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Le hasard et la volonté

Dans chaque événement, au plan collectif comme au plan individuel, le hasard joue un certain rôle, en concurrence avec la volonté et le talent des acteurs. Est-il possible de faire objectivement la part des choses ?

Le mélange entre le hasard d’une part, les aptitudes et la volonté d’autre part, est une source inépuisable de controverses. Celui qui a réussi dans une entreprise met toujours en avant ses qualités personnelles, tandis que celui qui a échoué invoquera forcément la malchance. C’est souvent le cas des sportifs et des candidats aux concours, en France particulièrement.

Prenons un exemple. Delphine a été reçue parmi les derniers au concours d’une grande école qui n’admet que 300 étudiants chaque année, mais elle a été reçue. Il est bien évident que le hasard a joué un grand rôle dans sa réussite, car elle n’a pas plus de mérite que le candidat malheureux qui est parmi les premiers recalés. Mais elle est certainement plus brillante que le candidat qui se trouve en fin de classement, et moins brillante que celui qui a été reçu premier.

Connaître les causes des événements, c’est l’une des grandes questions qui depuis toujours agitent la philosophie. Quand les Grecs et les Romains étaient victimes d’événements fortuits, quand ils observaient des phénomènes inexpliqués, ils les attribuaient aux dieux. En attribuant ces événements au hasard, l’homme moderne n’est pas plus avancé. Mais la connaissance des causes est surtout une question d’ordre pratique, car c’est une source de progrès. En médecine, on ne peut trouver un remède efficace que lorsqu’on connaît la cause de la maladie.

Beaucoup de causes sont attribuées à tort, intentionnellement ou non. C’est le cas lorsque la justice condamne un innocent parce que l’opinion publique réclame un coupable et que la police n’a personne d’autre sous la main. C’est aussi le cas en politique, les gouvernements de droite comme de gauche ayant tendance à s’attribuer les mérites des bons résultats économiques. « Si ces événements nous dépassent, feignons d’en être les instigateurs », disait, je crois, Jean Cocteau.

Les mathématiques permettent d’apporter une réponse partielle au problème de la recherche des causes, mais à une seule condition : il faut que l’événement considéré s’inscrive dans un processus, c’est-à-dire dans une série d’événements comparables et de même nature. Supposons par exemple qu’un sportif améliore ses performances après avoir changé d’entraîneur. Il faut étudier la différence entre deux séries de résultats, l’une avant et l’autre après le changement. Si la différence est appréciable, on peut affirmer sans grand risque d’erreur que le nouvel entraîneur est bien la cause du changement. Une différence entre deux chiffres ne suffit pas pour porter un tel jugement ; en principe, il faut avoir au moins cinq chiffres de chaque côté. Les mathématiques donnent un cadre formel à ce type de raisonnement en fixant les règles d’un processus stable. On nomme ainsi un processus dont les résultats sont prévisibles entre deux limites calculées : une limite haute et une limite basse. Quand un résultat se trouve dans cette bande horizontale, il faut considérer que sa position est due au hasard. Au contraire un processus est dit instable lorsqu’il est imprévisible. Paradoxalement, c’est dans ce dernier cas que les causes d’un événement sont les plus faciles à détecter. La méthode existe.

Le taux de chômage élevé dont souffre notre pays est l’aboutissement d’un processus mal maîtrisé dont les composantes sont culturelles, sociales, économiques et politiques. Plusieurs gouvernements ont tenté de le faire baisser, notamment Jospin avec les 35 heures et Villepin avec le CPE. Aucun n’a réussi. Pourtant, dans les mois qui suivaient l’application d’une nouvelle loi, ils publiaient des communiqués de victoire, chiffres à l’appui. Simple propagande, car la suite montrait que les mesures prises n’avaient pas eu d’effet appréciable sur la baisse du chômage, une baisse toute relative, dont les causes véritables étaient indépendantes de l’action gouvernementale. La méthode d’analyse d’un processus aurait donné à l’opposition des armes pour réfuter les arguments du parti au pouvoir.

