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Raconter par le cœur

La science infuse.

Le conférencier et le bonimenteur.

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Il était une fois un pauvre raconteur d'histoires qui, d'aventure, se mit en tête d'aller écouter un docte personnage, conférencier reconnu, membre éminent de la société savante. L'important devait tenir un discours sur la Loire et ses aménagements : « Les Levées et les Turcies ». Il y avait de quoi nourrir la curiosité du bavard et éclairer sa lanterne toujours avide de connaissances.

Le béotien avait bien quelques idées sur la chose, ayant déjà traité du sujet en quelques billets à sa façon. Il avait glané ici ou là des bribes d'informations, des récits et des connaissances aussi épars que lacunaires et ne doutait pas que le savant personnage allait lui ouvrir de nouveaux espaces ligériens.

Mais l'homme, véritable puits de science n'eut de cesse d'aligner mécaniquement dates et noms, détails et références en lisant un texte comme on débite une leçon dans un amphithéâtre amorphe. Si quelques spectateurs semblaient trouver leur contentement à cette présentation livresque, le raconteur trouvait que la Loire était bien loin de la préoccupation du moment. Il subodorait même que le rat de bibliothèque n'avait jamais mis les pieds sur la rivière.

La chose ne mériterait pas ce récit acide et désabusé si elle ne portait en elle l'expression même du drame qui se noua pour notre Loire il y a bientôt 250 ans. Jusqu'à l'année 1772, c'est la Confrérie des marchands qui gérait la navigation et l'aménagement des bords de Loire. Elle avait déjà subi de vilaines attaques du pouvoir central. On lui avait retiré son droit de boîte : une taxe sur le transport des marchandises qu'elle prélevait afin de pourvoir aux frais de sa charge.

Tout avait commencé par chez nous avec Henry IV qui, entre deux poules au pot ,avait désigné un certain Jacques Chevreux comme intendant des levées. La rivière devait désormais rester dans son lit, ne plus songer à déborder pour enrichir les terres d'un limon fertile et bienfaisant. Las, des propriétaires sourcilleux, soucieux de leurs biens et bien moins d'agriculture, s'étaient installés par chez nous. Maximilien était de ceux-là, lui qui venait dans la région pour superviser les travaux du canal de Briare commencés en 1604.

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Il fallait créer des levées, des digues de pierres pour suppléer à nos vieilles turcies de terre. La pratique demandait de la main-d'œuvre, ce qui n'était pas nouveau, tout autant qu'un maître des travaux. Il fallait un homme qui fût dessinateur, calculateur, cultivé et bien né. Des qualités requises de bon aloi auxquelles on oublia d'accoler la connaissance intime de la rivière.

L'ingénieur avait fait son apparition dans la gestion ligérienne. Le marchand qui n'y connaissait sans doute pas plus, mais avait la bonne idée de confier sa fortune et sa confiance à des mariniers, protées par l'expérience et la tradition, avait de moins en moins son mot à dire. La science en effet prenait le pas sur les transmissions orales ; un mal qui allait se généraliser dans tous les domaines pour le plus grand dam du conteur.

Les levées se dressèrent, toujours plus hautes ; des digues firent leur apparition, le balisage perdit son pouvoir, les crues emportèrent le tout et firent grand fracas et nombreux tourments. La politique vint se mêler à la danse : il fallait rassurer les populations et les levées montèrent, montèrent, montèrent …

Quand elles se brisaient, les dégâts étaient proportionnels à leur hauteur. La nature est toujours la plus forte mais le scientifique ne veut jamais entendre cet adage. Il s'obstine, il persévère dans ses errements. Il refuse de croire que l'action de l'homme puisse avoir la plus petite responsabilité dans les catastrophes naturelles. Le déboisement intensif dans des régions en amont ? Balivernes !

Les méthodes des anciens n'ont guère plus de chance d'être retenues. Le chevalage du lit de la rivière ? Abandonné au profit d'épis qui doivent rapporter à son auteur des profits substantiels ou une belle promotion. L'époque est d'ailleurs au génie civil plus qu'au génie humain. On voit grand, on bâtit à tour de bras. Les Levées et Turcies, administration obsolète, témoin d'un passé qui se meurt va laisser place aux Ponts et Chaussées. La Loire n'est plus qu'en toile de fond du décor ; le changement est symptomatique d'autant plus que le chemin de fer est sur de bons rails …

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On envisage même un temps de créer un canal d'Orléans à Nantes pour maintenir l'activité du fret tout en tournant le dos à une rivière trop complexe. Avec le sable, les crues, les variations du lit, la dame est incontrôlable, imprévisible et n'offre aucune certitude. La démarche scientifique n'a que faire d'une telle caractérielle …

Voilà comment le bonimenteur aurait raconté l'aventure. Il aurait aussi pris le temps de parler de la Rivière sans lui nier ce caractère sauvage qui semblait ne pas convenir à ce citadin en mocassins. C'est le drame de notre Loire : on a voulu confier sa gestion à des gens qui ne la connaissent ni ne l'apprécient. Pourvu qu'ils soient bardés de diplômes et de titres, ils en savent forcément plus que le riverain énamouré de la belle dame Liger.

