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Miroirs (II) : Evocations historiques d’une vieille époque ne connaissant pas les neurones miroirs

Ce billet fait suite aux neurones miroirs évoqués il y a peu. Il fut un temps où le principe du miroir jouait un rôle déterminant. Plongée dans les temps que nous n’avons pas connus.

3 Des neurones miroirs à la philosophie des miroirs.

La grande aventure des neurones miroirs a commencée autour de l’an 2000. Ce qui n’est pas sans évoquer le tournant de 1900 et ses fameuses découvertes dans le champ de la physique. Il se pourrait bien que les sciences physiques n’aient plus rien à découvrir. Les modèles standard sont pertinents pour décrire les particules, avec la complicité d’un formalisme quantique dont l’efficacité ne fait plus de doute. Finalement, l’aventure des savoirs au 21ème siècle se dessine bien comme prévu il y une décennie. Il reste un univers à explorer, celui de la complexité, dans les sciences biologiques. Et un autre univers qui lui est en quelque sorte adossé, le monde intérieur de la subjectivité, de « l’âme », l’inconscient, la conscience et les processus de la conscience. Ce domaine passionnant mobilisera deux types de sciences. L’une spécifiquement humaine. La philosophie de l’esprit, héritée de la phénoménologie de Husserl, s’occupe des contenus de la conscience. Ajoutons-y la psychologie de l’inconscient et nous serons complets. A côté et plus en complémentarité qu’en opposition, les sciences cognitives étudient les mécanismes du cerveau par des méthodes scientifiques classiques, tout en théorisant sur les processus conduisant un sujet, voire même un animal, à développer des reconnaissances, ces connaissances, des représentations.

C’est dans ce contexte épistémologique large et foisonnant que se placent les recherches effectuées sur les neurones miroirs. Quelques-uns y ont vu un rapprochement avec le mimétisme de Girard, mais les champ philosophique et anthropologique concernés par ces neurones apparaissent bien plus étendus. Il se pourrait même qu’une philosophie des miroirs marque le 21ème siècle, tout comme le 20ème vit l’empreinte de quelques philosophies, notamment la phénoménologie, l’existentialisme, les « structuralismes », la philosophie analytique. Plutôt que de parler de neurones miroirs, il vaudrait mieux évoquer des mécanismes, voire des processus miroir. Car le caractère général, voire universel de ces processus se dessine peu à peu. Par conséquent, la découverte de ces fameux neurones constitue la « matérialisation neuronale » de ces mécanismes tout comme il existe des neurones spécialisés dans l’olfaction, la vision… L’effet « neurone miroir » a été découvert par Rizzolatti chez le singe. Le mécanisme miroir désigne un processus d’imitation, de similitude, de recomposition d’affects, d’émotions et de contenus cognitifs par un individu se trouvant en présence d’une situation permettant le déclenchement de ce mécanisme. Ainsi, la perception d’une série d’actions permet de reconnaître les intentions et les finalités. De simples détails de comportement sont capables de déclencher le mécanisme cognitif du miroir. Un regard, un geste. Mais aussi, la lecture d’un texte pour peu que le sujet ait développé les mécanismes permettant de vivre par « empathie littéraire » des vécus, des émotions… N’est-ce pas Gérard Depardieu qui, découvrant sur le tard Balzac, fut étonné du pouvoir suggestif de la littérature ?

Ce mécanisme miroir, nous le trouvons mis en jeu dans les philosophies antiques puis médiévales. Deux domaines dépendent de cette « approche-en-miroir » conduite par le sujet désirant connaître. Le premier, c’est la Nature, le second n’est autre que « monde de Dieu ». Ce second cas est particulier car il concerne les écrits consignés dans les livres de théologie. C’est un vaste champ, avec des développements considérables, que ce soit dans les mystiques rationnelles de l’Islam ou les sommes théologiques offertes par les docteurs de l’Eglise au Moyen Age.