La pollution, avec toutes ses conséquences sur la santé humaine, est aussi l’aboutissement d’un processus complexe et mal maîtrisé. Les résultats de mesure publiés par des organismes indépendants montrent une augmentation inquiétante des taux de produits chimiques nocifs dans l’air, la terre et l’eau. D’autres résultats de mesure montrent une augmentation corrélative des taux de cancers. Pourtant, les multinationales qui sont responsables de cette pollution parviennent à jeter le doute sur les conclusions des experts, jusqu’au sein de l’Académie de médecine ! La méthode d’analyse d’un processus, là encore, donnerait aux écologistes des armes pour réfuter les arguments des multinationales.

La méthode d’analyse des processus, couramment utilisée dans la recherche et l’industrie, pourrait s’étendre avec profit à l’ensemble de l’économie. Elle réduirait l’influence de ceux qui font assaut de rhétorique pour s’attribuer le mérite des bonnes nouvelles et faire porter à leurs adversaires le poids des mauvaises nouvelles.

Elle est expliquée très simplement dans : http://www.fr-deming.org/KitStat.pdf


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10 réactions à cet article    


  • pepin2pomme 19 septembre 2007 10:59

    Heureusement pour nos politiciens que la majorité de leur électorat n’a aucune notion de statistiques. Les chiffres, on peut leur faire dire n’importe quoi, c’est pas nouveau. Un article édifiant à ce sujet a été publié cet été dans la revue « pour la science ». Il montrait comment on peut manipuler l’opinion simplement en choisissant l’angle mathématique sous lequel on présente telle ou telle donnée. Parmi les exemples choisis, les hausses de salaires comparées entre ouvriers et patrons, le salaire moyen ou médian (c’est pas la même chose), la polémique sur la baisse du pouvoir d’achat induite par l’introduction de l’euro...


    • Céphale Céphale 19 septembre 2007 12:39

      Pour comprendre quelque chose aux statistiques, le citoyen français a tout de même fait des progrès. Il faut savoir que les probabilités et les statistiques sont au programme du baccalauréat depuis une vingtaine d’années, ce qui peut faire réfléchir certains élèves dotés d’esprit critique. Mais beaucoup de progrès restent à faire.


      • Céphale Céphale 19 septembre 2007 12:40

        Pour comprendre quelque chose aux statistiques, le citoyen français a tout de même fait des progrès. Il faut savoir que les probabilités et les statistiques sont au programme du baccalauréat depuis une vingtaine d’années, ce qui peut faire réfléchir certains élèves dotés d’esprit critique. Mais beaucoup de progrès restent à faire.


        • Arnaud Villanova 19 septembre 2007 12:43

          Article intéressant, merci.

          René Guénon écrivait souvent « il n’y a pas de hasard, il n’y a que l’ignorance des causes ». J’ajouterais que certaines causes nous sont probablement inaccessibles par essence.

          C’est un sujet passionnant. Parfois, dans notre vie, tant d’infimes circonstances « hasardeuses » se combinent pour aboutir à un résultat que l’on se demande parfois, après coup, si tout cela est bien du hasard. Néanmoins, j’ai un doute à propos d’au moins un de vos exemples, celui du chômage. Pour appliquer votre raisonnement, il faut déjà supposer que la baisse du chômage est un objectif sincèrement voulu par nos gouvernements. Je n’ai pas la réponse, mais il me semble qu’un certain taux de chômage profite à certaines entreprises afin de mettre la pression sur les employés. Avec le chômage nul, le salarié reprend une bonne partie de sa destinée entre ses mains, avec un chômage trop fort, la société risque de se briser, mais avec un taux savamment orchestré (et bidouillé selon que l’on considère telle catégorie de personnes ou non), je crois qu’une caste dirigeante n’a pas à se plaindre. Simple hypothèse.


          • Céphale Céphale 19 septembre 2007 13:51

            D’accord avec vous : « il faut déjà supposer que la baisse du chômage est un objectif sincèrement voulu par nos gouvernements. Je n’ai pas la réponse, mais il me semble qu’un certain taux de chômage profite à certaines entreprises afin de mettre la pression sur les employés. »

            La méthode d’analyse du processus permet simplement de dire si une variation sur une courbe peut avoir une cause particulière. Dans ce cas, à chacun de prouver qu’il en est responsable. Dans le cas contraire, c’est le hasard, et rien d’autre, qui fait bouger la courbe. La petite « expérience du joint » est instructive à cet égard.

