anciennes que furent le chamanisme puis les religions parmi lesquelles le taoïsme a été déterminant. Mais comme le précisent avec pertinence Shi et Zhang, ce schisme épistémologique a été moins intense et surtout moins rapide qu’en Occident. Ce qui a permis à la TCM de conserver ses anciens référentiels. Curiosité de l’histoire, au 17ème siècle, les jésuites importaient des connaissances depuis la Chine, suscitant un intérêt de la part d’un Leibniz dont les monades seraient une transposition de la métaphysique orientale et notamment du Tao, doctrine qui tient lieu à la fois de connaissance cosmologique et de sagesse et dont le principe fondamental est l’énergie doublée de l’harmonie. C’est ce Tao qui donna à la TCM ses principales orientations mais les influences sont discutées. Selon Shi et Zhang, la médecine chinoise serait un des fruits du Tao ou alors elle se serait développée de manière autonome, le Tao servant de principe heuristique ainsi que de justification métaphysique. L’historique mentionne les origines chamaniques de la TCM puis l’influence des trois grands courants philosophiques, le confucianisme et le bouddhisme ayant eu aussi contribué à fournir un socle ontologique aux pratiques médicales traditionnelles dont on peut affirmer qu’elle prennent en compte la complétude de l’être humain. La maladie n’est pas prise comme un objet d’étude séparé sur lequel on peut agir mais un état consécutif à la conduite de l’existence. Ainsi, le bouddhisme mahayana reprend la notion de karma en concevant la maladie comme le résultat de mauvaises actions et d’une vie déréglée, motivée entre autres par les « excès matérialistes ». On le voit clairement, la TCM est adossée à une vision de l’existence incorporant les trois grands courants spirituels de la Chine qui s’entendent sur ce précepte : « préférer le Tao à la technologie »

 Quelques principes généraux guident l’approche taoïste de la médecine. On ne sera pas surpris de trouver le principe d’analogie hérité du chamanisme et qui gouverne quelques systèmes de pensée décisifs dans les civilisations non occidentales. D’ailleurs, même en Europe médiévale et renaissante, ce principe était appliqué par les alchimistes. Le principe d’analogie suppose que des formes similaires produisent des effets similaires. Il est entrelacé à un autre principe, celui de l’holographie, en référence à une technique mise au point grâce aux lasers où il apparaît qu’un fragment d’une empreinte contient des informations sur la figure entière. Ce principe était d’ailleurs connu depuis l’Antiquité et pas seulement en Chine puisque le philosophe présocratique Anaxagore l’énonça avec une célèbre formule, « tout est dans tout ». Une formule déterminante dans les alchimies, y compris en Occident. Les Chinois ont un « style cognitif » spécifique et disons alchimique dans l’esprit. L’observation des formes extérieure permet d’accéder à l’état interne de l’individu. De plus, la perception de l’intérieur est directement accessible aux sages initiés (lien avec l’aura ?). Plus généralement, la TCM est adossée au doublet yin et yang constitutif de la métaphysique chinoise. Le Ki, principe énergétique est aussi invoqué. La troisième composante de la métaphysique chinoise est la doctrine des cinq éléments. Sur ce socle reposent un ensemble de pratiques qui mettent en œuvre la spiritualité, thème largement parcouru et analysé dans ce passionnant article de Shi et Zhang.