Si notre Modernité est axée autour de la Raison comme instance à fonctionnalités plurielles dans les différents champs du savoir, alors il se peut que le Miroir soit une instance tout aussi fonctionnelle et cardinale pour les savoirs amenés à se développer dans le courant du 21ème siècle. Tout en sachant que le Miroir a fonctionné dans les pensées pré-modernes, antiques puis médiévales. Ensuite, la Modernité avec la Raison et la rationalité instrumentale est venue recouvrir ce « savoir du Miroir » consigné dans les textes anciens. Mais la science contemporaine semble devenue le prétexte à évoquer une nature sans dieux, sans âme, dépourvue de sens, soumise à des mécanismes aveugles, mutation, sélection. Pourtant, quelques esprits férus de métaphysique et d’ésotérisme pensent que la science va permettre de renouer avec les conceptions antiques. C’est certain mais le sujet sera très délicat. En fait, il se peut que nous assistions à une synthèse permettant d’inclure et de dépasser science et métaphysique. Je suggère même que cette voie saura emprunter le dispositif cognitif du Miroir.

4 Déclinaisons du miroir à travers les âges philosophiques  

4 ; a. Aristote : Le mécanisme miroir ne se réduit pas à une activation de neurones. Par essence, il est un mécanisme cognitif, plus précisément, un processus d’empathie cognitive, autrement dit, une connaissance d’un objet par mimétisme du percept. Percevoir l’objet comme soi-même. En vérité, ce n’est pas l’objet mais un sujet qu’on perçoit. Et donc, ce processus permet de saisir une Nature sujet comme le fit Aristote. De là les analyses précises consignées dans la Physique, ce traité majeur dont on verra qu’il concerne la Nature. Par empathie cognitive, Aristote a décomposé le mouvement naturel en quatre causes, dont les causes efficiente et finale. S’il a pu dissocier ces causalités, c’est en usant de cette empathie cognitive. Que la science a redécouvert à l’occasion des mécanismes miroir par lesquels un individu réagit non seulement au mouvement mais à l’intention, la finalité. Ce schéma qui a prévalu pendant des siècles est tombé en désuétude à l’époque moderne.

4 ; b. Plotin : Avec Plotin, nous disposons d’une ontologie riche, développée dans 54 traités où se déploie la doctrine de l’émanatisme. Le classement en six neuvaines fait apparaître les thèmes centraux choisis par Plotin dans l’objectif de consigner les connaissances indispensables en vue d’une existence philosophique (théorétique, antique) Trois des neuvaines portent sur les hypostases, âme, intellect, Un. Deux autres sur la providence et l’éthique et enfin, sur la nature. Avec des considérations sur le cosmos, la taille des objets, la qualité, la forme et surtout un obscur traité sur les deux matières.

Avec Plotin, nous voyons mis en œuvre la méthode de la gnose combinée à la mise en acte de l’intellect. Le procédé de la gnose est la mise en accord de l’intellect avec deux ordres de réalité. L’une subjective ; il s’agit alors d’entrer en soi et de s’épurer pour saisir l’âme, l’intellect puis l’Un. L’autre, objective ; il s’agit alors d’entrer en « accord » avec la nature, les minéraux, le cosmos, les êtres du vivant. C’est sans doute le mécanisme miroir dirigé dans les deux ordres de réalité, celui des émanations, de la transcendance, de l’Un, pratiqué en entrant en soi, en ramassant sa conscience vers l’Etre. Et celui du multiple. Champ matériel, sensible, divisé et censé porter le mal. Ce qui nous amène au traité 51 portant sur l’origine des maux. Un extrait assez subtil autant que vertigineux 

« De plus les formes de la matière ne sont pas les mêmes que ce qu’elles seraient si elles existaient en elle-même, mais elles sont des principes matériels, corrompus dans la matière et infectés de cette nature. Car devenue maîtresse de ce qui est reflété en elle, elle le corrompt et le détruit en y apposant sa propre nature qui est contraire, non pas en ajoutant le froid au chaud, mais en apportant son absence de forme à la forme du chaud, l’absence de figure à la figure, l’excès et la déficience à ce qui est mesuré » (T51, 8) 

