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La singularité technologique expliquée

Le progrès technique s’accélère et va atteindre un point de rupture...

Au sortir de la seconde guerre mondiale, le petit monde de ce qui n’est pas encore l’informatique est en effervescence. La cryptographie, c’est-à-dire l’art de "cracker" les messages codés du camp ennemi, a connu un essor important et la mise au point de la bombe atomique a initié la recherche en simulation numérique. On se demande alors jusqu’où pourrait aller le "calcul" si l’on disposait de machines plus performantes. Alan Turing, chercheur britannique, publie en 1950 dans la revue Mind un article qui fera date : Computing Machinery and Intelligence. Il y pose explicitement le problème de l’intelligence des machines et propose un moyen d’en rendre compte. L’article résonne immédiatement comme un programme de recherches dans le champ de l’intelligence artificielle et annonce l’avènement d’une nouvelle discipline fondamentale : l’informatique, dont les progrès spectaculaires, aujourd’hui en prise avec les nanotechnologies, ne semblent pas connaître de fin.

L’INVENTION DE L’INFORMATIQUE ET SON IMAGINAIRE.
 
Les avancées technologiques sont relativement rapides et bientôt chacun dispose chez lui de l’une de ces machines. Pourtant, l’intelligence artificielle semble nourrir davantage l’imagination des auteurs de science-fiction que l’innovation industrielle. Ce n’est qu’une question de temps d’après certains chercheurs et ingénieurs du domaine. En 1965, Irving Good, statisticien britannique, pose les jalons d’une vision du progrès technologique oscillant entre foi et science. Dans son article Speculations concerning the first ultraintelligent machine, il décrit, voire prophétise, un développement prochain extrêmement soudain de la technique, un progrès ultra-rapide dans un laps de temps extrêmement réduit. Il avance en effet que si l’on pouvait construire une machine ne serait-ce qu’un peu plus "intelligente" que l’homme, celle-ci serait capable, très vite, de construire elle-même une machine encore plus intelligente, et ainsi de suite jusqu’à atteindre une intelligence incommensurable à la nôtre : l’homme serait littéralement "largué", abandonné sur le quai du progrès.

Ce brusque accroissement du savoir technique s’apparenterait à un "point" dans l’histoire, à un "pli", ou plutôt à une "singularité". Le terme fut utilisé pour décrire ce phénomène par Vernor Vinge, chercheur américain et auteur de science-fiction, dans son essai The Coming Technological Singularity (1993). Il est emprunté à la physique où la notion de singularité gravitationnelle renvoie à des régions de l’espace-temps où les quantités dont on est capable de rendre compte habituellement deviennent subitement infinies, et par là-même échappent à nos appareils de mesure. Par analogie, on imagine qu’une fois cette singularité technologique atteinte, notre société connaîtrait des bouleversements démesurés. Pour certains, les transhumanistes par exemple, la singularité signe la fin de l’humanité et la nécessité de nous robotiser, pour d’autres, inspirés par la "noosphère" de Teilhard de Chardin, elle équivaut à l’entrée dans un Âge d’Or où l’information et la communication se font sans entraves. D’après les plus alarmistes, les machines super intelligentes nous réduiront à néant sans attendre. On retrouve là toute l’ambiguïté des récits apocalyptiques dans lesquels on tente de faire coïncider en un même événement destruction et révélation, mort et naissance, fin et début (une "destruction créatrice" comme diraient Nietzsche ou Schumpeter).
 
 
LA SINGULARITÉ TECHNOLOGIQUE ENTRE MYTHE ET RÉALITÉ.
 
On est en droit de se demander dans quelle mesure la qualité de chercheurs et de scientifiques des différents protagonistes de ce "mouvement de pensée" garantit la scientificité de la singularité technologique. En effet, sur certains points, et même s’il ne s’agit pas de remettre en cause les compétences de ces scientifiques, l’idée paraît naïve et semble reposer sur des "extrapolations" plutôt que sur des "lois". Les tenants de la singularité technologique s’inspirent en effet de la dite "loi de Moore". D’après cette conjecture, la complexité des semiconducteurs, et donc par extension la puissance de calcul des ordinateurs, croîtrait à un rythme exponentiel : le nombre de transistors par circuit de même taille doublerait tous les 18 mois. Cela revient à dire que si sur un m2 de champ cultivable vous récoltez 10 pommes de terre en janvier 2002, vous en récoltez 20 en juin 2003, 40 en janvier 2005, 80 en juin 2006, 160 en janvier 2008, 320 en juin 2009, et ainsi de suite. On comprend que les quantités deviennent vite énormes, et même, à partir d’un certain point, "infinies" ou, en tout cas, proches de l’infini. Ray Kurzweil, auteur de l’essai The Singularity is near : when Human transcends Biology (2005), parle d’un "accelerating change", d’un changement qui va en s’accélérant. Or, on sent bien intuitivement que s’approcher d’une telle croissance, surtout si l’on parle de "quantités de savoir" ou de "quantités d’intelligence", devrait avoir des conséquences concrètes immédiates pour nos modes de vie. C’est ce que Vernor Vinge et ses acolytes appellent la "singularité technologique", stimulant l’imaginaire d’une révolution comparable aux révolutions néolithiques et industrielles, voire les surpassant.