 Bien que trivial en apparence, le précepte fondamental de la médecine traditionnelle chinoise incline à prendre soin de l’esprit comme du corps. Etrange paradoxe que cette dualité corps et esprit dans une contrée traversée par des philosophies à l’ossature moniste. Alors qu’en France, pays lui aussi forgé dans le dualisme corps et esprit depuis Descartes, la médecine du corps n’accorde guère de place au soin apporté au psychisme, celui-ci étant relégué au domaine de la psychiatrie. En fait, nul paradoxe car le dualisme à l’occidentale institue une séparation alors que son homologue oriental sépare pour ensuite réunir ce qui permet de prendre en intégralité la personne humaine tout en accordant à l’esprit une priorité dans le soin à apporter. Il faut cultiver le shen (l’esprit) recommandent les thérapeutes chinois. Et pour cause puisque le shen est ce qui anime et règle le corps, en se subdivisant en cinq essences, chacune « irriguant » les cinq éléments fondamentaux présents dans le corps. Le shen se dévoile dans les attitudes, le regard. La notion de « vouloir » est elle aussi importante car ce vouloir est le maître du Ki. On appréhende ainsi la différence avec la notion très occidentale de volonté, débattue notamment au 17ème siècle (la volonté est faite pour agir, le vouloir se conçoit indépendamment de l’action). Enfin, soulignons l’esprit de cette philosophie thérapeutique qui au final, incite l’homme à prendre soin de sa destinée en s’efforçant de réfléchir tout en pensant à ce que doit être l’humain en relation avec les autres et le cosmos. La médecine chinoise prend l’homme dans son intégralité et contrairement à son homologue occidentale moderne, elle se sépare par la maladie du malade. La maladie est indissociable de la personne, ainsi, une vie bonne est possible mais lorsque les émotions négatives et les passions perverses gagnent l’individu, celui-ci attrape toutes sortes de pathologies. C’est ce que pensent notamment les bouddhistes. A méditer !

 Ces considérations sur la TCM offrent une sorte de miroir à l’Occident qui devrait s’interroger sur ses approches thérapeutiques indéniablement efficaces pour résorber des maladies dans des délais raccourcis mais dont le principe consiste à se concentrer sur la maladie et non pas à comprendre l’origine de cette maladie et chercher s’il n’y aurait pas une voie de rétablissement plus lente mais moins dépendante des techniques modernes, notamment la chimiothérapie qui n’a rien d’anodin eu égard aux effets dits indésirables pour ne pas dire néfastes. La TCM est une médecine reposant sur les « accords métaphysiques », entre homme et praticien, entre homme et pensée, entre homme et cosmos. La médecine occidentale est technicienne et maintenant qu’elle a pris une vitesse de croisière supersonique, nous pouvons déceler ses limites, voire même ses perversions. La technique repose sur l’ajustement et par une étrange révolution copernicienne, le malade a fini par s’ajuster aux techniques médicales. A se demander si le système médical n’amplifie pas le pathologique. Une boutade dit que l’industrie pharmaceutique crée des médicaments et qu’ensuite, elle cherche des malades pour les utiliser. Plus généralement, il se pourrait bien que nombre de malades soient issus du système de santé lui-même. Et que de plus, cette profusion de soins influe sur l’esprit au point que l’individu perde ses facultés de régénération en comptant sur une consommation de soins publics. C’est un peu comme le bonheur, qu’on peut cultiver en le cherchant « sobrement » mais qui s’il n’arrive pas selon les désirs de l’instant, croit pouvoir être acheté en usant des artifices de l’univers des marchandises. Moralité, mieux vaut chercher la bonne santé en soi que d’en appeler trop souvent à la santé publique !

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Réactions à cet article

  • Par gaijin (---.---.---.65) 15 octobre 2012 16:28
    gaijin

    oui +++++
    sur un plan général mais beaucoup d’ erreurs dans les détails ( idem pour l’article source )

    « Etrange paradoxe que cette dualité corps et esprit dans une contrée traversée par des philosophies à l’ossature moniste »
    justement il n’ y a pas de dualité ....c’est une illusion d’optique due au « hachoir » des traductions
    la conception de l’esprit ( shen ) n’est pas posée en dualité avec le corps mais dans un rapport ternaire entre le jing ( l’essence ) le qi ( vaut mieux pas traduire ) et donc le shen

    «  La troisième composante de la métaphysique chinoise est la doctrine des cinq éléments »
    encore une hallucination due aux traducteurs qui ont voulu faire un parallèle entre la grèce et la chine. il est question de 5 mouvements qui sont 5 mouvements possibles dans un espace a 4 directions qui est une conséquence de la division du yin et du yang. ce sont bien plus des dynamismes possibles que des éléments constitutifs.

