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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Abondance (documentaire burlesque et sérieux)

Abondance (documentaire burlesque et sérieux)

Documentaire vu à l’Archipel Cinéma, (Damien Truchot) dans le cadre des rendez-vous bimensuels « A la Rencontre » menés par Marc-Antoine Vaugeois.

Vous ne verrez pas Abondance sur votre ordinateur, la réalisatrice tient au grand écran, donc à la salle et la séance…

Non mais laissez-moi, non mais laissez-moi... {PNG}

C'est un drôle de documentaire. Invu encore. Un OCNI, un objet cinématographique non identifié.

Pascale Bodet, à l'élocution très singulière, on lui parle de sa voix mais c'est son élocution qui nous électrocute, est partie de l'idée de Morbihannais selon laquelle il y eut un âge d'or de la palourde. Un temps incroyable où l'on ramassait la palourde à pleines mains dans la vase, on faisait des journées à 200kg, on pouvait faire fortune, des parisiens, des fonctionnaires se mettaient en congé sans solde pour profiter de cette profusion. Tout a changé ensuite.

On entre dans le sujet par des gens qui exposent chez eux ce moment étonnant où la fortune gisait sous l'eau et où il n'y avait qu'à se baisser pour la ramasser et la ramener chez soi.

Abondance perdue donc, pas de vrai grand regret, pas de nostalgie, juste l'évocation d'un temps merveilleux, fini, passé, et qui a tout changé. À voir les intérieurs de ces maisons, on ne peut pas dire que l'enrichissement ait été monumental, il a peut-être été trop fulgurant pour ça. Un vrai âge d'or, quoi, un Éden, un mythe, le grand tournant après quoi tout est redevenu comme d'habitude, ou presque, juste qu'on s'en souvient, qu'on aurait aimé que cela dure, qu'on aimerait que cela revienne.

Pascale Bodet a été séduite par ces récits et a voulu en savoir plus, en prenant le quotidien d'un pêcheur à pied... elle dit que son film est extrêmement didactique, tandis qu'il apparaît comme un réseau, un filet, une constellation. Pas de commentaire off (sauf une voix off, une fois, pas vraiment un commentaire). Il ne sera rien dit du lieu, le golfe de Morbihan... nous ne savons pas où nous sommes la plupart du temps, tout se pose comme par enchantement, des étendues d'eau entre des îles, peu profondes, soumises à la marée. Le pêcheur à pied pêche à pied mais vient en barque. Et peu à peu des correspondances s'établissent, se croisent et tissent un sens diffracté. Donc, pour Pascale Bodet, ce sens est tellement tenu que c'est presque trop. Elle a bâti en dorica castra, cas particulier de l’anadiplose, comme chacun sait (sourire) : marabout, bout de ficelle... un tuilage de chaque scène pour une étanchéité maximale et un écoulement du sens mesuré, organisé, modérément choisi.

C'est le cinéma qui commande. On ne verra pas de marées la nuit. Il faudrait trop de moyens, et cela casserait le duo des complices conflictuels que sont le pêcheur et la cinéaste. L'homme par qui l'abondance est apparue (il aurait importé des palourdes japonaises qui se sont presque trop bien plus dans le golfe) passe mal à l'image ; il parle fade. Qu'à cela ne tienne, Pascale Bodet synthétise son témoignage et le dit en off sur des images où on le voit parler. C'est le cinéma qui commande.

Gilles est un râleur, tellement fortement, qu'il en est drôle, pour nous en tout cas. Il répond aux questions par monosyllabes. Il faut dire que les questions ne sont pas toujours folichonnes. Effet miroir de la râlerie et des monosyllabes ? Par exemple : il perd sa bottine dans la vase. Ce qui donne :

- T'as perdu ta bottine ?

- Ben oui.

- Ça arrive...

- La preuve...

Elle dit « ça arrive » pour dire « c'est pas de ta faute ». Et lui répond sur la logique ; ça arrive puisqu'on vient de le voir arriver et dans sa colère modérée permanente, il a l’air de dire : « À quoi ça sert de dire « ça arrive » puisqu'on voit bien que ça arrive puisque ça vient d'arriver ? ». Elle lui demande pourquoi ses bottes n'étaient pas attachées, il montre d'un geste, sans parler, qu'elles ne s'attachent pas. Ils font vieux couple aigri ; ce qui fait partie du moteur du film. Tout le monde se demande s'ils ont couché ensemble, en terme plus discrets. Mais non, elle a fait un film, elle s'est servie de leur relation, c'est tout. C’est le cinéma qui commande. De toute façon, Gilles n'est pas le sujet, le sujet c'est le dépassement de l'abondance passée de cette pêche-cueillette à la palourde.

