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1453-1553 3/5 Les conflits

Après Les nouveaux mondes et L'humanisme ce troisième volet montre que cette période de la Renaissance fût souvent difficile en dépit d’un accroissement de la population et de nouvelles demandes qui sont à l’origine d’un important essor économique. Avant même la fin de la guerre de Cent Ans et les grandes découvertes maritimes, l’ouverture de la Bourse de Bruges en 1409, et celle d’Anvers en 1431, avaient fait de ces villes et du port d’Amsterdam d’importants centres commerciaux par lesquels transitaient déjà beaucoup de marchandises. Mais ensuite l’afflux des métaux précieux du nouveau monde contribua à augmenter rapidement l’influence des banquiers de l’époque : Médicis à Florence, Fugger à Augsbourg, dont les succursales établies dans toute l’Europe accompagnent les débuts du capitalisme.

Vers 1550, le Portugal, quoique peuplé seulement d’un million d’habitants, dispose déjà d’un empire colonial assez vaste et de nombreux comptoirs commerciaux. De son côté l’Espagne réussit à étendre le sien très facilement avec seulement quelques milliers d’hommes. Mais cette conquête violente de territoires lointains a pour corollaire la Reconquista intérieure de l’Espagne, commencée vers 850, et poursuivie par Isabelle la Catholique et Ferdinand d’Aragon dans le but de chasser définitivement les Sarrazins. Leur arrivée en 711 avec l'armée amazighe de Tarik Ibn Zyad avaient entrainé la conquête de ce royaume hispano-gothique principalement habité de wisigoths, pour en faire Al Andalus, un pays de chrétiens passés sous le joug musulman, les « mozarabes ». Après la chute de la capitale des Abbassides en 1236, le royaume de Grenade est l’ultime vestige d’une brillante civilisation hispano-arabe dont l’Alhambra et la mosquée de Cordoue sont les signes prestigieux. C’est aussi le témoignage d’une cohabitation harmonieuse entre les tenants des trois religions du Livre qui dura sept siècles.

Avec la défaite de Boabdil, dernier émir nasride, et la reddition de Grenade en 1492, disparait une culture qui fût souvent le relais occidental du legs antique, notamment grâce au juif Maïmonide (1135-1204), lecteur de Galien Hippocrate et Avicenne, et du musulman Averroès (1126-1198) qui commenta Aristote en cherchant l’union de la philosophie et de la loi divine sous l’égide de la raison. Les persécutions religieuses des juifs et des chrétiens, qui avaient été vives durant le règne des princes fanatiques Almohades, reprennent cette fois avec les Rois Catholiques dès la création de l’Inquisition espagnole (1478) où s’illustre Torquemada. Mais elle touche à présent surtout les juifs dont la conversion paraît feinte, appelés péjorativement « marranes », et les « conversos », ces nouveaux convertis suspects et exclus de beaucoup d’activités, qui choisiront souvent l’exil.

A l’autre bout du monde Hernán Cortés domine les Aztèques au Mexique dès 1519 et fonde Vera-Cruz, dont le nom est plus qu’un symbole : un acte de foi guerrière. De leur côté les Pizarro et Almagro recherchent en Amérique du Sud un territoire rempli d’or, El-Dorado, qu’ils trouvent au Pérou. Là ils écrasent les Incas qui ont pour capitale Cuzco et fondent Lima en se comportant comme des brigands bien que cet empire reste dépendant des Rois Catholiques grâce au Conseil des Indes et à la Chambre de Commerce. Outre le métissage, la colonisation se fonde sur la violence et les conversions forcées bientôt augmentée d’une traite négrière venue d’Afrique visant à alimenter en esclaves les mines et les nouvelles terres pour pallier une population locale décimée par la guerre et surtout les épidémies.

Pourtant dès le début se pose la question de la légitimité du colonialisme qui alimentera la fameuse controverse de Valladolid (1550 à 1551), à l’initiative de Charles Quint. Elle oppose le dominicain Bartolomé de Las Casas, aumônier des Conquistadores, qui condamne la persécution des Amérindiens et prône la suppression de l’ « encomienda », une forme d’ esclavagisme, au  théologien Juan Ginés de Sepúlveda pour qui la guerre contre ces indiens est un devoir qui justifie le recours à un christianisme imposé de force en raison de leur «  barbarie  » faite d’idolâtrie et de sacrifices humains. Mais finalement aucune décision officielle ne sera prise, ce qui ne profita vraisemblablement pas aux amérindiens.