Tout ceci peut paraître très excitant ou très angoissant, au choix. Seulement voilà, l’histoire a la fâcheuse tendance de ne peut pas suivre des lois mathématiques abstraites. Tout d’abord, les investissement financiers et humains dans la recherche reposent sur la motivation des hommes. Ensuite, et surtout, la Nature résiste. Ainsi, de l’aveu même de Gordon Moore, co-fondateur d’Intel et auteur de la loi susnommée, le progrès technologique en matière de computation va se heurter à un mur dans sa quête de miniaturisation : l’échelle atomique. À partir d’un certain stade, en effet, et selon les prévisions, c’est à l’échelle de l’atome que nous devrions prochainement confectionner nos processeurs.
 
 
BREAKING THE WALL !
 
Ce "wall" est d’ores et déjà l’objet de toutes les convoitises commerciales et scientifiques : défi majeur pour l’intelligence humaine, sa percée représente également un marché potentiel qui se chiffre en millards de dollars. Ce marché est celui des nanotechnologies. Il s’agit de réussir à construire des machines, si possible intelligentes, des robots, à l’échelle du nanomètre (pour ordre de grandeur, il y a 1 000 000 de nanomètres dans 1 millimètre). Pour réaliser ces machines, il faut maîtriser la manipulation de la matière atome par atome. Cette perspective a été évoquée dès 1959 par le physicien Richard Feynman dans sa conférence There’s Plenty of Room at the Bottom. Depuis, les chercheurs s’y attèlent : en septembre 1989, Donald Eigler et Erhard Schweizer, chercheurs chez IBM, annoncent qu’ils sont parvenus à déplacer la matière atome par atome, dessinant le sigle IBM à l’aide de 35 atomes de Xenon déposés sur une surface de Nickel.

Dès lors, les spéculations vont bon train et les plus audacieux évoquent la possibilité de "reprogrammer" la matière, transformant ainsi le monde réel en un monde virtuel, malléable, modifiable selon nos souhaits. Une telle image est vertigineuse. Elle l’est tant que seuls 29,5 % des américains jugent "moralement acceptable" l’idée d’une manipulation de la matière atome par atome (enquête présentée en 2008 par Dietram Scheufele). Ray Kurzweil lui-même, lors de la présentation d’un rapport sur les nanotechnologies au Congrès Américain, a jugé bon de souligner les dangers potentiels, tout en prévenant que la tentation d’y parvenir était si grande que personne ne pourrait entraver cette recherche. Ces dangers sont peu ou prou semblables aux critiques régulièrement prononcées à l’égard de l’intelligence artificielle (on aura compris en quoi ces deux champs ont partie liée) : perte de contrôle de l’homme sur sa création, confusion totale quant à ce qui est réel et ce qui ne l’est pas, impossibilité de prévoir le comportement d’une machine rendue autonome (et invisible à l’œil nu).

Car c’est à un niveau fondamental que se situe le cœur du débat portant sur la nature de la technique, de l’esprit et de l’intelligence. S’il est encore de bon ton, notamment dans la tradition "continentale" de la philosophie, de tourner en ridicule la recherche en intelligence artificielle en s’appuyant sur les a priori fondant notre conception de l’humanisme, il semble important de s’intéresser aux évolutions récentes et de s’investir dans le débat. La virulence des confrontations secrète en effet des arguments de plus en plus riches. À titre d’exemple, Anthony Berglas, dans Artifical Intelligence will Kill our Grandchildren (2008), défend l’idée selon laquelle une machine, n’étant ni mortelle ni incarnée, n’aurait nul besoin de développer un sentiment tel que l’amour, qui, sur un plan évolutionniste, assure la reproduction d’une espèce. Or de telles conceptions sont porteuses de réflexions étonnamment denses quant à notre condition mortelle et notre rapport au temps. Comment pourrait-on seulement concevoir l’équivalent d’une conscience qui n’aurait pas un rapport au temps de mortel ? Une conscience qui se déploierait dans une pure atemporalité, hors du temps ?

