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1913

1913 / chronique d’un monde disparu de Florian Illies, Edition Piranha 313 pages 20€ Une sorte de journal de l’année, avec ses questions artistiques, politiques, philosophiques, abstraction dans la peinture, menace de la guerre européenne, inconscient et parricide dans la psychanalyse…

Ce texte est découpé en « moments » courts, comme des articles. 1913 est composé d’anecdotes qui peu à peu donnent à voir et à ressentir l’état d’esprit d’une époque : l’année 1913 commence par un coup de feu qui conduit un jeune noir en maison de correction, où, ne sachant comment le calmer, un gardien va lui donner une trompette, et qui va devenir un des plus grand trompettiste de tous les temps. Présage ? Cependant, nous sommes rarement du côté des USA. Nous sommes plutôt dans les villes phares de l’avant-garde culturelle : Vienne, beaucoup, Paris, Berlin, Munich.

Un industriel Walter Rathenau souhaiterait une association douanière de l’Europe, afin de prendre une taille comparable à celle des USA et de conjurer la guerre. Il n’est guère écouté, on a toujours tort d’avoir raison trop tôt (bien trop tôt dans son cas). Norman Angell croit que la guerre est impossible entre des Etats qui ont autant d’imbrications économiques et monétaires, car même le vainqueur y perdrait trop. Cependant, 1913 est une année de course à l’armement en Europe et la question de la guerre en Europe est pendante.

Dans le livre 1913, on apprend des petites choses qui nous concernent : le mascara a été inventé ; l’ecstasy est synthétisée et oubliée pour longtemps ; la couche d’ozone est découverte, la connaissance progresse mais à quoi ça sert ? on peut se le demander parfois… En Allemagne, le droit du sang devient le fondement de la citoyenneté…

Oswald Spengler prépare « le déclin de l’Occident ». Max Weber considère que la modernité contient ou amène un « désenchantement du monde »… la modernité, c’est le concept-clé que chacun entend à sa façon. Certains la voient comme une longue histoire d’avant-gardes, menés par des groupes d’artistes, qui se chassent les unes les autres, « l’art a été libéré par les philosophes… ils ont montré la signification du non-sens de la vie… les artistes sont des philosophes qui ont dépassé la philosophie… » Husserl crée la phénoménologie : à la place de la réalité positive, il faut considérer les faits de conscience : le monde intérieur devint réalité.

Freud recherche ni plus ni moins qu’une nouvelle histoire du monde, explicative, totale, avec genèse et récit permanent : le parricide, le meurtre du père est le fondement de l’humanité. En même temps, il est angoissé par un congrès de psychanalystes dans lequel il doit affronter son opposant principal, Jung, qui d’une certaine façon se permet de tuer le père un peu tôt. Il en sortira victorieux, comme on sait.

Le petit miracle de ce livre est le lien que fait l’auteur entre la vie personnelle de ceux dont il parle, leurs petits et grands soucis, les péripéties de leur vie affective, familiale et sexuelle et les chefs-d’œuvre qu’ils produisent. Kafka n’en finit pas de chercher une certaine Felice, de la demander en mariage de loin, puis de se calmer. Musil est en arrêt maladie pour neurasthénie… souffrance très moderne ! Rilke a des relations compliqués et changeantes avec plusieurs femmes à qui il écrit… ô, les presque amants… presqu’amants ! Voilà ce qui nourrit sa vie et son inspiration.

Proust est trop long, Lulu (dont le nom au moins est inspiré de Lou-Andréa Salomé qui en inspira d’autres) de Wedekind raconte comment une nymphomane saccage le monde des hommes et la pièce est interdite… le sacre du printemps de Stravinsky et Nijinski fait scandale. On ressent bien en 1913 que les forces telluriques initiales, primitives de l’humanité sont toujours à l’œuvre au cœur même de la civilisation, que la civilisation ne les supplante pas.

Un Russe de trente-quatre ans, Joseph Staline, qui boite, croise sans doute à Vienne un peintre autrichien qui vit en foyer. Ce dernier, Adolf Hietler (!) orthographié ainsi) sera bientôt recherché par la police car il tente d’échapper à ses obligations militaires !

1913 de Florian Illies est une sorte de journal intime de l’année 1913, journal jubilatoire et cynique souvent, l’année y est observée avec une indifférence « scientifique » et tellement jouissive.

Saluons aussi la naissance d’une nouvelle maison d’édition qui a choisi ce texte, et d’autres : 1812 sur l’épopée napoléonienne… par exemple. Et souhaitons-lui bonne route…

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