Avec ces nouveaux territoires les colons découvrent de nouvelles denrées : tomate, manioc, maïs, vanille, haricots, cacao, ananas, tabac, coton et introduisent les leurs : blé, orge, vigne, olivier, riz, ainsi que des animaux inconnus là-bas : chevaux, ânes, chèvres, moutons, bœufs, porcs. Parallèlement les métaux précieux comme l’or et l’argent affluent en Europe ce qui entraine une industrialisation créatrice de richesses, mais aussi un prolétariat ouvrier et une forte hausse des prix. Les banquiers devenus très puissants - Charles Quint fût élu en 1519 grâce à eux -, sont aussi les bailleurs de fonds des souverains. C’est le début des emprunts dans le public et de l’appel à l’épargne privée. En 1522 François Ier emprunte 200.000 livres aux notables de Paris ce qui sera à l’origine, avec la vente de charges, d’une dette publique incessante que la pendaison du surintendant des finances Jacques de Semblançay en 1527 n’interrompit point. Mais il faut bien payer les nouveaux châteaux des princes et les mercenaires utilisés dans les guerres d’Italie où lui et ses prédécesseurs, Charles VIII et Louis XII, avaient cherché depuis longtemps à faire valoir leurs prétentions territoriales historiques et généalogiques.

Au final pourtant les différentes expéditions des souverains français vers le royaume de Naples et le duché de Milan apportèrent plutôt des déconvenues malgré la victoire de Marignan en 1515 car la France ne garda pratiquement rien de ses conquêtes en Italie hormis la découverte des artistes de la Renaissance. Après une paix éphémère survenue en 1516 la guerre recommence dès 1521 avec une opposition frontale entre François Ier et Charles Quint dont l’ambition est d’arbitrer l’Europe, de reprendre les Lieux Saints aux Musulmans, et la Bourgogne aux Français. Après la défaite de Pavie en 1525, François Ier est fait prisonnier mais sitôt redevenu libre il s’allie à l’empire ottoman de Soliman le Magnifique (1520-1566) qui est à l’apogée de sa puissance pour prendre à revers les Habsbourg, qui avaient repoussé les Turcs à Vienne en 1529. Cette guerre continuera avec leurs successeurs : le français Henri II et Philippe II, époux de Marie Tudor, pour aboutir à la paix du Cateau-Cambrésis en 1559, avec un résultat médiocre des deux côtés.

Parallèlement à ces évènements politiques une vive contestation des dogmes connue sous le nom de Réforme se produit au sein de l’Église catholique. Cela commence avec Luther (1483-1546) un modeste moine devenu professeur de théologie dont le caractère pieux et scrupuleux lui fait se reprocher d’être toujours un pécheur. Or il ne croit pas comme l’enseigne l’Église que l’homme puisse échapper à sa condition avec l’aide de la grâce divine pour assurer son rachat. Car pour lui tout individu est nécessairement fautif à cause du péché originel et Dieu seul peut assurer son salut par l’émergence de la foi qui scelle l’union de l’homme avec Dieu. C’est « le salut par la foi seule, indépendamment des œuvres ». Or vers 1515 le pape Léon X qui cherche des finances pour achever la basilique Saint Pierre de Rome décide que les fidèles qui verseront une aumône bénéficieront d’une remise de peines, dans ce monde et dans l’autre. Cette « affaire des Indulgences  » déclenche la colère de Luther qui pense qu’un vrai chrétien devrait au contraire plutôt rechercher les pénitences qu’en être dispensé pour acquérir si facilement le salut. En 1517 il affiche à Wittenberg ses 95 thèses dans lesquelles il cherche à montrer le danger de ces indulgences et affirme, avec la polémique qui s’ensuit, que seule la Bible fait autorité en matière de foi, rejette la Tradition et la doctrine de l’Église concernant le Purgatoire, mais aussi certains sacrements et le culte de la Vierge et des Saints.