Au passage, on apprend un peu l'histoire de cette abondance (sans Gilles, plutôt et hors du golfe, plutôt). Des inconnus, qui déboulent de partout, la nécessaire réglementation, les conflits, les luttes, les pêcheurs du coin qui pensent que c'était à eux, mais ils ne sont pas paysans, ils ne clôturent pas leurs champs, ils partagent la mer, pour tout. Il a donc fallu partager avec ces nouveaux arrivants qui ont inventé un nouveau métier...

La fin est des plus surprenantes, le pêcheur sauvage sort en boite avec son scooter. Il est Mod's. Tout se dit de nouveau dans un petit dialogue acide comme on en a déjà eu quelques-uns, que Pascale Bodet a voulus et provoqués.

Il est un marginal chez les marginaux (en plus de ce métier orphelin, il est Mod's !).

Dans le débat, a été explicitée par hasard une de ces correspondances en myriades : on voit Gilles torse nu entrer dans l'eau. Une spectatrice a trouvé que ce torse était fortement musclé. Eh bien c'est dit, ces pêcheurs rallongent les tubas pour respirer quand ils ont la tête sous l'eau et acquièrent une musculature puissante des intercostaux. C'est cela la didactique qu'a propulsée la réalisatrice.

Pascale Bodet est aussi comédienne, elle est dans Deux Rémi Deux de Pierre Léon, actuellement sur les écrans. Elle joue aussi, habillée de Tour Eiffel, dans Les rues de Pantin de Nicolas Clère.

Elle a, dans Abondance, un rapport métaphorique à la forme admirable ; dans une liberté contrôlée, elle a bâti au fil des images cette couture légère, invisible et solide qui fait le tableau impressionniste de cette pêche qui fut, parait-il, miraculeuse.

C'est un drôle de documentaire. Invu encore. Un OCNI, un objet cinématographique non identifié.

Pascale Bodet, à l'élocution très singulière, on lui parle de sa voix mais c'est son élocution qui nous électrocute, est partie de l'idée de Morbihannais selon laquelle il y eut un âge d'or de la palourde. Un temps incroyable où l'on ramassait la palourde à pleines mains dans la vase, on faisait des journées à 200kg, on pouvait faire fortune, des parisiens, des fonctionnaires se mettaient en congé sans solde pour profiter de cette profusion. Tout a changé ensuite.

On entre dans le sujet par des gens qui exposent chez eux ce moment étonnant où la fortune gisait sous l'eau et où il n'y avait qu'à se baisser pour la ramasser et la ramener chez soi.

Abondance perdue donc, pas de vrai grand regret, pas de nostalgie, juste l'évocation d'un temps merveilleux, fini, passé, et qui a tout changé. À voir les intérieurs de ces maisons, on ne peut pas dire que l'enrichissement ait été monumental, il a peut-être été trop fulgurant pour ça. Un vrai âge d'or, quoi, un Éden, un mythe, le grand tournant après quoi tout est redevenu comme d'habitude, ou presque, juste qu'on s'en souvient, qu'on aurait aimé que cela dure, qu'on aimerait que cela revienne.

Pascale Bodet a été séduite par ces récits et a voulu en savoir plus, en prenant le quotidien d'un pêcheur à pied... elle dit que son film est extrêmement didactique, tandis qu'il apparaît comme un réseau, un filet, une constellation. Pas de commentaire off (sauf une voix off, une fois, pas vraiment un commentaire). Il ne sera rien dit du lieu, le golfe de Morbihan... nous ne savons pas où nous sommes la plupart du temps, tout arrive et se pose comme par enchantement, des étendues d'eau entre des îles, peu profondes, soumises à la marée. Le pêcheur à pied pêche à pied mais vient en barque. Et peu à peu des correspondances s'établissent, se croisent et tissent un sens diffracté. Donc, pour Pascale Bodet, ce sens est tellement tenu que c'est presque trop. Elle a bâti en dorica castra, cas particulier de l’anadiplose, comme chacun sait (sourire) : marabout, bout de ficelle... un tuilage de chaque scène pour une étanchéité maximale et un écoulement du sens mesuré, organisé, modérément choisi.