On voit bien en œuvre ce mécanisme miroir qui prête à la matière des intentions corruptrices et qui du reste, est perçue comme un miroir maître ce qui est réfléchi en elle. Un constat d’une subtilité qui nous échappe mais qui ne restera pas si énigmatique aux phénoménologues devenus expert dans la science des contenus de conscience. A noter également l’association entre le mal et le devenir (qui corrompt, qui trouble car le sujet tend vers le multiple, la dispersion, la diffraction, et une question, miroir brisé ? ) Le schème du miroir réfléchissant se retrouve avec encore plus de puissance évocatrice dans le traité 26 de Plotin, figurant dans l’ennéade de la nature, Sur l’impassibilité des incorporels. Il est question des sensations qui ne sont pas des affections mais des activités. Qui concernent l’âme. Celle-ci étant à la fois passive et active. Alors qu’il existe deux facultés de l’âme, l’une étant supérieure, pure, et l’autre entachée par des affects. Ce propos n’évoque-t-il pas un mécanisme miroir comme celui affectant un individu et le poussant à la dispute par désir mimétique ? Plotin joue encore avec l’empathie cognitive du miroir, lorsqu’il prête à la matière diverses incapacités, notamment l’aptitude à recevoir, comme le fait l’âme les choses dans un ensemble. Car la matière est le multiple et réceptacle des formes en toute incohérence, alors que l’âme se tient comme un bloc unifié, inséré dans le sujet. Et voilà donc, en un éclair de pensée, le ressort de ces propos de Plotin.  

Fort de sa préséance intellective, Plotin déplore, voire reproche en quelque sorte à la matière de ne pas atteindre la dignité de l’âme, autrement dit, de ne pas être le miroir de l’homme. Un homme du reste amené à trouver sa voie radieuse dans le raccordement avec l’Un. Bref, un lieu habituel pour la gnose. Plus précisément, le chemin vers l’Un consiste en un dépouillement de la conscience qui se comporte comme un miroir ne réfléchissant plus rien qui puisse le « polluer », le troubler, afin de se fondre dans cette calme quiétude de l’Eternité une. Mais ces considérations hautement mystiques ne doivent pas nous écarter de notre propos sur l’essence du vivant. Le principe gnostique du miroir n’a pas encore livré ses secrets à notre époque ou le néo-darwinisme semble lui aussi relever du miroir et plus précisément, de l’illusion réfléchissante. Nous verrons cela plus tard. 

 4 ; c. Denis l’Aréopagite ; théologie médiévale chrétienne. Denys (VIème siècle) est avec Augustin et Plotin l’un des trois philosophes ayant compté dans l’élaboration des théologies médiévales de l’ère scolastique. Denys, comme le fit Plotin, utilise la voie de l’accord mystique avec le monde transcendant afin de parvenir à une connaissance de Dieu, consigné dans les traités de théologie, mais aussi à une inconnaissance de Dieu, évoqué dans la théologie mystique. Son œuvre « philosophique » est riche aussi, on notera juste quelques traits évoquant le mécanisme miroir. Et de même qu’il existe le désir mimétique, redécouvert avec les neurones miroirs, il existe une connaissance mimétique, où Dieu est caractérisé par des attributs humains. Ainsi, cette empathie cognitive aboutit-elle à la théologie symbolique où les vécus affectifs sont attribués par « projection du miroir » à Dieu ; en plus des attributs fondamentaux, comme l’Etre, la Force. Voici un extrait qui parle de lui-même et n’amène aucun commentaire supplémentaire sur le processus cognitif du miroir :

« Dans le livre des Noms divins, nous avons dit comment Dieu est appelé le Bien, l’Être, la Vie, la Sagesse, la Force et tous les autres noms intelligibles qu’on Lui attribue. Dans la Théologie symbolique nous avons exposé quels noms tirés du sensible peuvent signifier les réalités divines, quelles sont les formes en Dieu, ses figures, ses parties, ses organes, ce que signifient, en Lui, les lieux et les ornements, quelles sont ses colères, ses tristesses, ses ressentiments, comment on peut parler de ses ivresses et de ses excès, de ses serments et malédictions, ce qu’on appelle ses sommeils et ses réveils, et toutes les autres formes et figures symboliques qui ont été religieusement imaginées pour représenter Dieu. » (Denys, Traité de théologie mystique, par. 3)

