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300 : analyse philosophique et sémantique du film

Le film 300 a accueilli plus d’un million cinq cent mille entrées en France. Ce péplum basé sur la bande dessinée de Franck Miller du même nom (également auteur de Sin City semble n’avoir pour atouts que son esthétisme et son dynamisme. Pourtant, alors qu’on aurait pu se plaindre de la faiblesse du scénario et de la prévisibilité du rebondissement, 300 offre un regard brillant d’un point de vue pédagogique. En effet la philosophie antique a été parfaitement respectée et sa spécificité soulignée vis-à-vis de l’antithèse de Sparte : l’Empire perse. Après avoir attardé notre regard sur le paradigme des Anciens et leur adversaires perses, nous essayerons de renverser une première impression trompeuse sur la signification politique de cette oeuvre.

I L’objectivisme casuistique grecque

Lorsque nous abordons l’approche objectiviste, il faut bien comprendre qu’il s’agit ici d’une grille de lecture axée sur l’objet étudié. C’est bien plus tard que l’idée que l’on se fait de l’objet est au coeur de l’analyse, on parlera alors de subjectivisme (le sujet est au centre).

Dans la philosophie antique, l’homme est passif, contemplatif. Non seulement le monde, mais aussi la société, la cité lui préexistent. Le droit est dans les choses, dans les objets qui l’entourent, elles en sont une part indissociable. L’homme peut tenter de décrypter la nature des choses mais n’élaborera pas un modèle général pour sa compréhension : dans la physique aristotiélicienne, la pierre tombe car elle "aime le sol". De même, les phénomènes naturels sont mus par la volonté des Dieux, arrimés à des objets. Les latinistes connaissent bien le moyen mnémotechnique : "Dans chaque arbre se cache une nymphe, dans chaque fleuve un dieu barbu". On parle d’une confusion entre l’être et le devoir-être : ce qui s’impose parcequ’il est confondu avec ce qui relève de la conscience, d’un cheminement intellectuel. La Vérité est objective, l’homme ne peut s’en écarter.

Pour saint Thomas d’Aquin, qui sera le relais chrétien de la philosophie antique au Moyen Age (en particulier du IXe au XIIe siècle), Dieu n’agit que comme puissance ordonnée, et non comme toute puissance (en cela il s’oppose aux volontaristes fransciscains comme Guillaume d’Occam). Dans la nature, il y a donc des normes guidant le comportement des hommes conformément à l’ordre de Dieu, et qu’il peut déceler à l’aide de sa raison. Il est de son devoir de s’y conformer.

L’approche des Anciens de l’Etat en découle : la nature prévoit que les animaux sociaux sont organisés en cellules familiales, elles-mêmes hiérarchisées. Ces familles vont s’agréger en de plus vastes ensembles par suite de causes intrinsèques (croissance démographique) ou extrinsèques (guerres, famines, calamités naturelles). Une autre cause de l’organisation peut résulter des conditions du développement de la civilisation. Par exemple, le choix de se sédentariser crée généralement des réseaux de prêts de semis en cas de problème, les Egyptiens vont gérer de manière centralisée les crues des eaux du Nil (cf. le modèle de développement chinois autour de leurs plus grands fleuves). C’est la nature de l’organisation qui en détermine les règles au cas par cas (casuistique).

Sparte est une cité guerrière, impitoyable avec l’ennemi comme avec les siens. Un processus eugéniste s’opère à la naissance (la constitution de l’individu lui permet-elle de s’intégrer ou non, le mérite chrétien n’a aucune place ici), et les épreuves que doivent endurer les jeunes mâles sont extrêmement exigentes. Aucune exception n’est faite, pas même pour le roi Léonidas : l’individu s’efface devant les règles découlant du groupe.

De l’autre côté, et intervenant assez tôt dans le film, l’Empire perse suit une autre vision. En philosophie, on peut parler de volontarisme.

