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20 ans de séparation

Je n’aime pas les anniversaires. Si vous avez le malheur d’en oublier un vous risquez d’être accusé de révisionnisme, de nier l’existence d’un être cher ou pire encore, d’insulter sa mémoire. Le 18 avril 2008, j’oublierai probablement d’ouvrir un bordeaux à la mémoire de Pierre Desproges ; j’aurai autre chose à faire la veille d’un Caen-PSG. Alors je prends les devants.

D’accord, j’ai déjà rendu hommage à cet auteur tragique au sens fort, au savoir-vivre digne de quelqu’un qui sait qu’il va bientôt mourir*. Mais il me manque ce petit bonhomme. Sa plume à la fois si fine et si chargée, son timbre de voix à la fois si timide et si sûr de son talent... J’arrête là ça risque de m’exciter.

Pas comme la relève chez les humoristes. D’ailleurs des êtres doués d’humour on n’en fait plus. Le moule est cassé, victime de la sur-pêche aux moules-moules-moules, qui sait**.

L’humour se definit comme la capacité à accepter la mort et sa propre faiblesse pour rendre la vie supportable à soi-même et sa propre existence supportable aux autres.

Ceci est ma définition de l’humour, et ce n’est pas vraiment ainsi que je définirais Jean-Marie Bigard, par exemple.

Non mais vous avez vu cet intégriste en slip serrer la paluche d’un fondamentaliste en robe de chambre ? Notre PD national avait sa fierté, au moins, et une aversion pour les pince-fesses. Surtout avec des culs serrés manipulateurs de masses.

Dieudonné, de l’humour ?... Elie Semoun ? Il a bien le look Woody Allen mais je le vois mal pondre The Metterling Lists ou The Gossage - Vardebedian Papers. Regardez ce gringalet coincé dans un photomaton à jouer au transformiste et alterner les perruques pour enchaîner les petites annonces... Fierrot le Pou n’avait que son stylo et quelques lignes pour illuminer L’Aurore de sa rubrique des chats écrasés. Sans artifices.

Desproges, j’ai appris à l’apprécier à l’époque où Jacques Martin faisait dans la subversion et le dénichage de talents majeurs et vaccinés. A l’époque où, sous fond d’abolition théorique de la censure en France, Le Petit Rapporteur conférait un relief particulier à la télé du dimanche. Bien sûr, la rencontre avec Sagan figure parmi les ovnis audiovisuels de la fin de siècle (signalons les nobles efforts de Raphaël Mezrahi pour raviver la flamme), mais le jeune Pierre avait déjà sa façon bien à lui d’occuper l’espace du petit écran. Dans une oeuvre collective, mais avec un regard indépendant. Solitaire et pourtant complice. Bon, clairement plus proche du pétillant Daniel Prévost que du graveleux Stéphane Collaro, l’autiste PIEM et le volubile Pierre Bonte (Jean-Pierre Pernaud avec la sincérité et l’humanité en plus) complétant la fine équipe.

La télé, Pierre Desproges y distillera quelques perles - inégales mais souvent savoureuses - au fil des ans : ses voeux avec Le Luron / VGE, ses piges sur Merci Bernard... son aventure en solo dans La Minute nécessaire de M. Cyclopède...

Avant de monter sur scène, il bonifiera sa voix en public au Tribunal des flagrants délires, crucifiant au passage les people de l’époque avec une violence que l’on ne s’autoriserait plus dans les séances de placement produit d’aujourd’hui... à part peut-être chez Marc-Olivier Fogiel, mais cet urticant androgyne n’incarne le "bête et méchant" qu’au premier degré.

Desproges en scène, ça avait pour moi quelque chose d’émouvant : cet homme condamné bravant sa timidité dans un costume blanc, forçant sa voix douce pour déclamer des textes ciselés... Presque indécent : un authentique humoriste déguisé en "entertainer" ; un producteur d’AOC obligé de bonimenter sur un marché alors que ses bouteilles sont des merveilles se suffisant à elles-mêmes.

Car le lecteur ne saurait se contenter d’avaler sans une dégustation dans les règles : un bon Desproges se mâchouille et se fait tourner en bouche avant de s’ingérer par petites gorgées chargées de sens et contre-sens.

Oui mais voilà : Desproges sur scène, ce n’était pas l’auteur mais l’homme, l’amoureux de la vie, le clown tragique exposant à la fois sa mort prochaine et son éclatante vitalité.

Avant de prendre une chambre à l’année au Père Lachaise, et de maudire les pisse-au-lit par la racine.

Ave (Chateau) Petrus, morituri te salutans.

* "Peut-on rire de la mort ?" (1990)
** Sur la forme et sur le fond, je demeure plus attaché à Mam’zelle Angèle, ce chant tragique et sysiphien qui rythma ma jeunesse plus sûrement que cette vulgaire comptine désormais piégée pour l’éternité dans le ventre de David-Michel et la bouche de Nestor le Pingouin.

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Initialement publié sur blogules.


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4 réactions à cet article    


  • merlin7511 6 mars 2008 17:32

    Grand admirateur de Desproges, je ne peux qu’approuver. J’ai lu récemment son roman "Des femmes qui tombent", je vous le recommande (mais vous l’avez sans doute déjà dévoré).


    • stephanemot stephanemot 6 mars 2008 17:57

      c’est une oeuvre assez unique en son genre. Desproges n’a pas pondu d’autre roman, mais celui-ci synthétise pas mal de ses thèmes, pas si légers.

      un auteur ne s’épanouit pas nécessairement dans les formats classiques.

       


    • Ornithorynque Ornithorynque 7 mars 2008 11:16

      merci pour ce billet écrit avec la meme corrosion que le maitre !!

       

      C’est vrai que personne ne lui arrive à l’orteil.

       

       

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