Excommunié par Léon X il refuse de se rétracter devant la Diète impériale à Worms ce qui le place au ban de l’Empire de Charles Quint, et menace sa vie. Réfugié au château de Wartburg il traduit le Nouveau testament en allemand, ce qui est nouveau, et affine sa doctrine dans la Confession de foi d’Augsbourg en 1530 pour organiser un culte simplifié et accessible à tous. La Bible et les prières sont traduites, et seuls deux sacrements subsistent : Baptême et Communion. Il rompt le célibat des prêtres et se marie avec une religieuse en 1525. Dès ce moment les partisans de la réforme furent appelés « protestants » et il y eût désormais deux Allemagnes : l’une catholique, l’autre protestante, chaque prince choisissant la religion pour lui et ses sujets, ce qui entraina plutôt l’affaiblissement de l’Empire et bientôt des conflits. Vers 1520 les idées luthériennes se répandent en France mais sont immédiatement condamnées par les théologiens de la Sorbonne. Un luthérien est brûlé vif à Paris en 1523 et les critiques violentes de la messe, avec « l’affaire des placards », sont durement réprimée par François Ier comme un crime de lèse-majesté.

D’un caractère différent de Luther, Jean Calvin (1509-1564) est originaire de Picardie et se dirige d’abord vers le droit puis vers la théologie avant sa « conversion » en 1533 aux idées luthériennes et la publication l’année suivante de son Institution de la religion chrétienne, d’abord rédigée en latin puis traduite en français. A Genève où il professe ses idées il est bientôt expulsé à cause de celles-ci et devient pasteur à Strasbourg où il se marie. Il écrit alors un Catéchisme où il expose sa doctrine et ses idées sur la prédestination qui deviennent le Calvinisme ou Religion réformée. Mais en 1545 François Ier ordonne le massacre des paysans vaudois ralliés au calvinisme et la persécution devient la règle avec l’Édit de Compiègne en 1557. Les guerres de religion allaient bientôt déchirer l’Europe.

La réforme en Angleterre, appelée Anglicanisme, ne va pas arranger les relations avec Rome. En effet Henri VIII avait épousé grâce à la dispense du pape Jules II sa belle-sœur Catherine d’Aragon, la pieuse fille de Ferdinand d’Aragon et Isabelle la Catholique, et tante de Charles Quint. Mais le décès de cinq de ses enfants sur six, l’absence d’héritier mâle, et son attrait pour la belle Anne Boleyn, le conduisent à demander au pape l’annulation de ce mariage que celui-ci tarde à lui fournir. Excédé, il rejette alors l’autorité du pape, devient par l’Acte de Suprématie de 1534 l’unique chef de l’Église d’Angleterre, et supprime les biens des ordres religieux. Les successeurs d’Henri VIII tentèrent plus tard sans succès de restaurer des doctrines luthériennes, calvinistes, ou catholiques avec Marie Tudor, mais la fille d’Anne Boleyn, Élisabeth, rétablira la religion créée par son père avec un nouvel Acte de Suprématie qui rejettera l’autorité papale, le culte des Saints, le Purgatoire et le célibat obligatoire, tout en maintenant le reste de la hiérarchie ecclésiastique.

En ce début du XVIème siècle d’importants changements se sont donc produits : mondialisation du commerce, début du capitalisme, colonisations et métissages. La démarche scientifique s’élabore peu à peu, souvent contre la pensée dominante d’une Église de plus en plus critiquée, à l’intérieur comme à l’extérieur. Mais avec le rejet de la scolastique, les nouvelles découvertes, et le retour de la pensée antique, cet homme recentré sur lui-même se représente autrement la beauté du monde, et c’est la parenthèse enchantée des artistes de la Renaissance.

À suivre … (1453-1553 : 4/5 L’art) et (1453-1553 : 5/5 Renaissance et monde contemporain)


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8 réactions à cet article    


  • Castel Castel 5 mars 2013 15:53

    Luther est un bon exemple du « tout est possible » de la renaissance : un moine modeste changea le cours de la civilisation occidentale.
    De nos jours, une personne pauvre n’existe quasiment pas. Il est actuellement difficile d’imaginer une révolution luthérienne d’une personne issue d’un milieu modeste. Comme quoi, notre époque est probablement trop matérialiste.


    • astus astus 5 mars 2013 16:35

      @ Castel : bonne remarque en effet mais notre époque est celle des « pipoles » qui sont les nouvelles idoles constamment célébrées par la télévision et les médias en général. Il suffirait pourtant que l’adoration dont ils sont l’objet diminue pour qu’ils disparaissent et que l’on s’intéresse à des gens moins célèbres. Cela concerne donc chacun d’entre nous. Finalement les sociétés ont peut-être les héros qu’elles méritent. Cela dit les guerres de religion après Luther et Calvin, qui n’avaient pas spécialement l’esprit de conciliation, comme ceux d’en face, ont été très dévastatrices pendant longtemps.