4 ; d. La mystique « rationnelle » des soufis. Autant le dire de suite, les traités des néoplatoniciens d’Islam contiennent véritablement une ontologie des Miroirs. La majuscule signifiant l’ordre de réalité suprasensible visé par ces philosophes, autrement dit les Lumières angéliques, archangéliques, présentes dans le méta-monde par-delà la « matière et le sensible ». Trois auteurs clés pour comprendre comment fonctionnent ces étranges jeux de Lumière, advenante, en-soi, réfléchissante…, Ibn Arabî Sohravardî et Sadrâ, Shîrâzî. Le premier étant à l’origine de la scission entre une pensée islamique occidentale, issue d’Averroès, et une autre soufie et néoplatonicienne (à consulter, les ouvrages de ces penseurs, nombre étant traduits par Corbin dont on lira aussi les essais pour plus de détails) On ne confondra pas ces Miroirs numineux avec les mécanismes mimétiques qui eux, concernent un monde « encarné ». Ce qui n’empêche pas qu’on s’interroge sur les mécanismes neuronaux impliqués dans ces expériences mystiques.

4 ; e. Un premier tournant à la Renaissance. Le mécanisme miroir ne fonctionne plus uniquement dans la connaissance mais dans le faire, ou disons, le processus. L’homme est un être en devenir, qui peut se diviniser ou descendre plus bas que l’animal, au niveau de la bête, selon les propos de Pic de la Mirandole. Ce rapport entre l’homme devenant à l’image de Dieu sera l’un des ressorts de la pensée humaniste à la Renaissance. Notamment chez les alchimistes, auteurs de gnoses spéculatives basées sur le similitude. On voit comment le « principe du miroir » a gouverné tout un pan de la philosophie aux 15ème et 16ème siècles. Un livre entier ne suffirait pas pour expliciter de manière exhaustive ce phénomène de la pensée. A retenir l’essentiel dans ce moment de la parabole du miroir. L’empathie cognitive se déplace du connaître vers le faire, ou du moins, le processus, le Procès. Devenir plutôt qu’être ! Et devenir en se calquant sur le miroir de Dieu. On trouve cette suggestion chez un François de Sales, docteur de l’Eglise, ainsi que dans une option distincte chez les alchimistes. A noter le ressort de la pensée alchimique de la Renaissance, et du reste, de tout alchimiste. Le haut est à l’image du bas, le microcosme se reflète dans le macrocosme. Le principe de l’opération alchimique est de jouer sur les similitudes, les analogies. Autant dire que nous sommes au sein même du principe miroir. Lequel est appliqué non seulement au connaître mais au faire. Manipulations sur la matière, purification de l’esprit.



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Les réactions les plus appréciées

  • Par clostra (---.---.---.227) 28 janvier 2009 02:03

    Il fait un peu tard m’enfin...

    Il me semble, mais je peux me tromper, qu’il est un peu tôt pour joindre philosophie, religion et neurophy, psy, sciences. Certains s’y sont déjà essayé mais comme dans l’un des commentaires de tonton tall :

    "Bien sûr, je ne peux pas le démontrer, et c’est d’ailleurs très bien ainsi, car ça n’est pas vraiment réjouissant..."

    fouais (un petit coucou à Teillard de Chardin)

    Je me contenterai d’associer et d’apporter ma petite question (parce que c’est compliqué ce cerveau, ça peut fonctionner en série ou en parallèle : là où le langage échoue pour parler des deux en même temps...) il s’agit bien de miroirs, enfin.
    L’énigme : c’est cette fameuse conversation sur un portable (téléphone mobile) y compris avec des oreillettes, lors de la conduite d’une voiture : pourquoi donc la conversation avec mon voisin sur le siège à côté ou derrière moi ne présente pas le même danger (tout à fait perceptible : tout à coup on s’emmêle les pédales) ?

    On pourrait dire qu’un déficit informationnel (l’interlocuteur absent) doit être comblé par un mécanisme, sans doute incompatible avec celui dont j’ai besoin pour conduire ma voiture - en tout automatisme -
    A moins qu’on ne fasse le contraire : on met la conversation en automatique (si si on peut faire ça) et on conduit en faisant attention.

    J’en ai conclu que Dieu existe.

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