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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > 10/18, les grands crus Bourgois

10/18, les grands crus Bourgois

Demian West pas là (il va revenir, ne vous inquiétez pas), il faut bien que quelqu’un se coltine ici les nécrologies. Oh, rassurez-vous je ne vous parlerai pas ici d’Ike Turner, bluesmen assez ordinaire passé à la postérité pour avoir commis le premier titre de rock, l’homme s’étant davantage illustré après par un comportement ignoble vis-à-vis de ses choristes, dont celle qui deviendra plus tard sa femme. Non, aujourd’hui vient de disparaître un grand bonhomme, qui avait fait nettement moins de bruit sur scène et encore moins dans les librairies. Je veux parler de Christian Bourgois, mort aujourd’hui à 74 ans. Ce nom ne vous dit rien, vous qui avez aujourd’hui 20 ans.

Figurez-vous pourtant que d’autres ont eu cet âge avant vous, et font même partie de cette tranche d’âge honnie par le pouvoir en place, ou plutôt par la volonté d’un seul individu aux idées plutôt malsaines, Henri Guaino. La génération de Mai-68 !! Rassurons tout de suite les lecteurs : en Mai-68, je suis encore au lycée, en province, et le directeur du lycée concerné réagit au plus vite à voir le soir dans sa télé l’insurrection gagner la France : il ferme l’établissement dès le premier pavé lancé... à Paris. A mon grand plaisir, d’ailleurs, à l’époque : grâce à lui, je vais pouvoir découvrir et me perfectionner sur le billard français, au bistrot du coin tenu par une dame exceptionnelle qui voyait en nous les enfants qu’elle n’avait jamais eus, et repenser aux mathématiques en élaborant des coups savants à trois bandes. Le billard, c’est bien, mais à l’époque pour tenir toute une journée au bistrot avec 35 centimes le café, faut trouver autre chose : la lecture.

Et voilà que surgit notre homme, un éditeur qui, à l’époque, décide de mettre en format de poche des bidules qui valent avant des fortunes d’étudiant ou qui n’étaient jamais parus. Comme l’homme, en plus, est un esthète, voilà qu’arrivent en librairie des petits bouquins tous reconnaissables rien que par leur tranche sur lesquelles figurent le titre et un étrange sigle, 10/18. A peine Bourgois reprend-il ce titre (créé en 1962 par Michel-Claude Jalard et Paul Chantrel), que sortent 1 000 titres, échelonnés de 1969 à 1979. J’y puiserais du Tolkien, du Burroughs et du Kerouac, tout en continuant à jouer au billard... pendant toutes mes années de lycée et, même plus tard, en faculté. Le sommet étant donné par un prof de philo admirable qui, après nous avoir fait voir au pas de course les auteurs classiques, nous a tout doucement amenés à lire du Nietzsche, chose qu’on a poursuivi des années après avec la lecture en solo de Par-delà le bien et le mal, lecture dont on ne ressort que rarement indemne. Encore un 10/18. Plus tard, ça sera du John Fante, dont le savoureux Mon chien stupide, puis après une période SF, avec Bradbury, Asimov et Philip K. Dick. Et ce, toujours en 10/18.

Christian Bourgois devait s’en réjouir, après coup, d’avoir eu pareils lecteurs iconoclastes, lui, qui, reçu à l’ENA, s’était barré au bout d’un an, sous le prétexte de s’y ennuyer. Pour sélectionner ses livres, il n’avait fait confiance qu’à lui-même, sans aucun comité de lecture ! Une chose impensable aujourd’hui. "Je ne me suis jamais demandé ce que les lecteurs avaient envie de lire, je ne le sais pas et ça ne m’intéresse pas. Leurs goûts, je ne les connais pas, c’est donc très risqué, tandis que les miens, oui", avouait-il au Monde en 2005. Et, le pire, c’est que ça a marché, déjouant toutes les études de marketing qui prévoyaient un Burroughs invendable, et un Kerouak trop indigeste.

