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Accueil du site > Actualités > Technologies > Les vautours du décibel

Les vautours du décibel

À coup de clauses carnassières, l’industrie phonographique saigne à vif les nouveaux entrants du marché e-musical et veille jalousement sur ses rentes de situation.

La boîte de Pandora

Une quelconque relation télépathique spéciale lierait-elle Steve Ballmer et Steve Jobs ? Microsoft et Apple ont simultanément tilté sur la « découverte musicale assistée par ordinateur ». Ma nomenclature personnelle remplace cette barbare expression par « playlist intelligente », concept qui concurrencera vite le mode shuffle ou random basculant de Madonna à Sparklehorse via Mozart et François Breut.

Connectés aux nuages de données d’Apple et de Microsoft, les dernières versions de iTunes et de Zune analysent algorithmiquement vos morceaux préférés puis suggèrent automatiquement de nouveaux titres « que vous aimerez »... À télécharger pour quelques micro-dollars. Les deux firmes ont puisé leur inspiration auprès de la radio IP Pandora, pur produit du Music Genome Project dans lequel analyses algorithmiques et humaines permettent de trier, classifier et sélectionner les titres sur la base de 400 critères. Grâce à ses approbations/rejets et notations des morceaux diffusés, l’audionaute fournit de précieuses indications sur sa typologie musicale. Ainsi, les serveurs de la station réactualisent régulièrement sa bande-son personnelle avec une précision constamment accrue.

Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes si la RIAA ne s’activait pas autant sous la table du législateur...

La diffusion musicale par les stations américaines est considérée comme une activité purement promotionnelle. Fortes d’un lobby radiophonique très persuasif depuis les années 40, les FM n’ont donc pas de royalties à reverser à l’industrie phonographique. Par contre, les radios internet/satellitaires sont soumises à un régime plutôt féodal :

  • une royalty de 0,0019 centimes par auditeur par titre instaurée en 2007 par le Copyright Royalty Board ;

  • une royalty rétroactive de 0,008 centimes pour les années fiscales 2005-2006 ;

  • ainsi que sur les titres rejetés ou évités par leurs auditeurs.

 

Des sommes plutôt infimes à première vue. Mais lorsque des milliers voire des millions d’audionautes écoutent un firmament d’œuvres musicales, les montants à reverser prennent des proportions gargantuesques, au point d’axphyxier rapidement les radios internet/satellitaires : celles-ci devront payer entre 100 et 300 % de leurs médiocres profits ! Stagnant dans une rentabilité très relative, elles perçoivent déjà d’énormes parasites dans leurs fréquences : le CRB a planifié l’augmentation des royalties de 6 % et 8 % respectivement pour 2010 et 2012. Comment en est-on arrivé là ? A cause de l’impossibilité des radios satellitaires/internet et des majors musicales de parvenir à un accord, les secondes bénéficiant des oreilles et des bras longs des sénateurs.

Au départ, Pandora requérait une inscription payante afin que les audionautes accèdent à ses playlists intelligentes. Sans succès. L’intégration d’un modèle économique gratuit, mais financé par la publicité, draina rapidement plus de 16 millions d’abonnés, la station proposant de surcroît – comme beaucoup d’autres – le téléchargement des morceaux streamés sur les sites payants iTunes, Amazon, etc. Dès lors, les radios 2.0 ne remplissent-elles pas une fonction promotionnelle plus directe que celle des radios hertziennes du fait de l’immédiateté des hyperliens commerciaux ? A peine adolescents, les juke-box virtuels ne survivront-ils que dans l’antre d’un dragon de la toile (Microsoft, Apple, Google, Amazon, etc.) ?

Musique légale = suicide commercial

Considéré auparavant comme une infamie, le peer-to-peer est devenu un modèle technologique prometteur. Rien de surprenant à ce que BBC iPlayer et 4OD (Channel 4) intègrent « un moteur Bittorrent », leur faramineux succès causant même quelques clashs avec les FAI britanniques confrontées à la voracité de ces catch-up TV envers la bande passante royale. Les majors ont passablement compris qu’il s’agit d’abord et surtout d’une technologie et non d’un vaisseau cyberpirate. Toutefois, où sont les plates-formes P2P commerciales dignes de ce nom ?