            Les courbes publiées par l’INSEE montrent que les variations du chômage depuis cinq ans ne sont pas attribuables à des causes particulières.


            • elnino-88 elnino-88 27 septembre 2007 19:06

              site interdit par nos medias A voir,a lire,a comprendre « le hasard c est dieu qui se promene incognito »

              A,einstein


              • ddacoudre ddacoudre 29 septembre 2007 19:36

                Bonjour cephale.

                C’est clair que faute de pouvoir tout comprendre, nous instaurons des réglés, dont certaines nous renseignent sur la survenance d’un évènement en jouant quelques part sur l’invariance d’échelles.

                La lenteur du déroulement de notre existence nous permet d’en saisir des fragments que nous codifions par les mathématiques par exemple, et nous nous les assignons par le mimétisme l’apprentissage. Ainsi nous nous donnons une représentation globale et commune ou collective saisissable donc ajustable.

                L’apprentissage nous assure une certaine stabilité qui nous permet d’édicter des principes réfutables qui trouverons un jour leur terme, car si l’apprentissage était une constante nous serions toujours des hommes de Cro-Magnon, parce que je doute, si nous les avions soumis à une enquête d’opinion, qu’ils eussent été favorable à leur évolution morphologique et coutumière. Mais pourtant nous trouvons des espèces identiques depuis des lustres qui indiquent donc que l’évolution n’est pas linéaire. Ce qui se traduit corrélativement pour nous, que les hommes atteignent les buts qu’ils se fixent, mais différemment de ce qu’ils les avaient imaginés. S’il en était autrement notre existence serait déterminée, elle l’est certainement mais pas à notre perception. A notre mesure nous utilisons comme tu l’indiques des statistiques qui fixent la survenance de probabilité que nous attribuerons par l’observation à l’entraîneur comme dans ton exemple, cela sans connaître les réelles motivations de chaque individu. Cette approche matheuse est utile sous réserve qu’elle ne serve pas, comme tu l’as si bien expliqué, à en retirer une valeur autre qu’indicative de la personne. Mais ce n’est généralement pas ce que nous faisons par estime de soi par nécessité de choix.

                J’ai résumé cette difficulté de notre condition humaine au travers de la recherche du gain au tiercé.

                Savez-vous pourquoi nous ne parvenons pas à gagner à tous les coups ? Parce que nous ne sommes pas aussi grands que nous le croyons, nous n’avons qu’une illusion de notre grandeur.

                Et, pour comprendre l’événement, il nous faut arrêter les choses, arrêter le mouvement, peut-être parce que notre propre existence s’arrête aussi, et que nous ne savons pas, et ne pouvons pas raisonner en un Tout.

                En effet, même si notre cerveau photographie un paysage nous ne retiendrons que ce qui aura arrêté notre attention, des fragments (le reste se fixera dans notre cerveau sans que nous en soyons conscients de manière plus ou moins durable).

                Fragments que nous figerons dans une image passéiste, alors que le paysage aura changé dans la seconde même ou nous l’avons fixé. Ce changement aura échappé à notre regard, et heureusement, car sans cela, avec le traitement sélectif de notre cerveau actuel, nous ne pourrions rien fonder.

                Aussi, nous pourrions dire que nous sommes intelligents parce que le reste du Tout nous échappe, nous pourrions dire que nous sommes intelligents parce que nous n’avons pas accès à notre inconscient.

                Ainsi, nous perdons au tiercé parce que nous fixons une limite à la course.

                Mais imaginez qu’elle n’en est pas : dix (10) chevaux s’élancent de 0 à l’infini, difficile de savoir quel est le meilleur, non ! C’est simple. Tous les 10 kilomètres vous relever les ordres de passage. Arrivé à l’infini nous faisons la moyenne de celui qui est passé le plus de fois en tête aux bornes des dix kilomètres, et nous avons gagné.