Mme Albanel, ce soir, le salue d’un bien amidonné hommage : "C’était un homme de goût, classique dans son allure, dans son tempérament, mais aussi résolument moderne dans ses choix et ses intuitions éditoriales". Ce qui en dit assez peu sur un homme qui a osé faire paraître du Ginsbergh, du Burroughs ou du Sade dans un format aussi tourné vers le grand public... "Mon métier c’est de faire passer des livres", avait-il dit un jour, avec sa modestie devenue coutumière. On en aura traversé des fleuves de littérature avec lui, qu’il en soit éternellement remercié aujourd’hui.

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10/18, les grands crus Bourgois

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6 réactions à cet article    


  • Gazi BORAT 26 décembre 2007 18:17

    @ morice

    Merci de cette évocation de la grande époque des 10/18...

    J’ai revécu le souvenir de ces couvertures, d’un grand modernisme en leurs temps, et qui parfois, dans des appartements désordonnés, aux matelas à même le sol, comme on n’en rencontre plus guêre aujourd’hui, étaient ostensiblement laissés comme en une lecture interrompue, par quelqu’un qui n’en avait parcouru que la note en dos de couverture..

    Les 10/18 faisaient aussi partie de ces livres qui, sitôt prêtés, pouvaient être considérés comme perdus.. car, vu leur prix modique, les réclamer avec trop d’insistance eût été considéré alors comme le comble de la pingrerie ou signe d’un attachement petit bourgeois à la propriété..

    Les 10/18 et les petits Maspero... Toute une époque !

    gAZi bORAt


    • roOl roOl 27 décembre 2007 10:14

      si vous avez vraiment la nostalgie des matelas par terre et des appart en bordel, je peux vous en montrer quelques uns.


    • JL JL 26 décembre 2007 18:30

      @ Morice : bon article. Mais que lis-je : «  »Et voilà que surgit notre homme, un éditeur qui, à l’époque, décide de mettre en format de poche des bidules qui valent avant des fortunes d’étudiant ou qui n’étaient jamais parus. «  »

      De mémoire, on trouvait des « poches » bien avant 68.

      DW, le retour ? Il y en a apparemment ici qui ne peuvent s’en passer. Ce n’était pourtant pas un maître à penser. smiley


      • dionysos 26 décembre 2007 22:12

        merci de cet article. Un bel hommage pour un grand monsieur. Grace à lui j’ai découvert des écrivains des vrais que je n’aurais surement jamais lus, Tolkien en tete. Je possède toujours la premiere edition francaise du seigneur des Anneaux Les jeunes ne se rendent pas compte de ce qu’a pu apporter Christian Bourgois à la culture, la vraie, pas celle de jack lang et ses émules.


        • Halman Halman 27 décembre 2007 06:53

          Bonjour la fumette Morice.

          Et c’est Morice qui me dit que je plane, que je répond hors sujet.

          C’est l’hôpital qui se fout de la charité.

          Mélanger du non regretté DW dans à une véritable nécro c’est du n’importe quoi top niveau.

          Sans le moindre intéret.


          • roOl roOl 27 décembre 2007 10:23

            Bon pour les fans de DW (ya vraiment tout les gouts dans la nature, mais bon s’il l’adulation des gens qui se surestime n’existait pas, on n’aurai pas Sarkosy comme président) je vous informe qu’il écrit désormais sur la france dans un média Canadien, ou il peut étaler sa prétendu culture française à des canadiens... et il en tartine smiley

            il le conteste moins sur ces opinions, ils sont moins dedans. Cependant, meme la bas, des gens de gouts ne le trouve pas au leurs, et ces articles sont pietrement notés.

            Pour ces fans, je vous enjoins a le rejoindre la bas : http://www.centpapiers.com/

            ca nous fera des vacances smiley

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