Certaines plates-formes P2P ou classiques ont signé des contrats avec les majors en toute intégrité et leur reversent des millions de royalties : Liquid Audio, a2b, Lala, Qtrax, Mashboxx, Pandora et Comes With Music (Nokia). Malgré une bonne presse, elles volent toujours au ras des pâquerettes. D’autres ont plus ou moins réussi – légalement ou clandestinement – avant de céder aux pressions judiciaires et aux clauses carnassières : MP3.com, Myspace Music, Imeem et l’historique Napster ne sont plus que des vaches à lait pour l’industrie phonographique ; MP3tunes, Veoh, Multiply et Seeqpod agonisent littéralement. Apparemment, à moins de s’appeler iTunes, Amazon ou de figurer parmi de rares exceptions comme eMusic, dur d’émerger significativement dans le marché e-musical en partenariat avec les majors.

Première ligne du P2P légal, pas cher et sans DRM, « Wippit mort d’avoir voulu respecter les maisons de disques », explique Guillaume Champeau (Numérama). Ennemi juré d’antan de l’industrie phonographique quand il dirigeait Grokster et aujourd’hui ex-patron de Wippit, Wayne Rosso reproche aux majors d’exiger « des avances scandaleuses qu’aucun investisseur ne tolérerait, donc en étant aussi difficiles elles font fuir les investisseurs  ». De plus, il ne voit aucun futur viable pour la musique commerciale en ligne : « Il n’y a pas d’argent à gagner dans la vente de contenu. Le contenu est un moyen pour une fin. En fin de compte, ça sera financé par la publicité et gratuit ».

Flibusterie.MP3

L’hésitation voire la hantise du secteur phonographique pour le publi-financement – comme pour la licence globale autrefois – s’explique aisément : les clauses royaltivores, les taxations distributives évoquées précédemment et les taxations progressives des objets nomades (taxes sur les baladeurs, les téléphones mobiles, les mémoires USB, les boîtiers multimédias, etc.) garantissent ses colossales rentes de situation, et ce, peu importe l’usage qu’en fera ou non le cybernaute. Les majors veulent bien que les choses bougent en surface, mais s’emploient activement à ce que rien ne change en profondeur. Professeur de droit à Temple University et spécialiste du copyright, David G. Post affirme à juste titre que «  les grands groupes qui traquent impitoyablement tout signe d’infraction ont la loi pour eux. Doit-on les laisser faire ? »

Quelques années plus tôt, lors du boom biotech, la société civile mondiale dénonça vivement l’inflation des brevets privés sur le vivant. Inspirés par l’open source et les Creative Commons, des biolinuxes émergèrent peu à peu afin de contrecarrer cette « gloutonnerie du brevetage privé » (cf. Danielle Auffray, Fiorello Cortiana et Alain Lipietz dans Le Monde du 15 mars 2005). Copyrights perpétuellement étendus, droits d’auteurs renforcés à outrance, clauses carnassières et royalties pantagruéliques : mêmes modes opératoires, mêmes finalités. Pour ma part, l’audiopiraterie des maisons de disques est à la culture musicale ce que la biopiraterie des firmes biotech est aux sciences du vivant : un racket haute fidélité en mode repeat.

Aux yeux des majors, la gratuité apparente dévalue leur offre musicale d’où leur lenteur opérationnelle et stratégique dans le cyberespace. Elles ont tort : le défi majeur du cybermarketing culturel repose beaucoup plus dans le choix élargi et/ou personnalisé que dans la valeur marchande, a fortiori dans un marché de niches par myriades. La preuve flagrante par Pandora et les diverses radios 2.0.

Actuellement, partage, découverte, diversité, interactivité, « egocasting » et contenus multimédias enrichis sont au rendez-vous dans les blogs, les podcasts et les réseaux sociaux. Les hyperliens gratuits et légaux de la musique abondent, qu’ils s’agissent d’artistes indépendants ou de popstars en rébellion contre « le système ». Ne voit-on pas les audionautes se ruer vers les offres promotionnelles en ligne (Portishead, REM, Radiohead, etc.) précédant les sorties officielles et vers les places de concerts ? Une fois de plus, l’industrie phonographique a plusieurs années-lumière de retard : Napster d’abord, le peer-to-peer ensuite et enfin le Web 2.0, elle semble complètement aveugle et sourde aux rapides évolutions de la consommation musicale. Tant pis pour elle, la migration des herbivores n’attendra pas.