Il en va ainsi pour bien des activités humaines. N'en soyons pas offusqués ! Il ne sert à rien de raconter des histoires quand il est sans doute préférable d'assommer son auditoire ! Au moins, ensuite, il ne viendra à l'idée de personne de contredire le pénible et soporifique exposé. Si le discoureur avait eu au moins la délicatesse d'agrémenter son propos de quelques belles photographies, la pilule eût été plus digeste, mais hélas, il n'en fut rien, et le bonimenteur s'en retourna chagrin et déconfit. Vous comprendrez mieux ensuite qu'il lui en garda rancune !

Ingénieusement sien

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7 réactions à cet article    


  • oncle archibald 15 avril 2014 11:21

    Toujours friand de vos récits « de Loire » et intrigué par le « chevalage » j’ai voulu savoir et j’ai donc sollicité Monsieur Google. Je suis arrivé sur ce magnifique document, que vous connaissez sans doute, mais au cas ou : … http://www.donnees.centre.developpement-durable.gouv.fr/P.L.G.N/guide/guide_2_a3.pdf


    Quand à la cohabitation des scientifiques et des autodidactes, elle m’a fait penser au premier stage que fit mon fils puisné dans le cadre de sa formation d’ingénieur. En première année il devait suivre un stage « ouvrier » et donc vivre au sein d’un atelier. 

    Dans l’entreprise de tôlerie d’une cinquantaine d’employés ou il faisait son stage on l’avait confié à un vieil ouvrier très expérimenté. Ils devaient tracer un chêneau en tôle pliée. Mon fils travaillait avec sa calculette et calculait les angles par la trigonométrie puis reportait sur la tôle avec règle graduée et rapporteur. L’ouvrier traçait directement sur la tôle avec un compas à pointes sèches, une règle et une équerre. 

    Quand ils comparèrent leurs résultats, le vieil ouvrier fut très étonné que mon fils ait tracé exactement le même ouvrage que lui … Du coup ils furent très copains jusqu’à la fin du stage. Mon fils fut en quelques jours capable de « ^produire » vraiment au point que le vieux syndicaliste vint négocier avec la direction une rémunération qui n’était pas du tout prévue dans le contrat de stage parce que « le petit » avait travaillé autant que lui et qu’il serait honteux qu’il ne soit pas rémunéré : « Il a remplacé Emile qui est en vacances, il faut que tu le paies » dit le vieil ouvrier au patron, fils du patron précédent, qu’il avait vu naitre et qu’il tutoyait depuis toujours. 

    Des entreprises « à l’ancienne » ou les hommes se respectent mutuellement … En existe t-il encore ?


    • C'est Nabum C’est Nabum 15 avril 2014 12:56

      Mon Oncle


      Le respect mutuel et la capacité de considérer ce que fias l’autre sans le juger uniquement à la grandeur de son diplôme .. C’est impossible en France ou si rare hélas

    • oncle archibald 15 avril 2014 13:57

      Je crois et j’espère que le respect du travail manuel et de l’expérience acquise « sur le tas » sont en train de revenir … 

      Le terme même d’ouvrier était il y a quelques siècles éminemment respectable puisque l’ouvrier était celui qui faisait l’oeuvre qu’on lui avait demandé de créer. J’ai très bien trouvé ce respect chez les compagnons que j’ai côtoyés, toujours très surs de leur savoir faire mais en connaissant parfaitement les limites, sachant que leur interlocuteur a d’autres savoirs et les respectant. 

      La formation dans le compagnonnage n’est pas limitée au « savoir faire » du métier appris, elle inclut le respect de celui qui en sait plus que vous, de celui qui sait autre chose que vous, de celui qui en sait moins que vous mais qui va apprendre, et même de celui qui ne pourra pas apprendre parce qu’il n’en a pas la capacité et qui pour gagner sa vie ne peut que louer ses bras mais dont on ne saurait se passer sur les chantiers. 

      En bref ils savent tout ce qui est important : un homme en vaut un autre, quel qu’il soit. Un diplôme ne vous donne aucune supériorité. Ils serviraient à quoi les architectes si leurs dessins ne devenaient pas un jour des cathédrales ? Elles ressembleraient à quoi nos villes s’il n’y avait pas des éboueurs pour les débarrasser de nos ordures ?

    • C'est Nabum C’est Nabum 15 avril 2014 17:05

      Mon Oncle


      La conférence à laquelle j’ai assisté était organisée par des ingénieurs qui ne trouvaient nullement chocants les postures du conférencier, méprisant les petits travailleurs ... Mais ce sont peut être des résistants

    • oncle archibald 16 avril 2014 10:21

       …. ce sont peut être des résistants,

      ou des cons prétentieux !

    • L'enfoiré L’enfoiré 15 avril 2014 15:34

      Bonjour Nabum,

       Il y a ceux qui vivent les choses et d’autres qui les expliquent sans les vivre.
       Le nec plus ultra est celui qui les racontent avec son expérience de vie.
       C’est beaucoup plus cher. Il peut y avoir une vie entière.
       Si vous n’avez pas remarqué qu’il y a plus de rédacteurs qui sur cette antenne, parlent de pays sur lesquels ils n’ont jamais mis les pieds.
       Ne leur dites pas , ils seraient vexés. 
       Le tout est de rester curieux de tout, même des deux formes et de prendre son pied. Comme vous dites «  Il y avait de quoi nourrir la curiosité du bavard et éclairer sa lanterne toujours avide de connaissances. ». Celui qui va apprendre à l’autre n’est pas celui qu’on croit au départ.

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