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1453-1553 4/5 L’art

Après Les nouveaux mondes, L'humanisme, et Les conflits, il était intéressant de se pencher sur l’art de la Renaissance italienne. En réalité il n’y eut pas pour la peinture de rupture brutale avec l’art du Moyen-Âge mais plutôt des transformations progressives. Ainsi les fresques médiévales, ou les mosaïques, n’ouvrent pas en général sur d’autres espaces que la couleur dorée, dont l’origine remonte aux cultes solaires païens, parce qu’il s’agit d’un univers qui se suffit à lui-même pour évoquer la bonté illimitée de Dieu représentée par ce ton symbole de perfection. Les scènes figurées sur les murs des églises ont alors une visée éducative qui laisse au second plan la perspective car le seul point de vue qui compte est celui d’une divinité qui reste au-dessus de l’individu et prépare au salut dans l’au-delà. Les représentations du monde au Moyen-Âge sont donc en phase avec la Cité de Dieu élaborée par Saint Augustin. Et le corollaire de cette présence imposante du divin est que l’artiste lui-même n’est pas essentiel ce dont atteste le fait que beaucoup d’œuvres qui nous sont parvenues soient restées anonymes, du moins jusqu’à Giotto qui fait transition.

Mais avec la Renaissance se produit un changement de paradigme : les peintures sont encore souvent des scènes d’inspiration religieuse, d’autant que beaucoup de mécènes sont des évêques ou des papes, et que les artistes aussi ont besoin de vivre, mais la manière de les représenter se modifie parce que la place de l’homme n’est plus la même. C’est lui qui est devenu le principal sujet car il se situe à présent dans un monde neuf élargi à ses nouvelles dimensions physiques et cosmologiques, avec d’autres références que celles de la scolastique médiévale. La divinité continue certes d’être essentielle, et l’on s’y oppose rarement de front, mais progressivement les choses changent. Il y a d’abord l’utilisation de la perspective car il est essentiel de montrer maintenant avec suffisamment de vraisemblance comment l’homme perçoit son milieu, parfois de manière quasi scientifique, puisqu’il affirme son indépendance face au créateur et qu’il prétend désormais être la mesure de toute chose. La composition tient compte des points de fuite géométriques ; ce qui est proche est donc représenté plus grand avec des couleurs plus vives et chaudes que les étendues lointaines qui sont davantage pâles, froides et moins nettes. Ensuite avec le retour à l’Antiquité, qui n’avait cependant jamais totalement disparue, on recherche activement et on trouve de nombreux vestiges anciens qui inspirent les artistes, dont le groupe du Laocoon en 1506.

La nature et les paysages deviennent ainsi des lieux de culture incluant des représentations humaines qui visent à magnifier la beauté d’un corps humain fait à l’image de la divinité. On voit apparaitre sur de vastes plafonds des scènes allégoriques mythologiques ou bibliques mais aussi sur des formats plus petits des représentations intimistes de la vie quotidienne, des portraits et même des nus, ce qui est très nouveau. Mais les autres arts ne sont pas en reste. L’architecture par exemple se renouvelle aussi pour remettre à l’honneur des manières héritées de l’Antiquité en référence au traité de Vitruve : « De Architectura » mais mieux adaptées au style de vie et au fastes recherchés par des mécènes fortunés et cultivés. Ceux-ci rivalisent entre eux de magnificence d’une ville à l’autre : Médicis à Florence, Este à Ferrare, Gonzague à Mantoue, papauté à Rome qui redevient ainsi la capitale du monde, du moins jusqu’au sac de 1527 par les troupes de Charles Quint. Les palais s’ajoutent alors aux édifices religieux et partout les architectes construisent, rénovent ou conçoivent des villes idéales inspirées des concepts néoplatoniciens de Marsile Ficin.