Cependant, les vieux lions blessés peuvent encore asséner quelques coups de patte meurtriers et n’hésitent guère à assassiner plusieurs progénitures rivales avant de sombrer...

Articles liés :

  1. Techcrunch  : The music industry’s new extortion scheme

  2. Électrosphère  : L’illusoire et mensongère cyberpolice culturelle

  3. Numérama  : Wippit mort d’avoir voulu respecter les maisons de disques

  4. Techcrunch  : The inevitable march of recorded music towards free

  5. Electrosphère  : Introduction à la freeconomie

  6. Electrosphère  : Des biolinuxes contre la biopiraterie

  7. Electrosphère  : La décadence de l’industrie phonographique



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13 réactions à cet article    


  • Winael 22 septembre 2008 10:35

    Il existe pourtant certaines Webradio qui s’en sortent très bien, en nous faisant découvrir énormément d’artistes de qualités. Il s’agit de Webradio Libre diffusant des morceaux de "Musique Libre".
    Je vous invite donc à découvrir la Web radio Dolebrai (http://www.dolebrai.net) ou bien sur le site de Dogmazic.
    Il existe véritablement une alternative à cette industrie du disque racketteuse.


    • wesson wesson 22 septembre 2008 10:52

      Bonjour Charles,

      Merci pour cet article bien vu.

      Vous avez parfaitement vu que la musique en ligne "légale" est dans les fait asphixié par ceux qui prétendent vouloir le développer, à coup de licensing intolérable pour des petits acteurs.

      La raison derrière tout cela est la pression commerciale qu’exerce des acteurs de la filière auquel on ne pense pas, mais qui sont très puissant en écoulant la majeure partie de la production musicale / cinématographique.

      La plus grande majorité des ventes se fait au supermarché qui jouissent d’un moyen de pression (si vous vendez trop en ligne, vous ne vendrez plus dans nos linéaires) permettant d’éviter toute émergence d’une offre internet alternative crédible. Sauf erreur de ma part, j’ai lu que aux états unis Wall Mart écoulait pratiquement 70% de la production musicale / cinéma - assez pour forcer son fournisseur à faire n’importe quoi.

      Bref, c’est pas demain la veille une offre légale attractive ...


      • Charles Bwele Charles Bwele 22 septembre 2008 12:51

        @ Wesson,

        Comment va ? Sans commentaire, Wesson. smiley
        Amicalement


      • polmeuris 22 septembre 2008 10:53

        Tiens Bwele nous pond encore ses fantasmes du monde futur qu’il ne voit que dans son moniteur d’adolo accroché aux jeux vidéos de la guerre propre sans filles.


        • Nobody knows me Nobody knows me 22 septembre 2008 15:06

          Et vous, Mossieur... Vous... Non non non, je dois pas répondre !! Don’t feed the troll, don’t feed the troll, don’t feed the troll... Je tiendrai bordel !! Argggggllll !!

          Merci pour cet article Charles. Encore une fois complet, bien écrit et qui résume assez bien ma pensée, en version un peu plus édulcorée.
           smiley

          Il me tarde que le château de cartes se casse réellement la gueule. Tout a déjà été essayé pour le confort des actionnaires des majors, on paye des taxes à plus quoi savoir en foutre (si c’était que ça... nous sommes également tous des suspects quand nous achetons qq support que ce soit), les téléchargements payants à des prix honteusement élevés (sans package ni rien d’autre qu’un flux de données) ont explosé ces dernières années, ... On nous ressort toujours la même rengaine des ventes de cd qui baissent.

          Ces plateformes de radio ont d’ailleurs un impact énorme sur la publicité et la découverte de nouveaux contenus. J’ai récemment acheté plusieurs albums que j’ai découvert sur Deezer.com (que j’ai dû commander à la FNAC car indisponibles à la vente en France...). Symptôme typique : si on part faire un tour sur ces radios, on se retrouve vite accroc à 20-25 albums qu’on veut acheter immédiatement. Mais cela, ils ne veulent (peuvent ?) pas le comprendre.

          Tant pis pour eux, qu’ils crèvent.


        • gecko gecko 22 septembre 2008 11:13

          rajoutons que pandora n’est accessible qu aux IP américaines... parce qu ils ont eu peur de poursuites.

