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15%

Dans le festival « in », au delà des remparts, se joue une pièce sans texte et avec peu de paroles sur la crise monétaire. Les15%, ce sont les taux de rentabilité recherchés (exigés ?) par les fonds de pensions. Un spectacle étrange comme cette crise, si c’est bien un, si c’en est bien une.

On verra à peine passer ces 15% dans le spectacle. Plutôt côté de l'exposé, 15% injuste, délirant, révoltant. Ces 15% sont peut-être de l'histoire un peu ancienne, tiède, des fonds de pension. Ce n'est pas le corps du spectacle. Le corps du spectacle, ce sont les corps des acteurs et leurs dérives étranges, parfois fort peu spectaculaires. Une forme esthétisante par paradoxe.
 
A priori, cinq hommes et une femme font des gestes assez ésotériques, soit des gestes banals, soit des gestes « détournés », soit des gestes sans signification apparente... et peut-être d'autres gestes encore ni ceci ni cela, ni forcément très autres.
 
On a, le plus souvent, en voix off, quelques commentaires construits de cet état du monde et de la finance internationale, internationale même si libellée en monnaies nationales, dont les mots sont aussi écrits en lettres lumineuses dans des caissons muraux verticaux. Cela traite d'économie.
 
Pour le reste, pour le plateau, on a une ambiance de panique froide et lente où des hommes d'affaires s'affairent à toute autre chose qu'à un travail routinier. Une ambiance fin de monde. Une fin de monde « justifiée » dans des mots... Justifiée (?...) Enfin, elle vient de quelque part, a des antécédents, des chemins, des acteurs, des créateurs, des responsables (lire les caissons). Chemins qui deviennent labyrinthiques insensés sur scène.
 
Un lien manque entre les deux. Ou alors cette absence de lien fait-elle partie de la tragédie ?
 
Dès le début, on est heurtés. Par un geste sans goût ni grâce, quelqu'un avec un maillet qui tape sur une sorte d'éponge sèche pleine de poussière, (comme un juge réclamant le silence de la salle ?) puis qui tape sur la table. On pense à un tampon encreur... un coup sur l'encreur, un coup sur un document à timbrer... trois ou quatre fois, le regard fixe vers les gradins... Ce pourrait être les maisons détruites pour impayés. Le ton est donné. Bien des actes de ces acteurs seront à la frontière du dicible et de l'indicible.
 
Les acteurs, il s'agit bien ici d'acteurs, ils ne sont pas du tout comédiens. Ils n'ont pas de personnage, ils n'ont même pas de « figure », quelque chose comme une silhouette de personnage, une ossature qui les distinguerait les uns des autres et permettrait de les reconnaître, leur donnerait une histoire à eux dans ce dédale d'actions mystérieuses. Pas d’histoire pour personne.
 
Après une forte documentation, comprenant un voyage à Cleveland chez les victimes à la rue, et à Wall Street (rue du mur)… après l'achat de quelques objets caractéristiques du sujet... les acteurs improvisent sur des consignes de Bruno Meyssat, parfois ténues, parfois si ténues que l'improvisation ne démarre pas. Consigne : un prêt fantôme (pas de question, pas de tension, juste un objet, encore est-il dans l’objet ou le sujet peu empathique du spectacle) ou pire : par la fenêtre. Le metteur en scène garde et jette ce qui l'intéresse sans jamais dire son plan secret (s'il en a un). Il redemande tel ou tel passage de l'impro... il dessine et bâtit une sorte de « story-board », mais comme une partition, rien de représentatif, des places, des directions, des centres et des périphéries. C’est avec cela qu’il maintient le travail quotidien, ce qu’on appelle en général, les séances de notes. C'est d'une insécurité maximale pour l'acteur, qui doit retrouver ses gestes, ses intentions, re-faire son acte et le fixer dans un jeu. Qui doit parvenir à jouer avec, à jouer de.
 
On voit tous ces hommes de la finance se retrouver dans le « paiement », la compensation, le renversement de ce qui les fait vivre en permanence : ils sont des clones, ils fonctionnent tous pareils, et la valeur financière de leurs « inventions » n'existe que parce qu'ils y croient tous de la même façon. Si l'économie réelle, celles des biens et des services créés et échangés entre humains, vient se mettre en travers, parce qu'une poignée de pauvres qui soclent leurs imaginaires délirants de puissants, délires hors sols, hors pesanteur, hors tout... parce qu'une poignée de pauvres ne peut plus payer et les clones cherchent tous à se défiler de la même façon : en refilant leurs mauvaises affaires aux autres. Et ils sont tous « égaux » sur le même fil. Pas d’issue. C’est le socle qui paiera.
 
Un monde déchiqueté sans entrée ni sortie, sans sens de défilement qui tourne en rond, un rond plutôt rectangulaire comme une scène désorganisée...



par Aurélien Péréol lundi 23 juillet 2012 - 3 réactions
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