    une dernière précision ( pour ne pas faire trop lourd ) concerne l’article source et le rapport de la médecine chinoise a l’anatomie : pendant très longtemps la médecine chinoise a été en avance sur ce plan et elle n’a été distancée que vers le 19ème siècle mais plus a cause de la déliquescence de la société chinoise que des a priori de la part des médecins.
    les chinois sont en général très pragmatiques et n’ont pas eut de problèmes a intégrer les notions issues de l’occident. on ne peut pas a proprement de préférence tao versus technologie mais d’un point de vue plus axé sur le fonctionnel que sur le mécanique. dans la pratique un praticien traitera selon l’une ou l’autre façon de voir. ( s’il est formé aux deux )
    Donc pas d’opposition ( ce qui est très conforme au point de vue chinois )

    sur la conclusion un grand oui : la médecine chinoise a beaucoup a apporter sur le plan d’une vision globale et de sa capacité a intervenir avant qu’il y ait de la casse ......

  • Par Gollum (---.---.---.42) 15 octobre 2012 17:18
    Gollum

    Intéressant. Je voudrai juste apporter une précision sur les 5 éléments qui ont quelque chose d’exotique et qui pourraient avoir un aspect repoussant pour un esprit occidental en raison de cet aspect symbolique et presque poétique. Pourtant à y regarder de près les 5 éléments correspondent à 4 polarités toujours présentes. Le Bois correspond au jeune Yang, , énergie montante, d’où son positionnement à l’Est. Le Feu correspond au vieux Yang, , énergie lumineuse maximale, d’où son positionnement au Sud. Le Métal correspond au jeune Yin, , énergie obscure qui se met en route, d’où son positionnement à l’Ouest. L’eau correspond au vieux Yin, , énergie obscure maximale, d’où son positionnement au Nord. La Terre correspond au Centre et est donc à part et correspond aux intersaisons. On ne peut ici s’empêcher de penser à nos 4 éléments à nous issus de la tradition grecque et qui sont en fait assez proche des éléments chinois.


    La différence étant que la tradition grecque ne s’appesantit pas sur le Centre, donc la Terre pour les Chinois. On s’aperçoit en fait assez vite que le Bois chinois correspond à l’Air de la tradition grecque, le Feu correspond au Feu, le Métal correspond à l’Eau, et l’Eau correspond à la Terre.

    Sous des apparences différentes les deux traditions donc nous parlent exactement de la même chose... et valorisent toutes les deux cette dialectique à 4 pôles dont j’ai souvent parlé ici.
  • Par Izno (---.---.---.17) 21 octobre 2012 11:37

    Il n’y a qu’une seule médecine : La médecine, Point. « Médecine occidentale » ? Et pourquoi pas des mathématiques occidentales ? des stochastiques occidentales ?

    Bientôt tu nous feras l’éloge de la « médecine allemande » (homéopathie).

    Inutile de préciser que je n’ai pas lu l’article. BS.

  • Par Furax (---.---.---.34) 21 octobre 2012 20:02
    Furax

    Article très intéressant (comme d’hab’).
    C’est un domaine que je ne connais que « globalement » et qui semble passionnant
    Je suis en tout cas en parfait accord avec le dernier paragraphe
    Dommage que les commentaires soient si peu nombreux. Mais, à part l’intervenant qui n’a rien lu (ce qui est courant), les contributions sont de qualité ! smiley
    A quand le MAGNETOTHON ? C’est la saison !

  • Par Alinea (---.---.---.96) 21 octobre 2012 21:46
    alinea

    Merci pour cet article !
    La seule chose que peut faire l’occidental de la médecine chinoise, ce sont des « méthodes » !
    On utilise l’ acupuncture, mais plus comme une méthode même si les bons acupuncteurs sont en recherche d’un lien entre le corps et l’esprit ; on « utilise » la péridurale.
    je ne sais pas s’il y a grand chose à faire pour que l’occidental s’ouvre à cette vision de l’être, comme un tout !
    En tout cas on dit que le meilleur médecin chinois est celui qui n’a pas de clients !
    Bien évidemment, cette « blague » ne peut guère être comprise en occident !

  • Par lionel (---.---.---.240) 22 octobre 2012 08:47

    Dugué, 


    Sans être parfait, vous êtes assurément un rédacteur indispensable sur ce site. Prenez soin de vous.
    Respect
    Lionel

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