          Sinon moi en effet sur le net je recherche les petites radios qui m’envoutent de musiques alternatives et de reportages approximatifs... de vrais mines d’or en ce moment j’écoute celle ci : http://www.streamakaci.com/radios/player/new.php?radio=radiodio


          • Yannick Harrel Yannick Harrel 22 septembre 2008 11:57

            Hi Charles smiley

            Lorsque vous dîtes que le lobby radiophonique est très fort aux Etats-Unis, ça permet surtout de constater a contrario que le lobby des activités liées à Internet est surtout en position de faiblesse. Ca évolue mais ça ne permet pas pour le moment de renverser suffisamment la vapeur. D’un autre côté, comme en France par ailleurs, la révolution Internet impose bon gré mal gré sa présence (surtout au travers de sa grappe d’innovations) tandis que son dynamisme contraste avec celui d’autres activités neurasthéniques en recherche d’un nouveau modèle économique (mais encore suffisamment puissantes pour imposer des péages sur les autoroutes de l’Internet).

            Cordialement


            • Charles Bwele Charles Bwele 22 septembre 2008 13:01

              @ Yannick,

              En effet, le secteur TI (tellement vaste) ne dispose point d’un lobby ou même de syndicats dignes de ce nom. L’environnement perpétuellement changeant, la micro-e-conomie très souvent inhérente à au secteur cyberculturel ("marché de niches par myriades"), la difficulté régulière à circonscrire son propre périmètre de métiers/de valeur et une mutlitude de facteurs ne facilite guère les choses en ce sens... Ce n’est pas demain la veille qu’on verra une "association de défense du droit à la copie privée", par exemple... smiley

              Par ailleurs, c bien connu, il est bien plus facile de disposer d’un syndicat lorsqu’on est un corps de métiers constitué et/ou en disparition que lorsqu’on qu’il s’agit d’un champ de métiers en création. Or, le secteur des TI est en perpétuelle évolution. De plus, si la destruction d’emplois est brutale et localisée, la création d’emplois nouveaux est plus éparse et plus échelonnée dans le temps. Ceci expliquant cela. Au fait, y a-t-il véritablement une destruction création (à la Schumpeter) dans les TI en général et dans le secteur musical en particulier ?

              Amitiés, Yannick. smiley


            • saint_sebastien saint_sebastien 22 septembre 2008 12:42

              bon article... sauf que la technologie qui ne génère pas d’argent n’interesse pas les industriels. Il y a surtout cette industrie musicale rentière qui ne crée pas de valeur mais parasite à coup de lois célérates l’industrie de biens réels ( CD , baladeurs , disques durs ) via des taxes... pour mettre les profilsdans la pochedes actionnaires, et les artistes ne profitent même plus de ces revenus ( à part quelques pointures ). On est bien dans une république bananière.


              • Charles Bwele Charles Bwele 22 septembre 2008 13:03

                @ Saint-Sébastrien,
                J’appelle tout de suite Robert Mugabé... smiley
                Amitiés. smiley


              • Algunet 22 septembre 2008 14:54

                http://www.shoutcast.com/

                gratuit tout simplement, varié en genre et qualité, sans pub généralement, que de la zic...

                associé à winamp et son streamripper mp3 : des millions de mp3 taggés à n’en plus pouvoir débordent de vos disques durs...


                • Leekid 22 septembre 2008 21:28

                  Chouette article Charles. Ils ne savent plus quoi inventer pour nous faire écouter ce qu’on a pas envie d’écouter :) Sinon, Algunet, Shoutcast ne référence que les webradios qui diffusent en shoutcast et qui souhaitent que leur stream apparaisse dans la liste des webradios. C’est à dire que beaucoup de radios n’y apparaissent pas. Shoutcast est un soft de streaming, non pas un annuaire des radios sur internet. Si je lance une session correctement paramètrée, j’apparais dans la liste, le temps que je streame, mais je ne suis pas forcément une ’webradio’ à proprement parler (c’est à dire un bouzin qui envoie de la musique 24/7.) Dans tous les cas, si ça dépanne, c’est pas l’idéal pour attrapper de la bonne musique. Les férus de l’oiseau bleu savent de quoi je parle.


                • Yvance77 22 septembre 2008 21:12

                  Salut Charles

                  Comme d’habitude, un bon post !

                  Ceci dit je reviens sur un p’tit truc privé, ou vous ne m’avez pas répondu, concernant ces fameux documentaires "l’incroyable histoire du rock".

                  Il faudrait que vous puissiez me contacter par mail ou autre, et je vous grave et expédie ces docs smiley

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