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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Addiction : monopole sur les jeux, un business juteux pour l’Etat

Addiction : monopole sur les jeux, un business juteux pour l’Etat

Le jeu n’a jamais eu bonne presse en France. Reste de tradition catholique ou blocage face à la passion et à l’irrationnel, toujours est-il que les joueurs doivent souvent cacher leur « vice » pour ne pas subir la critique.


Je me rappelle mes premières parties de D&J, dans les années 80. Les premiers manuels du Donjon Master Guide commençaient à arriver en France dans les valises des passionnés. Après quelques années de progression fulgurante de ce jeu, je me rappelle un débat violent sur l’addiction au jeu. Les adultes étaient effrayés par le caractère obsessionnel de ces parties qui pouvaient durer 48 heures d’affilée (et entre lesquelles les joueurs ne pensaient et ne parlaient que de la partie suivante).

Aujourd’hui, ce sont les jeux vidéo et jeux en ligne qui soulèvent l’indignation des experts autoproclamés de la vie saine. Certes, les exemples de dérapage existent. The World of Warcraft a envoyé deux Français en hospitalisation prolongée fin 2005. Enfermée dans sa chambre trois semaines durant, l’une de ces victimes a dû être arrachée de son ordinateur pour être hospitalisée d’office. L’autre l’a été à la demande de ses parents, après avoir perdu 15 kg. Ce jeu a eu la peau d’un Coréen, mort d’être resté dix jours sans arrêt devant son écran. Les jeux de rôle ont eu leur lot de cas pathologiques. Le Black Metal a aussi ses allumés qui perdent pied avec la réalité. Pour rester dans des domaines plus familiers, l’amour ne mène-t-il pas, dans certains cas, à des comportements fous ? Et je ne parle pas du pouvoir ou de l’argent.

Pourtant, face à la marginalité de ces cas dramatiques parmi les dizaines de millions de joueurs dans le monde, certains psychanalystes et psychologues n’hésitent pas à vouloir encadrer cet univers globalisé et, heureusement à ce jour, libre. L’un des psychanalystes les plus connus sur la question des jeux vidéo, Michaël Stora, est l’un d’entre eux :
"Le jeu vidéo, ou plutôt l’interactivité, à savoir la relation que l’homme a avec l’ordinateur, permettrait aux sujets déprimés d’enrichir leur Moi par une main-mise sur un environnement en puissance. Le jeu vidéo représentant ainsi l’interface entre l’équilibre narcissique et la maîtrise de l’objet. L’aspect illimité de ce type de jeu on line vient confirmer le fonctionnement oral en jeu. De même, pour son expansion virtuelle infinie ; en revanche, le sujet oral recule devant la moindre réalisation.

Fenichel, dans son traité, parle de l’union du sujet avec l’objet, qui les fait « devenir la même substance ». Il fait ici allusion à la communion magique des primitifs, c’est-à-dire à la croyance magique qu’une personne devient semblable à l’objet qu’elle a mangé. En voyant son avatar évoluer et changer d’apparence, le parallèle avec Narcisse admirant son reflet s’impose.

Ainsi, le jeu vidéo propose de se dépasser, c’est-à-dire pouvoir surmonter les servitudes liées aux exigences du corps, tout en mettant en place un conflit opposant d’un côté le Moi pulsionnel, à travers les exigences du gameplay et des consignes du jeu, et de l’autre le Moi ego cosmique, terme emprunté à B. Grunberger pour définir le sentiment élationnel du foetus, à savoir celui qui permet de triompher. C’est la raison pour laquelle les « hard core gamers », autrement dit les drogués des jeux vidéo, recherchent à se restaurer narcissiquement par la pulsion létale, celle de la maîtrise. La main devenant ainsi la métaphore du Moi dont le but est de tenir le monde dans son poing fermé."

Je ne sais pas ce qui m’effraie le plus : les dérives du jeu ou Stora lui-même...

L’addiction, lorsqu’elle touche à l’argent, devient un tabou intouchable aux yeux des hygiénistes qui rêvent de vies saines et bien réglées pour tous. Certes, de même qu’on peut confronter l’alcoolique malade à l’amateur de fins breuvages, du pilier de compoir ou du fêtard invétéré, les ruinés du jeu peuvent être opposés aux joueurs réguliers. Lorsqu’on taquine la responsabilité personnelle avec les plaisirs, personne ne peut prétendre que tous agiront sereinement. Et pourtant, pourquoi cette volonté de rétrecir notre espace de liberté ? Et de quel droit ?

Notre beau pays développe depuis longtemps cette étrange schizophrénie, fondée sur le prétendu "bien commun". Le jeu d’argent, bien qu’encouragé par de nombreuses pubs alléchantes, reste un vice sous contrôle de notre Etat nounou. Qu’il s’agisse d’un monopole d’Etat (PMU et Française des jeux) ou de monopoles privés, casinos concédés par des collectivités locales, le secteur reste sous contrôle des administrations publiques qui engrangent ainsi de juteuses recettes. Au nom d’un prétendu "bien public", l’Etat se charge lui-même d’un business qui lui rapporte plusieurs milliards d’euros de bénéfices par an et qu’il ne fait que développer. Il est tout à fait naturel que les échanges de cette nature prospèrent dans un monde qui donne une large part à la consommation de loisirs. Est-il alors normal que ces activités commerciales relèvent encore de l’Etat ? Ce n’est pas ce qu’a décidé la Commission de Bruxelles. Elle vient de lancer une procédure contre la France concernant les seuls jeux en ligne, en pleine expansion dans le monde :

"La France, indique un haut fonctionnaire européen au Parisien, continue de vouloir maintenir son monopole, alors que ses opérateurs, eux, offrent des paris dans d’autres pays. Elle ne peut pas vouloir garder la maîtrise de l’offre de jeux, en invoquant la protection des joueurs, et continuer à mettre des milliards d’euros dans les campagnes marketing pour les pousser à jouer."