      Cordialement.

    • Castel Castel 5 mars 2013 16:56

      La mort était moins importante à cette époque. Aujourd’hui, nous comptons systématiquement les morts et nous en faisons un critère pour juger ceux qui gouvernent.
      Il faut savoir qu’à la base de toute civilisation a été une époque de « nomadisme libre » où la conservation du corps ne revêtait quasiment aucune importance. Chaque peuple est donc plus ou moins passé d’une époque « courageuse » où seule la bravoure comptait à une époque « conservatrice » où seul ce qu’on va laisser mérite l’attention. D’où la grande fierté de beaucoup de peuples encore aujourd’hui, qui est réminiscence de leurs origines.


    • Richard Schneider Richard Schneider 5 mars 2013 17:18

      Bonsoir astus,

      À nouveau une bonne synthèse, accessible à tous. À partir de ce texte, ceux que cela intéresse peuvent approfondir les points suivants (entre autres) : 
      - rôle joué par Függer dans l’élection d’Empereur romain-germanique en 1519 (Charles Quint contre François 1er) ;
      - l’enrichissement en numéraire de l’Espagne qui va l’appauvrir en réalité ;
      - ’importance de la traduction de la Bible par Luther en « allemand-standard » (mélange de haut et bas-allemand) ;
      - et bien évidemment d’autres faits marquants relatés dans l’article, comme l’ahurissante alliance entre François 1er et Soliman).
      Dans l’espoir de vous lire très bientôt - pour la suite de l’aventure.
      Amicalement,
      RS

      • astus astus 5 mars 2013 19:34

        Merci Richard Schneider de souligner ces prolongements possibles si pertinents. Je trouve personnellement intéressant le fait de souligner le rôle des banquiers de l’époque : l’Espagne, en effet, s’est paradoxalement appauvrie, et le soutien financier de Charles Quint fût réellement décisif (comme pour les élections actuelles ?). Et pour la dette dont on nous parle tant aujourd’hui, on voit que François Ier n’était pas dans une position beaucoup plus favorable à celle de nos gouvernants actuels, ce qui relativise un peu la situation présente. La traduction en langage « commun » de la Bible a été bien sûr un évènement très novateur puisque cela la rendait compréhensible au plus grand nombre au lieu de la réserver à des initiés. Quant à l’alliance avec Soliman, je pense qu’elle a certainement beaucoup contrarié Charles Quint, mais c’était aussi un moyen pour François Ier de se venger de sa récente captivité.

        Bien à vous 

      • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 5 mars 2013 22:01

        A accompagner de « L’oeuvre au noir » de Marguerite Yourcenar ...
        Très très bon roman .


        • astus astus 5 mars 2013 22:52

          Merci Aita Pea Pea pour cette belle référence littéraire. Comme je l’évoquais déjà dans le chapitre précédent la plupart de ceux que nous appelons « humanistes » l’ont souvent été au péril de leur vie : il ne faisait pas bon à l’époque d’aller contre la pensée dominante. Aujourd’hui je pense à Salman Rushdie, mais aussi à tous ceux, moins connus, qui dans des pays totalitaires bravent le pouvoir en place pour faire connaître leurs idées.

          Cordialement. 

        • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 5 mars 2013 23:40

          1553 résonne dans la mémoire de l’Artois ,d’ou je suis .....
          10e guerres d’Italie ,Charles Quint met le siège à la ville de Thérouanne puis celle d’Hesdin ,s’en empare et les fait raser ,au point d’obliger la population de tout le conté à venir travailler de force pour enlever et disperser les pierres jusqu’aux fondations ....
          Pas tendre le Charles ...
          Meme la cathédrale de Thérouanne y passa .
          Pour Hesdin ,l’affront était plus grave pour le roi de France parce qu’elle était une ville importante en population (juste derrière Arras) ,très industrieuse ,mais surtout symboliquement fief du conté ,titre depuis longtemps donné au frére cadet du roi ,depuis Mahaut d’Artois .
          Thérouanne ne fut jamais reconstruite ,Charles Quint fit reconstruire Hesdin à 5 km de son emplacement originel ....
          Et oui ,dans le Pas de Calais nous avons 2 villes fantomes (enfin plus mais c’est une autre histoire )  smiley
          Si vous etes intéréssé tapez « Veil Hesdin » ,un site d’amateurs raconte l’histoire de cette ville et vous y serez très étonné ,c’est pas peu dire ...

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