A cette époque les artistes sont souvent des personnes d’origine modeste placées très jeunes en apprentissage sous l’autorité de maîtres réputés qui signent leurs œuvres et se font payer très cher, même pour celles réalisés par leurs élèves. Dans ces ateliers il s’agit de tout apprendre en partant de la base pour aller du simple au complexe. En fonction de la progression de l’apprenti, qui est d’abord un artisan, celui-ci pourra ultérieurement étudier avec différents maîtres dans d’autres ateliers ou sur d’autres chantiers. Déjà on voyage beaucoup à l’époque. Mais la spécificité de cet artiste est que le savoir de son art n’est pas séparé de l’ensemble des connaissances de son temps dans presque tous les domaines. Il faut non seulement apprendre des autres, et souvent les supporter, mais aussi connaitre plusieurs disciplines. Alberti (1404-1472) écrit par exemple que l’artiste doit être initié « aux sciences les plus nobles et les plus exactes ». Il est donc possible, comme pour lui-même, d’être en même temps philosophe, poète, écrivain, peintre, architecte, mathématicien, urbaniste, théoricien et rédacteur de la première histoire de l’art. Certes très peu de personnes accèdent à ce niveau, et Léonard de Vinci ou Michel- Ange sont des exceptions, mais c’est parce qu’un individu doué peut encore posséder quasiment toutes les connaissances de son époque et faire dialoguer les disciplines entre elles comme l’avait fait Pic de la Mirandole. Ce sont ces conjonctions uniques dans l’histoire de l’humanité qui vont entrainer cette créativité exceptionnelle du Quattrocento et du Cinquecento qu’il est seulement possible d’évoquer brièvement ici, avec un choix subjectif de quatre œuvres italiennes entre 1453 et 1553.

Dans sa vie exceptionnellement longue Michel-Ange fût simultanément architecte, urbaniste, poète, et peintre de grand talent, mais le principal intérêt de sa vie fût toujours la sculpture qu’il pratiqua assidument jusqu’à sa mort en 1564, âgé de quatre-vingt-huit ans. Or il n’a que vingt-quatre ans et déjà plusieurs chefs-d’œuvre à son actif, la bataille des Centaures et Bacchus par exemple, quand l’ambassadeur de France auprès du pape lui commande La Pietà en 1498. Cette sculpture admirable, la seule qu’il ait signée, est bouleversante par sa profonde intériorité mais elle recèle aussi plusieurs paradoxes. Ainsi le beau visage de la Vierge est plus jeune et petit que celui du Fils alors que son corps est au contraire plus grand que le sien. Étrangement le Christ semble glisser des bras de sa mère comme s’il tombait mais les figures de l’un comme de l’autre n’expriment pas de douleur alors qu’habituellement celle-ci est au premier plan dans les piétas. C’est au contraire la sérénité qui transparait, accentuée par le mouvement de la main gauche de la Vierge, paume ouverte vers le haut, en signe d’adhésion à ce destin inhabituel. La scène invite à une méditation spirituelle apaisée sur la mort, que celle-ci s’inspire d’une croyance religieuse ou du désir humain de garder en soi le souvenir du disparu. Peut-être Michel-Ange a-t-il songé au travail intérieur que font toutes les mères du monde pour surmonter la souffrance de la perte d’un enfant, quelle qu’en soit la cause, ou à celui symétrique du fils qui voit mourir sa mère, comme cela lui est arrivé quand il avait seulement six ans. Au final ce chef-d’œuvre semble porter l’interrogation spécifiquement religieuse du sacrifice divin mise en parallèle avec l’universelle douleur humaine face au mystère de la mort et à son acceptation.

Giorgione peint en 1510 la Vénus endormie, peut-être avec son élève Titien qui s’en inspira pour réaliser en 1538 La Vénus d’Urbin. Mais en dépit du titre, rien ne permet de relier ces deux tableaux au thème mythologique de la déesse de l’Amour. Avec Titien le paysage disparait, remplacé par une scène d’intérieur, et la belle assoupie peinte grandeur nature regarde au contraire bien en face le spectateur-voyeur, un chien endormi à ses pieds. La pose est semblable, la main gauche posée sur le sexe, ce qui le cache et le souligne à la fois. A l’arrière-plan deux servantes s’affairent auprès d’un coffre comme pour préparer les habits de la femme. Cette œuvre maniériste et sensuelle aux coloris délicats, destinée à un usage privé, avait peut-être pour but de stimuler le désir du couple pour avoir des enfants. Mais l’originalité de Titien est de montrer ici pour la première fois un espace totalement profane situé au plus près de la vie intime au lieu des habituelles représentations religieuses, mythologiques ou guerrières. Après avoir été un des créateurs du portrait il fonde ainsi un genre nouveau, le nu érotique, qui aura une longue descendance : Vénus à son miroir de Vélasquez, Maja nue de Goya, Odalisque à l’esclave d’Ingres, ou Olympia de Manet, entre autres. Et pour la postérité Titien valide sa devise : « L'art est plus puissant que la nature » qui fait le pendant à celle de son orgueilleux ami Charles Quint : « Plus oultre ».

