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À perdre la raison

Jusqu'où mène la folie ordinaire ?

Ma modeste contribution à ce film :

« À perdre la raison » est un film qui ne peut laisser indifférent. Vous en sortez vidé, déstabilisé, hagard ou les yeux rougis. Vous venez de faire un voyage vers ce que vous pensiez être jusqu'alors l'indicible, l'incompréhensible, l'injustifiable. Pourtant, même si ce qui vous sera donné à voir ne peut et ne sera jamais acceptable, vous comprenez que parfois des gens puissent se trouver ainsi dans une logique qui échappe à toute raison.

Il n'est pas possible de dévoiler la fin du film même si les premières images sont parfaitement explicites : quatre petits cercueils blancs qu'on charge dans les soutes d'un avion. L'issue ne fera aucun doute et vous entrez progressivement au cœur d'une toile d'araignée visqueuse, gluante, étouffante.

Pourtant, tout commence bien : « Muriel, jeune professeur de français lumineuse et Mounir, d'origine marocaine, fils imaginaire et presque adopté d'un étrange docteur Pinger s'aiment et décident de vivre ensemble ». Voilà le décor est planté, l'union au delà de la culture différente et le mariage à trois sont au cœur de ce drame étouffant.

Qui est vraiment l'énigmatique docteur ? Quelles sont ses relations exactes avec Mounir. L'ambiguïté est semée par quelques touches insidieuses. Il est parrain, grand-père, tuteur, bienfaiteur, malfaisant dans une ronde angoissante qui va broyer Muriel. Mounir est d'une complaisance sans borne pour cet homme qui devient la sangsue du jeune couple.

Les enfants arrivent vite, ils se succèdent et rien ne change. On se cogne les uns contre les autres dans cette vie sans intimité, sans espace propre. Muriel s'étiole, s'éteint, s'enferme dans un monde irrespirable. Elle se perd à elle-même sans que Mounir ne réagisse. Le docteur mène le bal, décide, organise, impose sans jamais avoir l'air de ne rien diriger.

Trop gentil, trop généreux pour être honnête, le docteur plonge Muriel dans la dépossession de tout. Mounir est un témoin passif du naufrage de celle qu'il aimait. Voilà dressé un tableau peu réjouissant qui est constitué de touches subtiles grâce à l'interprétation remarquable d'Émilie Dequenne et à la présence troublante de Niels Arestrup dans le rôle de ce docteur vampire.

Dans ce dos à dos terrible, Mounir est un personnage pâlot, fade, distant, impuissant. C'est peut-être le point faible du film. Pourquoi ce garçon laisse-t-il faire ? L'intérêt économique justifie-t-il sa lâcheté innommable ? Laisse-t-il ressurgir une conception atavique de la femme ? Ces questions et tant d'autres, le spectateur ne cesse de se les poser. Voyeur impuissant, il voudrait intervenir dans cette descente aux enfers, donner la main à Muriel, briser le carcan.

Joachim Lafosse le réalisateur a réussi son défi. Il nous donne à comprendre ce qui peut se passer dans la tête de celle qui va perpétrer l'horreur absolue. Nous touchons du doigt comment une machine infernale peut se mettre en route, comment elle peut broyer une personne jusqu'à lui faire franchir les frontières de l'humanité.

Et c'est parce qu'elle est humaine que Muriel sort du cadre. Nous comprenons sans pouvoir accepter. Nous devinons sans pouvoir justifier. Nous faisons un chemin de tolérance face à l'intolérable. C'est étrange, c'est difficile tout en paraissant nécessaire. Le pire est en chacun d'entre nous, il s'inscrit parfois au cœur de ce qu'on pensait être les bons sentiments.

Je ne sais si j'ai pu vous donner l'envie d'essayer ce voyage en enfer intérieur. Il faut des conditions favorables pour oser ce chemin dans une salle obscure. Il est préférable de prévoir une activité plus joyeuse derrière ce terrible coup de massue. Mais je crois vraiment que cette expérience vaut d'être vécue. « À perdre la raison » est un film nécessaire …

Critiquement leur.




par C’est Nabum (son site) vendredi 31 août 2012 - 4 réactions
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