Mais soyons patients, car la réponse est proche si l’on en croit Vernor Vinge : "Je serai surpris si cet événement arrive avant 2005 ou après 2030" (1993).



ARTICLES CITÉS :

Alan Turing, Computing Machinery and Intelligence, in Mind, 59, 433-460, 1950.

Irving J. Good, Speculations Concerning the First Ultraintelligent Machine, in Advances in computers, 39, 1965.

Vernor Vinge, The Coming of Technological Singularity, présenté au Vision-21 symposium du NASA Lewis Research Centre et de l’Ohio Arospace Institute, 1993.

Pierre Teilhard de Chardin, La place de l’homme dans la Nature, Seuil, Paris, 1963.

Ray Kurzweil, The Singularity is Near, Viking Adult, 2005.

Richard Feynman, There’s Plenty of Room at the Bottom, conférence donnée à l’American Physical Society, 1959.

Anthony Berglas, Artificial Intelligence will Kill our Grandchildren, 2008.
 
par Irr jeudi 20 août 2009 - 37 réactions
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  • Par sobriquet (xxx.xxx.xxx.180) 20 août 2009 19:35

    Je doute du caractère scientifique de ces spéculations. Concernant la loi de Moore, il est par exemple bien connu que seuls les économistes et les fous peuvent croire qu’on croissance exponentielle peut se maintenir longtemps dans un monde fini.

    Je n’ai pas lu les œuvres de Teilhard de Chardin, mais je ne suis pas étonné qu’il ait énoncé de telles idées ; à l’époque du colonialisme et du pétrole abondant, il était d’usage de considérer tous les coûts induits par la modernité comme nuls, et ceux qui pensaient autrement étaient considérés comme des esprits limités, des "vers de terre".

    En matière d’intelligence artificielle, on n’a pas atteint la moitié des projections des auteurs de science fiction les moins audacieux : les systèmes experts sont pour la plupart inexploitables sans l’intervention d’experts humains ; il n’est même pas d’actualité d’espérer qu’ils proposent de nouvelles notions. La reconnaissance vocale peut bien être efficace à 90%, c’est largement insuffisant pour être exploitable pour une analyse sémantique. Les systèmes de traduction automatique sont tellement peu fiables qu’on préfèrera encore longtemps employer des interprètes, même pour les communications les plus confidentielles.

    Les espoirs flambants de technologies prometteuses telles que les réseaux neuronaux ou la logique floue ont été abandonnés depuis longtemps, et ces technologies ne sont plus utilisées, comme toutes les autres, que dans des domaines très spécialisés.

    Les systèmes les plus performants, comme les drônes militaires américains, sont d’immondes usines à gaz patchées à mort, il faut plus d’intelligence pour les maintenir opérationnels que pour faire leur travail à leur place.

    Tout ce qu’on a, c’est de la puissance de calcul ; c’est déjà très utile, mais l’intelligence n’est pas tant une question de puissance que de maîtrise.

    Quand bien même on mobiliserait du jour au lendemain toutes les ressources de la planète à atteindre ce point de singularité, on les épuiserait avant d’y arriver. Ou plus vraisemblablement, le porteur du projet conduira 90% de l’humanité à la famine avant que le projet ne fasse faillite.

  • Par Asp Explorer (xxx.xxx.xxx.3) 21 août 2009 11:07
    Asp Explorer

    J’aurais pu écrire cet article il y a vingt ans. Depuis, j’ai vécu assez longtemps pour comprendre à quel point je me serais fourvoyé. La triste vérité, c’est que le progrès technique n’existe que dans les fantasmes de futurologues qui feraient bien de sortir un peu. Dans les années 50, on a mis au point le laser, les semi-conducteurs, l’énergie nucléaire et le moteur fusée. Ce sont les dernières inventions de quelque importance que l’humanité aient faites. Le laser est aujourd’hui généré par des diodes au lieu de tubes à gaz, des diodes semi-conductrices. Les semi-conducteurs ont servi à faire des composants électroniques de plus en plus petits... mais qui ne diffèrent pas fondamentalement de ce qui se faisait dans les années 50. L’énergie nucléaire coûte si cher à développer et tout le monde a tellement peur de toucher quoi que ce soit aux systèmes existants que là encore, on n’a guère fait de progrès depuis les années 50. Quant au moteur fusée, force nous est de constater que la fusée Soyouz, qui date de 57, est encore largement utilisée de nos jours, avec les mêmes moulins (dérivés du V2) qu’à l’époque de Krouchtchev.