II Le Volontarisme universaliste perse

C’est le regard ancien sur la civilisation perse qui est pertinent : cette civilisation brillante est un agrégat de royaumes soumis par Xerxès. L’empereur-dieu a pour ambition de de dominer le monde ainsi. Alors que Sparte veut faire figure d’exception, l’Empire a une vocation universaliste. C’est là que le choc s’opère. La philosophie antique n’envisage pas l’universalisme d’un modèle mais prévoit une grille de compréhension des normes de tout modèle qui pourrait se présenter. Xerxès, avatar divin, peut au contraire substituer sa volonté à l’Ordre naturel des choses. Comme pour le roi du Petit Prince, le fait qu’il ne soit pas réellement totipotent l’oblige à composer, mais la légitimité de son commandement ne provient pas de l’Etre, mais de la suprématie de son autorité.

Quand le messager de Xerxès se présente menaçant à l’encontre de Sparte, qu’il manque de respect à la reine, il respecte ses propres normes. Léonidas ne supporte pas l’affront et le fait reculer en direction d’un puits. Le messager rappelle les coutumes internationales : l’immunité des diplomates, il dit que le comportement du roi est folie. Léonidas répond avant de l’achever, lui et sa garde : "Folie ? c’est Sparte ici !" La casuistique ne s’embarrasse pas des autres coutumes, même internationales. A Rome, comporte-toi en romain.

III Ephialtès ou la place de l’anormal

Ephialtès est un personnage crucial du film.

Difforme, ses parents refusent à sa naissance de la sacrifier et l’élèvent hors des murs de la cité. Il ne peut trouver sa place au sein des phalanges spartiates, en raison de son handicap. Sa nature le fait sortir de la loi découlant objectivement de la société spartiate.

Xerxès va l’accueillir et lui permettre de se venger de ceux qui l’ont rejeté. Contre la promesse de plaisirs terrestres et un uniforme de l’armée perse, Ephialtès indique un chemin secret qui permettra aux Orientaux de prendre les 300 à revers. Cependant Xerxès laisse à Léonidas la possibilité de fuir, mais ce dernier et ses fidèles refusent de se mettre en infraction à la Loi. Encore une fois, le tout l’emporte sur l’individu dans un élan de connivence avec les totalitarismes.

Cependant en face des Grecs, l’Empire n’est pas plus moralement cautionnable : Kelsen critiquera le volontarisme du IIIe Reich comme dénué de norme fondamentale (la constitution) s’imposant à la volonté de l’exécutif, laissant toute latitude à un comportement arbitraire, impératif (couvert par les théories de James Austin).

En se suicidant, Ephialtès n’accepte pas de devoir son acceptation à un acte de volonté, mais voudrait la reconnaissance à jamais frustrée de son mérite. Un dilemme très humain.

IV Choc des civilisations à l’envers

300 offre deux degrés de lecture politique.

Au premier degré, l’Occident est sparte, l’Orient et le monde musulman la Perse. Il faudrait alors comprendre que l’Occident doit s’arc-bouter sur ses valeurs, ne pas lâcher un pouce de terrain à l’ennemi barbare, qui n’exige rien de son soldat : ni qualités martiales, ni honneurs, mais simplement soumission et sacrifice. Il faudrait également comprendre que cette tâche revient aux moins dégénérés d’entre eux : les Américains, qui se consacrent à la défense des idéaux communs de l’Occident en n’ayant à leurs côtés que des alliés faibles et peu investis. La dernière scène du film montrerait alors l’utilité de cet engagement, lors de la charge des Grecs contre l’armée perse, à "seulement" un contre trois cette fois. C’est cette thèse qui semble défendue par Frank Miller, ce qui a accentué une polémique selon moi fondée.

