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26 siècles d’éducation à Marseille – partie 3

Après 25 siècles d’éducation à Marseille, traitées ces deux dernières semaines, il ne nous reste plus qu’un petit siècle à relater, mais quel siècle ! L’évolution du monde s’emballe à tous les niveaux : démographique, technologique, politique, scientifique…et bien sûr les sources historiques sont d’autant plus nombreuses que l’époque nous est très proche.

A quoi ressemble l’école à Marseille à l’aube du XXème siècle ? Elle est surtout fondamentalement différente du siècle précédent depuis que les partisans de l’école entièrement laïque et publique ont triomphé à la suite de Jules Ferry. En 1905, l’Eglise est définitivement séparée de l’Etat, et dans les années qui suivent tous les clercs enseignants sont contraints de quitter l’école de la République. L’école privée en prend un sérieux coup mais ne va pas mourir pour autant : si les congréganistes sont forcés de fermer des établissements comme St-Ignace (qui deviendra Collège de Provence), ils en font subsister quelques autres, le Sacré-Cœur en tête.

Le Lycée de Marseille, toujours situé dans l’enceinte de l’actuel Lycée Thiers, a connu une baisse de ses effectifs durant la crise économique qui a touché le port de Marseille vers 1880. Comme depuis l’Antiquité, l’éducation se développe au rythme de l’économie locale. Mais bientôt les effectifs du prestigieux établissement augmentent si vite que les autorités acceptent d’ouvrir deux annexes, l’une à St-Charles et l’autre à Périer. Progressivement l’éloignement va faire de ces annexes des lycées autonomes dans les faits, mais qui n’obtiendront formellement leur indépendance qu’en 1947. Déjà le public de Périer est largement issu de la bourgeoisie avoisinante.

La Première Guerre Mondiale est un choc à Marseille comme ailleurs, elle prive les écoles d’une partie de leurs professeurs et le lycée de ses élèves. La saignée démographique engendre une baisse d’effectifs dans les années 1920, offrant ainsi un répit aux autorités en termes de capacité d’accueil des établissements scolaires. En 1920, on compte environ 50 000 écoliers à Marseille, dont une proportion grandissante de jeunes enfants d’immigrés, principalement espagnols ou italiens, qui se caractérisent par leur rapidité d’intégration.

Les rapports entre maître et élèves sont bien plus verticaux qu’aujourd’hui, les enfants vivent dans la crainte et le respect du maître qui a toujours le dernier mot. Cette discipline permet de tenir des classes de 35 élèves en moyenne, parfois jusqu’à 60 élèves sans problème particulier, ce qui peut faire réfléchir sur les difficultés actuelles dans des classes 25 ou 30 élèves. La municipalité fournit les cahiers qui portent les armoiries de Marseille et le rappel des devoirs moraux des élèves. Pas de « fashion victims » en ce début de siècle : les écoliers portent tablier noir, béret (baguette en option), souliers hauts cloutés à lacets et culotte courte tandis que les professeurs portent une blouse grise et ne se séparent jamais de leur sifflet.

Ces maîtres, formés à l’Ecole Normale dès l’âge de 15-16 ans, sont souvent des enfants du peuple. Les conditions de vie durant la formation sont quasi-militaires (dortoirs non-chauffés et autres joyeusetés pour former la jeunesse), mais le niveau atteint par les futurs enseignants est souvent trop bas et suscite de plus en plus de critiques, il est vrai que le bac n’est alors pas exigé pour devenir enseignant.

En 1926, les programmes scolaires sont unifiés au niveau national, ce qui présente l’avantage de renforcer la culture commune à tous les petits Français, mais qui accentue le contrôle de l’Etat sur l’éducation et lui permet de créer une sorte d’histoire officielle, parfois au détriment de la vérité historique.

La scolarisation des filles, systématiquement en retard sur celle des garçons, va tout de même progresser très rapidement. En 1924, leurs programmes deviennent identiques à ceux des jeunes hommes. Dans le cadre de la lutte larvée des républicains laïcs contre les catholiques, scolariser les filles est un moyen de les sortir du moule familial et religieux pour « donner des épouses républicaines à des maris républicains. » La politique n’est jamais loin ! Quant à la discipline, elle est de fer (comme l’ami Gaston) : interdiction du maquillage, fouille dans les affaires à la recherche de lettres d’amour considérées comme pornographiques ou de papiers contenant du langage inapproprié. En 1921, 60% des enseignantes sont célibataires, le cliché de la prof vieille fille est plutôt justifié. Pourtant, au milieu de ce système rigoureux des personnalités féministes, comme Simone de Beauvoir et Berthe Wild, jouent la provocation et ne reculent devant rien pour affirmer leurs idées avant-gardistes.

