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Accueil du site > Actualités > Technologies > Politburo motorisé : le politique et le moteur

Politburo motorisé : le politique et le moteur

Les rapports entre le politique et la représentation du monde que donnent à voir les moteurs sont de plus en plus étroits, de plus en plus complexes, de plus en plus décisifs. C’est un poncif que de souligner le rôle que joue le net dans les élections américaines aujourd’hui, et qu’il jouera sans nul doute demain à l’échelle de la vie démocratique planétaire, pour le meilleur ou pour le pire.

Dans un billet d’octobre 2006 j’écrivais déjà :

  • "il serait alarmant que Google puisse ne serait-ce qu’envisager de prendre le contrôle d’une centralisation du vote, par la biais des machines électroniques à voter. Ce scénario n’a aujourd’hui rien plus rien de fantaisiste. Google dispose des financements, des appuis politiques et de l’architecture informatique qui lui permettraient d’organiser le vote planétaire à l’échelle de chaque pays le désirant. (...) Nos sociétés occidentales n’hésitent par ailleurs plus (...) à confier à des sociétés privées la gestion d’intérêts et d’énergies fondamentales, qui sont le bien commun des six milliards d’êtres qui peuplent la planète. Hésiteront-elles longtemps avant de lui confier la démocratie ?"

A l’heure où les médias du monde entier ont tous leurs sens numériques entièrement braqués sur l’élection du président américain, regardons ce que la chose numérique apporte comme éclairage et comme décryptage à la chose politique.

Realnumerik et/ou Realpolitik
Le billet de ReadWriteWeb, Your election Day Web Toolkit, nous offre une vue exhaustive de cette boîte à outils numérique : informations en temps réel sur le vote en cours, vote participatif sitôt filmé et sitôt posté sur YouTube, groupes de microblogging décryptant les résultats là encore en temps réel, sondages divers et variés, et bien sûr, marketing et merchandising citoyens avec de grandes enseignes vous offrant un café tiède ou un nuggets moisi si vous entrez chez eux en hurlant "j’ai voté".

Moteurs et politiques : une affaire de résultats

Mais au-delà du gadget et de l’insondable sondage, les moteurs savent également offrir de très beaux outils de décryptage et de suivi des résultats. Dans cette catégorie, la palme revient probablement au Political Dashboard de Yahoo !. A l’heure où j’écris ce billet, seules les projections de vote sont naturellement accessibles, mais vous avez la possibilité de créer votre propre scénario en cliquant sur les différents Etats pour en faire changer la couleur politique et disposer donc d’autant de scénarios et de résultats que possible. 
Google n’est naturellement pas en reste et se fend d’un billet sur son blog officiel pour détailler l’ensemble de "son" dispositif : une GoogleMaps qui permettra de visualiser les résultats, une page Google News dédiée avec un affichage en colonne des résultats Etat par Etat, etc.

Là où cela se complique...
Jusque-là, au final, pas grand-chose de nouveau, sauf que chacun peut se rejouer en solo et dans son salon la grand-messe télévisuelle des soirées électorales, avec des joujous capables de déclencher une soudaine moiteur intime chez le chroniqueur politique d’astreinte ou la directeur d’institut de sondages sur le pont. Là où cela se complique, c’est quand on en arrive aux authentiques stratégies motorisées d’un vote (prétendument ?) à valeur ajoutée.

De nouveaux espaces synoptiques
L’exemple le plus frappant est celui du canal vidéo créé sur YouTube pour l’occasion et baptisé : Video Your Vote. 596 vidéos sont pour l’instant (4 novembre, 22h, heure française) répertoriées. Là encore, une carte GoogleMaps sert de support, d’accrochage aux vidéos envoyées par des citoyens (ou des personnalités), lesquelles vidéos sont répertoriées et visualisables selon un certain nombre de thèmes : les "Notable voter" par exemple, personnalités diverses (mais essentiellement politiques) qui se fendent de leur propre reportage sur eux-mêmes et leur vote ; plus intéressantes, les vidéos des "First Time Voter" (sous la catégorie "voting perspectives") qui font part de leur état d’esprit. Beaucoup plus étonnante, la catégorie "Voter Intimidation". Eh oui : "Voter Intimidation". On y découvre des vidéos qui dénoncent des tentatives d’intimidation plus ou moins graves, dont l’essentiel provient de groupes de pression ou de lobbies politico-industrialo-religieux. Mais on trouve également dans la même catégorie une "interview" (?) de Sally Morgan, étudiante à l’université de Virginia Tech (?) qui raconte comment on (?) a tenté de l’intimider dans sa faculté. On a donc d’un côté des vidéos amateurs dont la valeur sociologique est avérée, mais pour lesquelles on ne peut disposer d’aucune valeur de vérité propre (cf. mes points d’interrogation dans la phrase précédente), et de l’autre côté, mises sur le même plan dans le même dispositif, des reportages "classiques" de médias "traditionnels", dé-portés sur YouTube. Là encore me direz-vous, rien de nouveau : toute soirée électorale combine les micro-trottoirs anecdotiques avec les analyses politiques plus "sourcées". Mais ce qui change ici c’est l’industrialisation du processus. Alain Giffard (parmi d’autres, dont B. Stiegler) a parfaitement décrit cette industrialisation de l’intime. Ce même intime qui est à l’oeuvre dans l’isoloir, dans cet acte politique fondateur. Tout cela est pour le moins troublant et mériterait à lui seul une analyse complète. Dernière catégorie sur laquelle je vous invite à jeter un oeil dans la chaîne Video Your Vote, c’est la catégorie "Polling Place Problems" et la sous-catégorie "Machine Problems". Aux USA, les machines à voter sont en place dans un très grand nombre d’Etats. On y découvre de courtes vidéos aussi hallucinantes qu’effrayantes qui, après les ambiguïtés de la mal-bouffe et du fast-food, nous font découvrir les immenses dangers de demain : ceux du fast-vote, du mal-vote. L’industrialisation du processus de vote se surajoute à celle de l’intime pour lui ôter, à terme, sa valeur propre.