Au second degré, c’est le message inverse qui s’offre à nous. L’Empire perse est universaliste. Il désire imposer son modèle aux autres nations. Comme du temps de la colonisation, on ne demandait souvent que peu aux peuples soumis : un passage (Suez, Gibraltar), une tête de pont, ou des ressources naturelles. Cependant, en imposant un tribut, Xerxès oblige Léonidas à suivre sa doctrine de la soumission, concession déshonorante pour Sparte, au regard de ses critères, car les Athéniens moins belliqueux et pédérastes l’ont refusée sans conséquence. Dans cette deuxième vision, nous devenons les Perses, désirant imposer une démocratie prête à l’emploi, une norme qui ne correspond pas à l’organisation naturellement adoptée par nos vis à vis. Les 300 deviennent alors les guerriers fanatiques, tout aussi sacrificiels, qui s’opposent à l’Occident, représentée par son armée, sa culture (son influance), ou même son existance.

En conclusion : malgré une trame simple, 300 est un film manichéen qui dépeint une réalité historique et une situation politique contemporaine moins simples qu’il n’y paraît. L’apport au spectateur d’un point de vue philosophique reste implicite mais réel mais aurait dû insister sur le délicat exercice d’inversion des rôles.

http://fr.wikipedia.org/wiki/L%C3%A...

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http://www.denistouret.fr/droitsoc/

Images :

http://www.fichesducinema.com/spip/...

http://goodcomics.comicbookresource...

par Johan (son site) mardi 24 avril 2007 - 17 réactions
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  • Par JoHo (xxx.xxx.xxx.108) 24 avril 2007 17:44
    JoHo

    Merci pour cet article très intéressant d’un point de vue historiographique. Il répond à plusieurs interrogations et approfondit (contrairement au film, on peut le déplorer ou pas - j’y reviendrai) le contexte philosophique, politique et moral.

    J’ai justement vu 300 hier soir. Au-delà de beaucoup de ses aspects que je n’ai pas du tout aimés (rapidement : ésthétique hideuse, mise-en-scène grossière et sans grande personnalité, jeu exagéré des acteurs, etc.), j’avoue avoir oscillé sans cesse, en ce qui concerne le scénario et l’histoire, entre le rejet et la séduction.

    Rejet, d’une part, du fort manichéisme du scénario, particulièrement par le manque de recul par rapport aux conditions morales dans lesquelles vivaient les Spartiates et les Perses à une époque somme toute extrèmement éloignée de nous à ce niveau. En particulier dans le fait que le Christianisme n’existait pas encore à cette époque, qu’elle en était même fort éloignée dans ses conceptions morales (ce que vous rappelez justement) et qui n’est pas du tout mis en valeur dans le film. Cet aspect aurait évité justement au scénario de sombrer dans la bête apologie de la violence virile - aspect qui n’est peut-être qu’apparent, mais qu’encore une fois un manque de recul rend étouffant. Une autre faiblesse du scénario, dans le même ordre d’idée, concerne selon moi la sous-intrigue politique entre la reine et Theron. Cet aspect de Sparte (le Conseil, les lois de la guerre, les malversations politiques, etc.) n’est que survolé, apparemment plus pour soulager le film entre deux scènes de combat que pour nous faire partager ce grand paradoxe, valable dans toute la Grèce antique, entre des institutions politiques relativement avancées et des guerres incéssantes et meurtrières.

    Paradoxalement, d’autre part, séduit par l’aspect malin du scénario : malgré les faiblesses du scénario, on perçoit vivement, et même pour tout dire de manière assez émotionnelle, la force de l’engagement spartiate, leur absolue soumission à leurs lois, leur bravoure suicidaire pour défendre leur mode de vie et leur liberté. De ce point de vue, le dernier combat de Léonidas et de son dernier carré d’hommes est assez réussi.