Léonard de Vinci s’impose comme le génie suprême de la Renaissance par la diversité de ses talents et l’exceptionnelle qualité de ses œuvres. Pourtant il réalise peu de peintures et les laisse parfois inachevées comme « La Vierge, l'Enfant Jésus et sainte Anne  » qu’il travailla jusqu’à sa mort en 1519 comme un testament pictural. Dans cette composition pyramidale qui est une image de la Trinité sont représentées trois générations : sainte Anne tient sur ses genoux sa fille, la Vierge, qui essaie de retenir son Fils, lequel semble vouloir jouer avec un agneau, symbole sacrificiel. La mère regarde sa fille qui regarde son Fils. Et l’agneau regarde le Fils qui regarde sa mère. Tous ces visages souriants offrent une grande douceur accentuée par le sfumato et les couleurs chaudes qui contrastent avec la froideur du paysage à l’arrière-plan comme pour marquer l’opposition entre cet espace peuplé de personnes en relation chaleureuse et vivante les unes avec les autres et ce fond glacial déserté par l’humain qui pourrait évoquer la mort. Dans ce tableau Léonard de Vinci ne se distancie pas de la tradition religieuse comme avec Mona Lisa. Mais il ajoute la dimension spécifiquement humaine de la tendresse intergénérationnelle et montre l’importance du lien incarné dans cette filiation tout en préservant la part de mystère et d’indicible du divin, dont la beauté semble être pour lui la plus parfaite expression.

Peu après avoir été nommé peintre officiel du pape Jules II Raphaël, qui est aussi sculpteur, architecte, archéologue et poète, réalise vers 1510 une immense fresque appelée l’École d’Athènes destinée à l’un des murs de la « Chambre de la Signature » du Vatican, ou Stanza, qui représente la Philosophie à côté des trois autres panneaux glorifiant la Théologie, la Justice et la Poésie. Dans une somptueuse architecture à la Bramante qui symbolise le temple de la pensée antique, le peintre rassemble les plus grands philosophes connus, parfois sous les traits de personnages modernes, comme Michel-Ange ou lui-même. Au centre, où le regard est attiré par le point de fuite principal, Platon porte le Timée et montre le ciel, tout en devisant avec Aristote, qui porte l’Éthique et désigne le sol pour illustrer leurs conceptions philosophiques respectives, celle transcendante qui montre le ciel, et l’autre immanente qui désigne la terre. Mais beaucoup d’autres courants sont représentés d’Héraclite à Socrate, d’Épicure à Diogène, et aussi les mathématiques avec Euclide et Pythagore. Avec cette fresque Raphaël nous suggère que tous ces penseurs qui s’appuient sur la raison et la conscience, chacun étant une sorte d’encyclopédie des savoirs, nous invitent à dialoguer entre nous comme ils le font eux-mêmes pour nous dégager des superstitions inutiles et progresser sur les chemins de la connaissance en nous mettant à leur école, juchés sur leurs épaules de géants.

Dans le dernier article à paraître, nous tenterons une comparaison entre cette période de la Renaissance et notre monde contemporain pour en tirer quelques remarques personnelles. À suivre … : (1453-1553 5/5 Renaissance et monde contemporain)


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13 réactions à cet article    


  • astus astus 12 mars 2013 16:39

    Petit oubli concernant les références des photos présentées : 


    Sandro Botticelli La naissance de Vénus 1485 Galerie des Offices Google Art Project

    Michel Ange Pietà Basilique Saint-Pierre Vatican 1498-99 d’après Wikipédia et photo Stanislav Traykov

    Titien Vénus d’Urbino 1538 Galerie des Offices Wikipédia

    Léonard de Vinci Sainte Anne 1508-1510 Photo Louvre

    Raphaël École d’Athènes 1509 1512 Vatican Domaine public

    • La mouche du coche La mouche du coche 13 mars 2013 16:26

      Je n’ai jamais lu un article aussi pauvre. Tous les poncifs de l’éducation nationale dirigée par Fernand Nathan sont là. Le moyen-age était obscur et la Renaissance lumineuse. Comment peut on encore penser de telles bêtises. La police de la pensée orwellienne a bien fait son travail. smiley


    • ZEN ZEN 12 mars 2013 18:49

      Bonjour astus

      Merci pour cette belle synthèse
      Les cardinaux en conclave doivent avoir quelques distractions en regardant le plafond de la Sixtine...
      Faut bien passer le temps entre chaque vote et quelques tweets et textos...


