Il y a quelques jours, le débat sur la lecture de lettre de Guy
Môcquet battait son plein et je ne me suis pas positionné sur les
questions soulevées par les interférences du politique sur l’histoire
et son enseignement. Je n’ai pas vraiment suivi les débats à vrai dire,
mais pour le peu que j’ai entendu, je n’ai pas l’impression qu’on ait
touché les questions de fond. J’ai été frappé par exemple par certaines
prises de position d’enseignants qui tendaient à raisonner comme si
leur tâche était noblement séparée du "politique". Je ne suis pas un
expert de ces questions mais l’enseignement national, il me semble,
dépend bien d’un ministère et ces programmes font l’objet de parution
au bulletin officiel (qu’on me corrige si je me trompe). La pratique de
l’enseignement dépend bien dans ce sens de divers pouvoirs, législatifs
et administratifs, qui lui donnent ses orientations et contrôlent leur
application. Je comprends tout à fait cependant l’argument des profs
qui ne souhaitent pas se soumettre à une directive ponctuelle dans
laquelle ils ne se reconnaissent pas ou qui leur donne le sentiment
d’être instrumentalisés par un gouvernement qu’ils désapprouvent.
Par contre, ce qui a retenu mon attention, c’est cet argument avancé
par beaucoup d’enseignants interrogés : "On ne construit pas de savoir
dans l’émotion". Je trouve cette proposition intéressante. Elle est, je
pense, assez significative d’un imaginaire qui règne sur notre
institution scolaire. Il y a donc le noble savoir, qui se construit
dans l’héroïque conquête sur les viles émotions. C’est l’ancien
dualisme platonicien qui oppose le corps et l’esprit. Il faut sortir
des ombres de l’obscurité de la caverne pour commencer à percevoir la
vérité dans la claire lumière. Il ne s’agit pas de remettre en cause
cet imaginaire, qui au fond est le moteur de la recherche scientifique
qui s’efforce de dégager quelques archipels de vérités par le travail
rigoureux de la théorisation et de l’expérimentation. Ce que je vous
propose ici, c’est d’examiner la question des émotions qui feraient
obstacle à la construction du savoir. On voit que l’argument nous est
servi un peu comme un slogan. Si un slogan marche, c’est qu’il active
des représentations fortes dans une culture donnée.
Bien sûr nous sommes d’accord avec l’idée que la réflexion nécessite un
certain calme et une prise de distance sur l’action mais est-il juste
cependant d’affirmer que l’émotion s’oppose à la construction du
savoir ? Pour le sens commun, l’émotion c’est ce qu’on doit cacher,
maîtriser, tenir à distance. Toutes les émotions d’ailleurs ne sont pas
jugées à la même aune. Certaines comme la joie et l’amour seront
valorisées alors que la peur, la haine et la colère seront tenues comme
indésirables. Nous tendons à considérer les émotions avec le filtre de
nos valeurs morales. Mais que disent les scientifiques de ce phénomène
"émotion" ? Pour essayer de dégager un peu de savoir sur cette question,
il est vrai qu’il faut s’extraire un peu de "l’affect moraliste" qui se
contente de classer du côté du bien ou du mal et se demander : "au fond,
les émotions, comment ça marche et à quoi ça sert ?" Nous pourrons
essayer par la suite de nous demander si elles peuvent ou non être
utiles dans la construction du savoir.
Les émotions, qu’est-ce que c’est ?
Le premier scientifique à s’être penché sur la question des émotions
c’est Charles Darwin, par la suite, de nombreux travaux ont été
conduits et se situent en général dans le champ de l’éthologie, l’étude
des comportements animaux et humains dans leur milieu naturel. Mais on
peut dire que les émotions peuvent être également abordées du point de
vue du biologiste qui observe leurs manifestations sur un organisme
donné et également du point de vue du psychanalyste qui s’intéressera
par exemple à la façon dont on les refoule ou dont on s’en défend avec
les conséquences que cela pourra engendrer sur le psychisme.
Les travaux de Konrad Lorenz sur les comportements d’agression se
situent dans le champ de l’étude de la famille d’émotions de la colère, qui vient nécessairement en étroite interaction avec la peur qu’elle
suscite dans les échanges sociaux et avec les comportements de fuite,
d’apaisement, de soumission ou d’affrontement qu’elle induit. Les
travaux des scientifiques ont donc consisté à essayer de catégoriser
les grandes familles de ce qu’ils ont appelé "les émotions de base" un
peu comme on parle des "couleurs primaires".

Sur ce schéma qu’il adapte des travaux de Schlosberg, Jacques Cosnier propose ce qu’il nomme les axes d’organisation des émotions selon quatre pôles : agréable/désagréable et rejet/attention. Au pôle émotion agréable, on trouve : l’amour, la gaieté, la joie, la surprise, à l’opposé, ces auteurs ont placé la colère et la peur. Au pôle rejet, ils ont placé le mépris et le dégoût, au pôle attention ils situent la surprise et la souffrance.
Les émotions peuvent-elles être mobilisées dans la construction des savoirs ?
L’affirmation des enseignants qui postulent "qu’on ne construit pas de
savoir dans l’émotion" est sans doute fondée sur une ignorance de ce
qu’est la vie émotionnelle. En effet, quand on se penche sur la
question, on voit qu’on ne peut s’abstraire des émotions. Si un
enseignant est "intéressant" pour une classe, c’est qu’il a su
mobiliser chez ses élèves un registre émotionnel qui se situe sur les
pôles des émotions agréables et de l’attention. A côté de l’imaginaire
platonicien de ces enseignants partisans de la coupure avec le corps et
les émotions, on trouvera les adeptes des pédagogies dites "actives" où
se seront l’engagement dans des activités comme la rédaction d’un
journal, le jeu d’une pièce de théâtre, ou l’implication dans un débat
privilégiant l’expression de points de vue personnels qui fonderont
l’apprentissage et la construction du savoir. Pour ces approches
pédagogiques, le savoir se construit avec les émotions. Laquelle des
deux approches selon vous favorise le plus l’équilibre et
l’épanouissement personnel ?

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