    Néanmoins, j’avoue rester sceptique quant au "message" du film. Vous appronfondissez très bien mon dilemne dans votre dernier paragraphe. Car si je considère les faiblesses du film telles que je les ai listées ci-dessus, je ne peux me départir de ce sentiment que le film ressemble très fort à une propagande virile et belliqueuse... Car mettre ainsi en avant et en valeur, encore une fois sans présenter aucun recul historique ou philosophique, l’exaltation de la force, du sacrifice, du sang versé, de la guerre comme seule activité noble, de l’eugénisme meurtrier, etc. me reste en travers de la gorge. Une réplique en particulier m’a mis en ce sens très mal à l’aise : "Il n’a pas dit "au revoir, mon amour", car ici à Sparte, on n’est pas mou. Il n’y a pas de place pour cette faiblesse." Présenter l’amour comme une faiblesse et la violence comme une vertu me paraît, surtout dans le contexte actuel, très tendencieux.

    "Surtout dans le contexte actuel", oui, voilà, le mot est lâché. Je ne voulais pas, avant de voir le film, rentrer dans la polémique, que vous évoquez, dans laquelle Frank Miller s’est engouffré sans complexe, du "clash des civilisations". Mais force est de constater que le film ne fait rien, euphémisme, pour l’éviter. Les Perses sont les ancêtres directs des Iraniens. Le film évoque même souvent le combat entre l’Asie (les Perses) et l’Occident (Sparte).

    De ce point de vue, je voudrais aussi mettre en avant un aspect du film sur lequel je me suis interrogé : l’aspect fortement "fantasmé" des Perses. En effet, dans la seule séquence à l’intérieure du camp Perse, on voit évoluer bon nombre de créatures fantastiques, des "freaks", des "débauches" sexuelles, etc. En totale opposition, donc, avec le côté "loi et ordre" des Spartiates, qui rejettent les enfants difformes et moquent les Athéniens "philosophes et enc*leurs de petits garçons". N’a-t-on pas là une très bonne illustration d’un certain ordre moral ? La barbarie et la débauche contre la pureté et la civilisation ? Très tendencieux, encore une fois... Tendencieux mais ridicule si l’on considère le côté "mirroir" de ce discours : les fondamentalistes religieux (qu’ils soient Chrétiens ou Musulmans) reprochent toujours aux autres leur barbarie et leur impureté ! Mais je m’éloigne.

    Votre second degré dans l’analyse politique du film (les Américains garants de la Démocratie par la violence jusqu’au-boutiste s’il le faut contre le fanatisme aveugle des Islamistes) semble donc être la bonne vision du film. De plus, savoir que Zack Snyder, le réalisateur, est un fervent supporter de la NRA (National Riffle Association - je l’ai vu, à Paris pour la présentation des 30 premières minutes du film, arborer sans complexe une casquette frappée de ce logo), ainsi que son support à l’intervention en Irak, ne font rien pour adoucir cette impression.

    Peut-on pour autant parler de propagande ? Certes le mot est sévère. On m’a déjà reproché, sur divers forums de cinéma américains, de "trop réfléchir sur les films, comme tous les Français". Je ne le nie pas, mais, en ce qui concerne un film comme 300, doit-on absorber sans broncher la vision belliqueuse qu’il met ostensiblement en avant sans y réfléchir ? Voilà ma question. Car ne nions pas que nombre de spectateurs, et plus particulièrement Américains, ont parfaitement bien compris cet aspect du film !

    Alors si je parle de "propagande", c’est tout simplement parce que 300 ne nous montre qu’un seul aspect des choses, sans recul, sans mise en perspective historique, philosophique et morale, et que donc le spectateur ne peut confronter les points de vues sur la seule vision du film. J’avoue m’inquièter de la multiplication des films (qui font d’énormes scores au box-office) de cet acabit (voir aussi Apocalyptico)...

    Bien à vous. smiley

    PS : j’avais commencé mon tout premier post sur AgoraVox en pensant juste donner mon petit avis et le clavier a filé, soyez donc indulgent si mon argumentation a elle aussi filé ! smiley

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