C'est le cinéma qui commande. On ne verra pas de marées la nuit. Il faudrait trop de moyens, et cela casserait le duo des complices conflictuels que sont le pêcheur et la cinéaste. L'homme par qui l'abondance est arrivée passe mal à l'image ; il parle fade. Qu'à cela ne tienne, Pascale Bodet synthétise son témoignage et le dit en off sur des images où on le voit parler. C'est le cinéma qui commande.

Gilles est un râleur, tellement fortement, qu'il en est drôle, pour nous en tout cas. Il répond aux questions par monosyllabes. Il faut dire que les questions ne sont pas toujours folichonnes. Effet miroir de la râlerie et des monosyllabes ? Par exemple : il perd sa bottine dans la vase. Ce qui donne :

- T'as perdu ta bottine ?

- Ben oui.

- Ça arrive...

- La preuve...

Elle dit « ça arrive » pour dire « c'est pas de ta faute ». Et lui répond sur la logique ; ça arrive puisqu'on vient de le voir arriver et dans sa colère modérée permanente, il a l’air de dire : « À quoi ça sert de dire « ça arrive » puisqu'on voit bien que ça arrive puisque ça vient d'arriver ? ». Elle lui demande pourquoi ses bottes n'étaient pas attachées, il montre d'un geste, sans parler, qu'elles ne s'attachent pas. Ils font vieux couple aigri ; ce qui fait partie du moteur du film. Tout le monde se demande s'ils ont couché ensemble, en terme plus discrets. Mais non, elle a fait un film, elle s'est servie de leur relation, c'est tout. C’est le cinéma qui commande. De toute façon, Gilles n'est pas le sujet, le sujet c'est le dépassement de l'abondance passée de cette pêche-cueillette à la palourde.

Au passage, on apprend un peu l'histoire de cette abondance (sans Gilles, plutôt et hors du golfe, plutôt). Des inconnus, qui déboulent de partout, la nécessaire réglementation, les conflits, les luttes, les pêcheurs du coin qui pensent que c'était à eux, mais ils ne sont pas paysans, ils ne clôturent pas leurs champs, ils partagent la mer, pour tout. Il a donc fallu partager avec ces nouveaux arrivants qui ont inventé un nouveau métier...

La fin est des plus surprenantes, le pêcheur sauvage sort en boite avec son scooter. Il est Mod's. Tout se dit de nouveau dans un petit dialogue acide comme on en a déjà eu quelques-uns, que Pascale Bodet a voulus et provoqués.

Il est un marginal chez les marginaux (en plus de ce métier orphelin, il est Mod's !).

Dans le débat, a été explicitée par hasard une de ces correspondances en myriades : on voit Gilles torse nu entrer dans l'eau. Une spectatrice a trouvé que ce torse était fortement musclé. Eh bien c'est dit, ces pêcheurs rallongent les tubas pour respirer quand ils ont la tête sous l'eau et acquièrent une musculature puissante des intercostaux. C'est cela la didactique qu'a propulsée la réalisatrice.

Pascale Bodet est aussi comédienne, elle est dans Deux Rémi Deux de Pierre Léon, actuellement sur les écrans. Elle joue aussi, habillée de Tour Eiffel, dans Les rues de Pantin de Nicolas Clère.

Elle a, dans Abondance, un rapport métaphorique à la forme admirable ; dans une liberté contrôlée, elle a bâti au fil des images cette couture légère, invisible et solide qui fait le tableau impressionniste de cette pêche qui fut, parait-il, miraculeuse.


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1 réactions à cet article    


  • Orélien Péréol Orélien Péréol 9 mars 00:30

    Le film Les rues de Pantin est de Nicolas Leclere et non Nicolas Clère comme je l’ai malencontreusement écrit. Nicolas Leclere.

    Je lui renouvelle les excuses que je lui ai faites in vivo tout à l’heure.
    Il y a deux fois le même texte à la suite. Il faut arrêter la lecture à « le tableau impressionniste de cette pêche qui fut, parait-il, miraculeuse. »
    Le reste est très intéressant aussi, autant que le début, mais vous venez de le lire.

    Je suis vraiment très distrait en ce moment. Je suis peut-être amoureux. Mais de qui ? Si vous avez une idée, faites-le moi savoir, j’y réfléchirais. Merci d’avance.

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