Du passé ne faisons plus table rase
Les candidats sont naturellement les plus exposés à l’éléphantesque mémoire des moteurs. L’outil Google Citation (tournant - pour l’instant - sur Google News) est capable d’extraire les phrases qu’ils ont prononcé pendant les 5 dernières années sur une thématique donnée et de les resituer en contexte (exemple ici). Autre exemple, l’indexation "textuelle" des vidéos des candidats. Même si peut-être moins que d’autres ils ont, dans l’exercice de leur fonction, le droit à l’oubli numérique, il va falloir réfléchir à l’impact que cet accès direct, permanent et traçable à leurs mémoires aura sur leurs... discours. La mémoire et la mer l’amer comme disait l’autre

Vers une logique de panoptique

L’ensemble de ces dispositifs, de ces artefacts, de ces cartes synoptiques s’enrichit rapidement et nécessairement d’une dimension supplémentaire à la problématique bien plus lourde : celle d’une dérive panoptique inévitable. C’est la logique du genre. Nous filmons, ils enregistrent. Pour en revenir à l’analogie avec les soirées électorales d’antan, dans les dispositifs offerts par les moteurs, toute l’éditorialisation est camouflée. Elle semble avoir disparue (aucun chroniqueur, analyste ou journaliste n’est là pour "faire des choix" de reportages ou de questions à poser ou à ne pas poser), mais elle est plus que jamais présente. Saut qu’il ne s’agit plus d’une éditorialisation a priori mais a posteriori. Ce que changent les moteurs, c’est la temporalité du "moment" politique. La valeur ajoutée maximale de ce moment est, pour les usagers, le temps des sondages qui le précèdent et naturellement celui du temps présent de l’élection. Mais la valeur ajoutée maximale pour les moteurs est tout autre. Elle est dans l’éditorialisation rendue a posteriori possible de ces milliers de données, de comportements et de requêtes collectés de manière cadrée, de manière expérimentale et quasi-scientifique.

"Qu’arrivera-t-il si nous répondons mal à des requêtes comme ’socialism’ ?"

Car avant et parfois même pendant le vote, les gens cherchent. Et l’on sait ce qu’ils cherchent. Là encore le blog officiel de Google nous livre les requêtes les plus courantes. Je m’attarde cinq minutes sur les dix sujets politiques les plus recherchés ("Top Political Topics") :

  1. debate
  2. social security
  3. presidential debate
  4. polls
  5. voter registration
  6. gas prices
  7. oil prices
  8. FDIC
  9. electoral college
  10. socialism

Le "socialisme" est donc le dixième mot-clé le plus recherché en ce moment par les Américains. Outre que cela ferait probablement plaisir à la cellule communication du PS français, cela nous en dit déjà beaucoup sur "l’angoisse" et "l’incompréhension" de l’Amérique républicaine face à ce fléau. Mais ce qui m’intéresse ici, ce n’est pas tant la requête que le résultat de cette requête dans Google. Première étape : la fonction Google Suggest est là encore riche d’enseignements.

Socialism  

C’est bien le socialisme d’Obama qui inquiète, qui intrigue, qui est la chose recherchée. Deuxième étape : les résultats. Wikipédia, Dictionary.com, la Britannica, un site de bibliothèque numérique en économie. Les quatre premiers résultats donnent donc dans une "neutralité" de bon aloi. Le cinquième résultat est déjà plus surprenant : une page personnelle d’un "socialiste indépendant". Le premier site offrant un rapport direct entre la requête ("socialism") et le contexte de la requête (élection américaine) arrive en neuvième position et il s’agit d’un site clairement républicain. A tout cela il faut ajouter que ladite page de résultats n’est pas nécessairement celle qui sera affichée en réponse à toutes les requêtes déposées sur ce seul mot-clé. En effet, nombre d’internautes utilisent le moteur Google en étant identifiés sur leur compte Google (gmail par exemple). A partir de là (principe de la personnalisation persistante : diapos 29 et 39 à 42), les "préférences" et l’historique de recherches de l’internaute sont convoqués pour proposer un remix personnalisé de résultats. Autant dire que les républicains qui cherchent des infos sur "Obama le socialiste" trouveront dans lesdits résultats de quoi largement alimenter leur socialophobie. Tout cela nous ramène donc aux préoccupations du précédent billet sur le sujet : Qu’arrivera-t-il si nous répondons mal à des requêtes comme ’socialism’ ? Ou comment passer du nez de Cléopâtre au socialisme d’Obama : la face du monde en sera peut-être changée. Pour le meilleur... ou pour le pire.


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1 réactions à cet article    


  • michel michel 13 novembre 2008 17:22

     L’aspect positif de tout ca est que nos politiques vont peut etre enfin mesurer l’importance de ces
     technologies et surtout ce qu’on peut en faire....
     Pour ma part je considere Google a un moteur de developpement economique et de controle... et
     l’outil destiné au developpement de ’market pools’ plus que de clusters...
     www.xewow.com 

     

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