                Nous avons trouvé le meilleur cheval en établissant des positions moyennes, nous pouvons miser dessus. C’est certain ? Non !

                Si vous faites le point tous les 15 kilomètres, cela en sera un autre.

                Ainsi, le meilleur ne sera pas le réel meilleur, mais celui que notre ordre aura défini.

                Comme à l’infini, au Tout nous n’y avons pas accès, nous faisons donc partir 10 chevaux sur mille mètres. Il nous faudra alors étudier toutes les courses qu’ont faites ces chevaux, étudier l’état du terrain, étudier le parcours professionnel des jockeys, étudier la santé physiologique des chevaux et des jockeys, ainsi qu’étudier leur santé psychique. En procédant ainsi, nous aurons réduit l’incertitude. Il ne nous restera que la période entre la clôture des paris et le départ de la course, puis les aléas de la course elle-même. Ou, alors comme nous le faisons, nous jouons au hasard faute d’arriver à déterminer la probabilité de régularités gagnantes qui apparaîtront en fonction du nombre de chevaux et de joueurs.

                Il en est également ainsi de notre existence et de son système « méritocratique » punitif. Son évolution est symptomatique de notre faculté à comprendre les évènements, et faute de tout comprendre, nous recherchons toujours une imputabilité rassurante.

                Cordialement.


                • Céphale Céphale 30 septembre 2007 12:20

                  Merci, ddacoudre, pour ce commentaire.

                  Oui, le fait de trouver une cause à ce qui nous arrive, qu’elle soit vraie ou fausse, est toujours rassurant. J’ai cherché ici à montrer que si l’analyse statistique peut aider dans cette démarche, il ne faut pas lui attribuer des pouvoirs qu’elle n’a pas, ni être dupe de ceux qui manipulent les chiffres pour berner le public au nom de la statistique.

                  Ton exemple du tiercé est intéressant. Il y a au moins trois façons de jouer. La première consiste à choisir les chevaux au hasard, la deuxième à chercher les chevaux ayant le plus de chances de gagner en étudiant seulement les résultats des courses précédentes, la troisième à à chercher les chevaux ayant le plus de chances de gagner en étudiant toutes les données dont on dispose. La dernière a pour but de réduire l’incertitude au maximum.

                  L’idée d’utiliser le calcul des probabilités pour augmenter les gains au jeu remonte au dix-septième siècle. Celle d’utiliser des statistiques pour agir sur l’économie est née un siècle plus tard. Mais ce n’est qu’au début du vingtième siècle que la science statistique a vraiment fait son apparition avec de nouvelles méthodes d’analyse dont l’agronomie et la médecine ont été les principaux bénéficiaires.

                  Si les rendements agricoles ont doublé aux Etats-Unis dans les années 30, c’est le résultat des méthodes statistiques beaucoup plus que celui des pesticides. Rothamsted, la ferme anglaise d’où cette révolution est partie en 1920, est visitée actuellement comme une sorte de temple de la statistique.

                  Peu de gens savent que la statistique peut les aider dans leur vie privée. Le mot lui-même est un peu inquiétant. Pourtant, les probabilités et les statistiques figurent au programme du baccalauréat, et un bon professeur de lycée peut donner à ses élèves l’envie de servir.

                  Cordialement.


                  • ddacoudre ddacoudre 30 septembre 2007 13:45

                    bonjour cephale.

                    je suis bien de ton avis, sans stats nos dirigeant seraient aveugles dans la conduite des affaires de l’état, et nous serions toujours sous des pratiques empiriques. Dans les comportements individuels nous voyons souvent les êtres se replier sur la limite de leurs sens quand ils se trouvent face à une incompréhension qui pourrait être levé par une connaissance, je ne sais pas comment la qualifier, je vais dire exploratrice qui donne accès à un espace plus large que notre périmètre rassurant.

                    cordialement.


                  • Leila Leila 4 novembre 2007 08:33

                    Souvent en politique, les bons résultats sont attribués au Gouvernement et les mauvais résultats à des facteurs extérieurs. C’est un exemple.

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