    La technologie est au point mort. On est assaillis de gadgets de plus en plus sophistiqués ce qui nous maintient dans l’illusion que "le progrès" avance, mais ce n’est qu’une illusion. Les automobiles modernes ont beau être bourrées d’ordinateurs, les moteurs qui les animent ont le plus souvent une vingtaine d’années, et si la carrosserie est plus ronde et plus jolie, avec des phares au xénon et des radars de proximité, les chassis sont les mêmes depuis des lustres. Et pour ce qui est de l’informatique, non seulement la programmation n’a pas suivi l’explosion des capacités du hardware, mais elle en a pâti. Qui de nos jours programme en assembleur ? Personne, et pour cause : à quoi bon se casser la tête pour optimiser son code alors qu’il est si simple de rajouter de la mémoire, de changer de processeur ou d’attendre un peu que la magie électronique corrige les maladresses de programmation. Vous évoquez l’intelligence artificielle, êtes-vous seulement au courant que ce champ de recherche est considéré comme mort et que les étudians ne s’y intéressent plus ? L’intelligence artificielle est un échec de la science, on n’a pas réussi à faire, tout simplement.

    En médecine, l’imposture encore plus flagrante. Il y a belle lurette que les gouvernements du monde entier ont déclaré la guerre au cancer. Quel résultat ? Aujourd’hui paraît-il, on guérit un cancer sur deux... enfin, on soigne avec une survie de plus de cinq ans. Et avant ? Avant, on ne dépistait pas. Certains cancers se guérissaient spontanément sans que le malade soit au courant de sa maladie. Les guérisons spontanées existent toujours aujourd’hui, mais ces guérisons sont mises sur le compte de "l’efficacité de la médecine moderne". Une médecine qui en vingt-cinq ans, n’a pas réussi à soigner le SIDA. Une médecine toujours impuissante contre la malaria. Une médecine qui maintenant court partout en gloussant comme un poulet décapité à cause des risques... de grippe !

    Hors de la technologie, la science "dure" avance, c’est vrai. On isole des bosons, on compte des sursauts gamma, on échafaude des théories des cordes pour expliquer la matière noire, l’énergie sombre et le trucmuche pas très clair... sauf que tout ça ne débouchera jamais sur aucune application pratique. Les scientifiques du CERN expliquent que "dans les années 1910, personne ne savait à quoi servirait la mécanique quantique et la relativité, et aujourd’hui, c’est à la base de l’électronique et du GPS". Certes. Sauf qu’entre la découverte du photon (1905) et la formalisation de la théorie du laser (1927), il s’est écoulé une vingtaine d’années. Voici près de cinquante ans qu’on fait tourner des électrons, des positrons, des protons, des croûtons et autres bidulotrons à pédales dans des accélérateurs de plus en plus puissants, et pouvez-vous m’expliquer ce qu’il en est ressorti, concrètement, pour le contribuable de base ? Ah oui, on a découvert pourquoi le spin des trous noirs était proportionnel à l’entropie de l’univers primordial multiplié par l’âge de Niels Bohr quand il a eu ses premières règles. Ouais, super... Et ça nous dit que l’univers est né il y a 13,6 milliards d’années... génial ! Et que dans je ne sais combien de pétazillions d’années, les trous noirs vont s’évaporer par rayonnement de Hawking... putain, ça va être un joli spectacle.

    Cela dit, excusez-moi si je vous semble prosaïque, mais j’ai un peu tendance à m’en foutre.

  • Par freeal (xxx.xxx.xxx.121) 20 août 2009 17:22
    freeal

    Votre commentaire me fait penser à celui d’un vers de terre prétendant que la lune n’existe pas parce qu’il ne l’aurait jamais vu. Mais bon, ce n’est pas grave. Cela ne changera rien à sa vie - du vers de terre - s’il se rend compte que la lune existe.
    En attendant, bon Gratttt gratttt

  • Par Traroth (xxx.xxx.xxx.105) 20 août 2009 19:01
    Traroth

    Désolé, mais vous avez tort. De nombreux paradigmes informatiques ont déjà dépassé depuis longtemps la simple logique à 2 possibilités. La logique floue permet de prendre en compte des états intermédiaires, par exemple. Quant à l’intelligence artificielle, elle permet déjà de simuler de nombreux aspects de l’intelligence, y compris certains aspects de la créativité, grâce aux systèmes multi-agents, par exemple.
    L’idée de base de la plupart des algorithmes d’IA est d’introduire du hasard dans le comportement du système, pour faire simple. Des algorithmes comme les algorithmes génétiques ou les réseaux neuronaux sont des algorithmes d’optimisation, c’est à dire qu’ils servent à rechercher la meilleure solution en fonction des paramètres de base. On introduit du hasard dans le système afin de lui permettre de trouver des solutions empiriquement meilleures. Au lieu de chercher la solution optimale, on cherche la meilleure solution sous-optimale.

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