      • astus astus 12 mars 2013 19:05

        Bonsoir ZEN, 

        Personnellement je préfère les sculptures de MA à ses peintures car les représentations des corps sur le plafond de la Sixtine sont davantage celles d’un sculpteur (en 3 D pourrait-on presque dire) que celles d’un peintre. Cela dit je resterais longtemps à les regarder de façon admirative, mais ils n’ont pas voulu de moi comme cardinal ce qui ne m’a pas vraiment étonné ... 
        Mais j’aimerais bien quand même être une petite souris pour assister aux combinaziones...

        Amitiés.



        • ZEN ZEN 12 mars 2013 19:27

          La célèbre Vénus de Botticelli, qui figurait dans les planches colorées du Petit Larousse des années 60, regardée en cachette, a tenu une place de choix dans mes premiers émois de préadolescent...
          Freud ne m’a pas expliqué les raisons profondes cette quasi-fascination smiley


          • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 12 mars 2013 19:51

            L’catalogue la Redoute l’était mieux ,mais avec celui des 3 suisses p’t’etre qu’on avait aussi des entrées dans la chappelle sextine ....


          • Richard Schneider Richard Schneider 12 mars 2013 19:37

            Bravo Astus ! Je crois que cette fois, vous sous êtes surpassé ! Et croyez-moi mon enthousiasme est profond : j’ai longtemps étudié et enseigné cette passionnante période de l’Histoire ... et vous avez réussi un petit tour de force. En effet, la clarté du texte, le choix de illustrations sont parfaits.

            Amicalement,
            RS


            • astus astus 12 mars 2013 19:43

              Merci Richard Schneider pour ces encouragements que je ressens sincères. Mais je n’ai guère de mérite car cette période de l’art est si extraordinaire dans l’Histoire qu’elle parle d’elle-même à livre ouvert. De plus, je crois depuis longtemps que seule la beauté peut sauver le monde.

              Amitiés.

            • astus astus 12 mars 2013 19:37

              Hé hé hé petit canaillou va ! Mais que celui qui n’a jamais fait pareil te jette la première pierre (en tous cas pas moi !), et sur celle-ci on ne bâtira sans doute jamais d’église, laquelle est plutôt réticente sur ce chapitre, quoique, sur les fresques de la Sixtine, justement...



              • Gollum Gollum 13 mars 2013 10:32

                Très agréable ce parcours dans l’univers du Beau. On en redemande.


                • astus astus 13 mars 2013 11:03

                  Merci Gollum,

                  Ce qui est frustrant dans cette affaire, c’est que pour la même période considérée il eut été tout aussi intéressant de parler de beaucoup d’autres travaux remarquables. Et pour se limiter à la seule peinture, qui n’est qu’une toute petite partie de l’art de cette époque, je pense par exemple à :

                  - Filippo Lippi Vierge avec deux anges 1465 env. Galerie des Offices
                  - Jérôme Bosch vers 1500 L’escamoteur Saint-Germain-en-Laye Web Galery of Art
                  - Botticelli Le printemps 1482 musée des offices Florence
                  - Grunewald Retable d’Issenheim v. 1512-1515 Musée Unterlinden, Colmar
                  - Lucas Cranach Courtisane et Vieillard 1530 Musée des beaux-arts Besançon 
                  - Quentin Metsys Le Prêteur et sa femme 1514 Musée Louvre Paris
                  - Piero della Francesca Flagellation Christ 1455
                  - Albrecht Dürer Portrait d’une jeune femme vénitienne 1505

                  Ce sera peut-être pour d’autres fois...

                  Cordialement

                • Kookaburra Kookaburra 13 mars 2013 12:20

                  Bien sûr, j’allais le dire, mais vous m’avez devancé - la Renaissance, ce n’était pas seulement en Italie, mais un peu partout en Europe. C’était, par exemple, Jan van Eyck, en Flandres, qui avait inventé la peinture à l’huile, et avec le portrait des époux Arnolfini il montre un bon compréhension de la perspective. . Merci pour ce texte intéressant.


                • Gollum Gollum 13 mars 2013 14:26

                  Oui de pures merveilles. J’ai un faible pour Dürer, Boticelli et Bosch..


                  Merci encore.

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