Pour l’anecdote, on relève nombre de personnalités issues du système scolaire marseillais comme par exemple Marcel Pagnol, répétiteur d’anglais à 25 ans, Edouard Daladier, négociateur des Accords de Munich en 1938, Edouard Balladur, ou encore un certain Georges Pompidou, professeur à l’âge de 24 ans. Dans mon lycée, nous avions eu dans la même génération des membres de la famille De Gaulle et Balladur, la légende veut qu’un jour ils se soient fait attraper dans un endroit interdit, faisant dire au pion : « De Gaulle et Balladur ! Vous allez prendre 4 heures ! ».

La Seconde Guerre Mondiale va se faire sentir d’une manière moins meurtrière mais plus directe dans le système scolaire marseillais. Les bâtiments des lycées Thiers et Michelet, entre autres, sont réquisitionnés par l’armée allemande puis la Milice à partir de l’occupation de la zone sud en 1942. Le portrait du Maréchal Pétain est affiché partout et chaque lundi, les élèves doivent chanter « Maréchal, nous voilà », avant de remonter dans les classes en chantant tout doucement « Général, nous voilà ». Car la résistance s’organise peu à peu, et si elle est généralement passive avec distribution de tracts sous le manteau ou dégradations des symboles de Vichy, elle devient de plus en plus active vers la fin de la guerre. En 1944, une bombe détruit le quatrième étage de Michelet, siège administratif du service du STO. La presse clandestine se moque du ministre de l’éducation sous Vichy, Abel Bonnard, dont les mœurs lui valent le surnom de « La Belle Bonnard » ou « Gestapette ». Le Palais de la Bourse accueille des expositions telles que « Le Bolchévisme contre l’Europe »… tout un programme ! Le Lycée Thiers est même rebaptisé Lycée Pétain, avec l’aval des hauts fonctionnaires locaux.

L’après-guerre voit la construction de très nombreuses écoles, collèges et lycées pour répondre au baby boom. Puis, vient mai 68 et son lot de manifestations qui suivent le mouvement parisien avec un peu de retard. Le Lycée Thiers est rebaptisé par les élèves « Commune de Paris », le pauvre Thiers devait se retourner dans sa tombe. Ces évènements marquent un tournant dans les relations prof-élèves qui deviennent plus égalitaires, amorçant un déclin de l’autorité des enseignants. Enfin l’école privée peut passer sous contrat avec l’Etat à partir de 1959, ce qui leur permet de bénéficier du financement des professeurs par l’Etat. Tollé du côté des laïcards.

Quant à l’université, dont nous avons peu parlé jusqu’ici, elle est essentiellement marquée par la lutte ancestrale entre Aix et Marseille. Souffrant d’un complexe d’infériorité en raison de sa vocation mercantile, la cité phocéenne cherche à attirer vers elle le monde universitaire. Ainsi se crée à Marseille une faculté de sciences en 1854. Aix s’inquiète vivement et rappelle que « la ville d’Aix a besoin de sa faculté, de ses étudiants comme le pauvre a besoin de pain », rien que ça. En 1885, les Aixois s’étranglent lorsque Marseille propose de rapatrier une partie des facultés aixoises vers sa cité voisine. Les Aixois obtiennent gain de cause, allant jusqu’à déclarer : « une université bicéphale serait un monstre ridicule et mort-né », ou encore que « Aix-en-Provence est une ville noble, alors que Marseille est une ville de populace ». Voilà qui a le mérité d’être clair ! Toutefois en 1930, Marseille obtient la création de sa fac de médecine, non sans batailler âprement avec Montpellier. Plus tard, une seconde université est créée pour des raisons essentiellement politiques, puis une troisième en 1973, toujours en raison de luttes intestines entre hommes, entre disciplines, et entre villes. En résulte un système à trois universités sans aucune lisibilité ni cohérence mais qui engendre une concurrence pas toujours inutile. Les campus scientifiques de Saint-Jérôme, Luminy et Saint-Charles dépendant chacun d’une université différente alors qu’ils traitent parfois des mêmes matières. A défaut de lisibilité, Marseille a quand même réussi à se faire sa place dans le domaine universitaire.

Enfin les enseignements techniques et professionnels se développent, toujours en fonction des critères spécifiquement locaux, c’est ainsi que se créent ou se développent l’Ecole Nationale de la Marine Marchande, l’Ecole des Mousses, l’Ecole des Marins-Pompiers Non Gymnastes et Hétérosexuels, mais aussi une école de commerce devenue l’actuelle Euromed, un conservatoire de musique, une Ecole des Beaux-arts, et bien d’autres encore.

Ainsi s’achève notre dernier volet sur 26 siècles d’éducation à Marseille, travail ô combien frustrant pour l’auteur tant les anecdotes sont nombreuses et éclairantes sur le sujet.

Pierre SCHWEITZER

Retrouvez notre article sur News of Marseille


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1 réactions à cet article    


  • Cigogne67 30 mai 2012 21:24

    2600 ans d’éducation pour en arriver là...faut croire qu’à Marseille l’éducation nationale porte le voile désormais.

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