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A Roger Pierre

A Roger Pierre
 
Samedi soir. Non ! Une heure du mat passée, c’est déjà dimanche. Repas sympa chez des amis. Dehors, ça crachouille, pluie fine d’obédience britannique qui te trempe la couenne jusqu’à la moelle des os. Content de retrouver mes pénates. Montrant toujours le bon exemple, le chat dort confortablement sur le coussin d’une chaise. J’ai pas vraiment sommeil. Envie de café. J’allume l’ordi pour consulter ma messagerie, la TV pour suivre peut-être la fin de l’émission de Laurent Ruquier. Pichet de flotte dans la cafetière. Sur la page d’accueil internet, j’apprends le décès du comédien Roger Pierre. Merde ! Je m’attarde sur sa photo. Sous la crinière blanche, l’œil est toujours vif, perçant, coquin. Il sourit le loustic. Je l’aimais bien. J’aimerais pouvoir lui témoigner mon respect, l’élan de ce chagrin soudain, lui dire que je me souviens bien de lui, qu’on ne s’est vu qu’une seule fois, le temps d’une conversation, mais que je ne l’oublierai jamais. J’entends encore le grain si particulier de sa voix qui s’échappait de son visage rieur, son regard malicieux qui, au mépris de l’âge, n’avait pas pris une ride d’inattention. Un vrai beau jeune homme octogénaire.
 
C’était en Vendée, au Cabaret Patanegra des Sables d’Olonne, en 2005 à l’occasion de la clôture du Festival Simenon. Tout ce beau monde, officiels et invités venaient dîner ce soir-là. Nous devions chanter une petite heure pour eux. Une longue table s’étirait au devant la scène. C’était au mois de juin, la soirée était magnifique, il faisait très chaud sous les éclairages. André, le patron de l’établissement, a prononcé un discours de bienvenue puis nous a annoncé : « La nuit tous les chats, Aldo Campo au chant, Michel Duvet au piano ! » On est monté sur scène. Visiblement, on n’intéressait pas grand monde, ils écoutaient d’une oreille distraite, ça papotait à tout-va. J’ai pris le micro : « Bonsoir ! Le spectacle de ce soir, nous le dédions à Suzanne Flon ! » Merveilleuse actrice qui venait de disparaître tout récemment. Michel a posé les premiers accords de la « Rue de Douai » de Claude Nougaro, et j’ai embrayé direct, sans état d’âme. L’exercice est ingrat, c’est difficile de chanter devant des gens qui sont venus pour dîner. Surtout ceux-là ! Ils sont un peu en vedette, leur venue est un privilège, c’est du beau linge pour le quidam, leur présence exhale un certain parfum de renommée. Ils ont encore des choses à se dire, ne sont pas venus spécialement pour écouter des chats qui miaulent de la Chanson Française.
 
Mais on connait notre métier par cœur, il ne s’agit pas de conter fleurette, sous peine de disparaître sous le brouhaha ambiant. Faut rien lâcher, incarner diaboliquement de toutes ses pores, se battre férocement et vaincre l’indifférence à chaque seconde. Et on va enchainer les titres, alternant nos compositions avec celles de Boris Vian, Léo Ferré, Serge Gainsbourg... ça cartonne, devant, je sens que je dérange plus que je ne charme, mais tant pis, je me donne à fond sans aucune retenue, provoque l’auditoire en accentuant plus fortement ma voix, transperce du regard les invités des premiers rangs... Michel m’accompagne sans faille, imprime le rythme élevé avec son immense talent. Je sais qu’il aime bien cette bagarre de conviction artistique.
 
Entre les chansons, on récolte enfin quelques applaudissements, mais on s’en fiche, on n’entend plus rien, c’est la tempête... si je m’écoutais, je sauterais sur la table et j’y déambulerais au nez et à la barbe de tous les convives pour atteindre la terrasse et traverser la rue pour chanter devant la mer... arrivent les « Quatre boules de cuir » de Claude Nougaro. Je bondis sur mes ergots, leur présence m’indiffère, j’y vais et cogne de toutes mes forces sur mes adversaires invisibles, je suis trempe de la tête aux pieds... le spectacle touche à sa fin, ma chemise est collée à ma peau, Michel me sourit, on a tout donné et on est heureux, joyeusement vidé ! On vient saluer sous les applaudissements. Ils doivent être heureux qu’on s’arrête. Je les comprends, mais nous, on nous attend nulle part, c’est la règle, on doit se battre pour exister.
 
Le patron met un disque, une ambiance plus douce apparaît. On descend de la scène, une bière nous attend, on va la siffler en moins de deux. La grande tablée reprend le cours de ses discussions. On s’approche du bar. André est fier de nous « ça les gars, c’est de la belle ouvrage » nous dit-il en souriant. C’est son expression favorite, il nous la sort chaque fois qu’on joue chez lui. Maintenant, ça va mieux, on redescend doucement de notre ciel de tonnerre. Michel me fait signe, quelqu’un veut me parler, je me retourne...
 
Monsieur Roger Pierre est devant moi, tout sourire. Il est venu saluer les artistes, il nous serre chaleureusement la main, s’installe entre-nous, nous approche avec respect. Il nous parle, nous dit qu’il aime les artistes qui ne prennent pas leur métier par dessus la jambe, qui font le boulot quoi qu’il arrive, que c’est très dur le cabaret, mais qu’il faut absolument passer par-là, parce que c’est de loin la meilleure école. Il salue mon talent, mon énergie, ma fougue, me dit que j’ai été très bien. Puis il félicite Michel, le musicien pianiste, l’accompagnateur, le frère courage. Il aime ce métier, nous glisse sans en avoir l’air deux anecdotes, souvenirs comiques de ses prestations dans des cabarets parisiens. On rit de bon cœur, parce que c’est sacré conteur, sûr de sa narration et de ses effets. Son humour est fin et pertinent, à l’unisson de ses mimiques. Un vrai bonheur. Pour finir, il me prodiguera, avec une tendresse touchante, un conseil amical : « Soignez votre tenue de scène, parce qu’un artiste se doit d’être toujours impeccable ». Il parlait de mon pantalon. C’était une tenue d’été, un pantacourt qui m’arrivait à mi-mollets. Chez moi, c’est délibérément provocateur, on me prend comme je suis. Ou on me jette, au choix. Bravoure stupide. J’ai réalisé à quel point il avait raison. Depuis, j’ai suivi le conseil à la lettre, jamais plus je ne suis monté sur scène fringué de la sorte, même sous une chaleur accablante.
 
Voilà pourquoi à cet instant, en buvant un café au milieu de la nuit, je pense fort à vous, Monsieur Roger Pierre. Vous étiez peut-être le plus âgé de cet aréopage, et pourtant, le temps d’une aparté, vous vous êtes levé de table, avez traversé tout le bar pour venir nous saluer, nous voir de près, nous respirer, nous parler, nous écouter, nous raconter, nous conseiller, nous remercier, nous encourager, et cela, sans faire le moindre chichi, en étant simplement Vous. Pour toujours et à jamais, un Artiste.

 

Aldo Campo


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