Espérons que la prochaine étape sera une libéralisation totale de l’ensemble des activités de jeu, sur le net comme dans nos rues. Pourquoi pas une petite roulette entre le tiercé et le loto en sortant du bureau ? Car finalement, le jeu d’argent n’est qu’un plaisir parmi d’autres. Il entraîne les mêmes risques, aboutit aux mêmes excès et repose sur un principe universel : la responsabilité individuelle.


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15 réactions à cet article    


  • cniko 10 août 2007 12:00

    Prenons l’exemple de l’Espagne ou il est possible de se faire un bingo presque toute la journée et jusqu’à tard dans la nuit, et ce tous les jours. La plupart des revenus des jeux reviennent effectivment à l’état de toute façon (au moins 50% des mises sont reversées à l’état si je me souviens bien). De même on y trouve presuqe dans chaque café une machnie à sous. Si la plupart des gens jouent raisonablement, l’adiction est vite prise pour beaucoup. Tout est fait pour inciter le joueur à rester et à continuer à dépenser. Il peut notament jouer directement sur un ordinateur avec sa carte bleue. Il n’est pas rare de voir des joueurs continuer tant que leur carte continue à dire oui... Il y existe donc une certaine liberté, étant raisonable (sur le jeux) ce système me convient bien mais combien de personnes se sont ruinées ? Certainement plus qu’en France. Qu’est ce que cette libéralisation a apporté de plus aux joueurs ? La possibilité de jouer tout le temps, partout et à des machines et des procédés spécialement étudiés pour créer une addiction. Le principe de liberté individuelle d’accord mais pas sur ce mode. Vous ne faites que réclamer la libéralisation mais ne tenez pas compte un instant de ce qu’il faudrait mettre en place pour protéger des dérives du lobby du jeux et des dérives individuelles.

    Vous pourrez me rétorqué que la Française des jeux a également un jeu disponible dans tous les bars et dont les tirages ont lieu toutes les 10 ou 15 mn et qui dure toute la journée. Dites vous qu’au bingo les tirages ont lieu toutes les 4 ou 5 minutes et que le montant minimum est souvent supérieur à ce qui se fait en France. En outre ce jeux ne dure pas une bonne partie de la nuit.

    L’apport d’une libéralisation pour le joueur, franchement je ne le vois pas. Pour le citoyen, on retrouve juste une société privée qui se fait du profit au lieu que ce soit l’état, et donc l’ensemble des citoyens.

    Dans quel but ? Pour quoi faire ? quel est l’apport pour le joueur et pour le citoyen ? Et svp ne me répondez pas un « plus de libertés » qui n’a aucun sens ici.


    • ZEN ZEN 10 août 2007 19:33

      @ cniko

      Mais si, l’auteur est cohérent avec sa pensée ultralibérale, très proche des libertariens (voir Wiki et son article d’hier sur edf)

      Il faut selon lui TOUT, absolument tout libéraliser . Peut-être aussi la vente libre de la drogue (les libertariens le préconisent), la gestion privée des prisons(certains états us) et d’une partie des services de l’armée (Irak), l’école,la police, l’administration (?) cela va de soi...etc Donc l’auteur est d’une logique imparable.

      La liberté sans contraintes étatiques...une vieille utopie , non ?


    • Barbathoustra Barbathoustra 11 août 2007 00:14

      « La liberté sans contraintes étatiques...une vieille utopie , non ? »

      chutt... lui dites pas non plus que « regard » le site vers lequel il renvoie est un site d’extrème gauche smiley


    • Barbathoustra Barbathoustra 10 août 2007 23:18

      Qu’est ce qu’un raisonnement binaire ? Simple ! Prenons X comme valeur de référence, peu importe laquelle on s’en fout ; E pour état ; P pour intérêts privés. 1 étant égal à bien et 0 à nul. On obtiens :

      - X + E = 0
      - X + P = 1

      Des questions ?


      • Barbathoustra Barbathoustra 10 août 2007 23:40

        « Notre beau pays développe depuis longtemps cette étrange schizophrénie »

        — >

        C’est vous qui êtes schizophréne il me semble. Vous commencez par nous mettre en garde contre les jeux qui selon vous sont une drogue dangereuse ( le parallèle jeux video / jeux d’argent étant déjà assez discutable, bref ) puis finisez par déclamer ceci :

        « Espérons que la prochaine étape sera une libéralisation totale de l’ensemble des activités de jeu, sur le net comme dans nos rues »

        Bref, c’est bien ce que je disais au dessus, plus dogmatique tu meurs ...


      • Aurelien Veron 13 août 2007 11:50

        Le jeu est un plaisir universel qui peut, dans une proportion marginale, aboutir à des excès et à des pathologies. L’alcool aussi. Internet aussi. Etre informé de ces risques est important, et nous le sommes tous largement aujourd’hui. Cela ne nous empêche pas de profiter de ces plaisirs exquis.

        Heureusement, l’immense majorité des amateurs de ces activités gardent un un niveau de consommation raisonnable. La position de monopole ou de contrôle de l’Etat n’a pas plus de légitimité dans le jeu qu’elle en aurait dans l’alcool le cas échéant.


      • Mango Mango 11 août 2007 14:32

        « Je ne sais pas ce qui m’effraie le plus : les dérives du jeu ou Stora lui-même... »

        Pourquoi ? A cause de son vocabulaire ou de son analyse ?

        Si son analyse vous déplaît, contestez -la avec des arguments.

        Si c’est parce que vous n’y avez rien compris, abstenez-vous de le citer. Personnellement, n’entendant rien à la physique, je me garderai bien de railler un article sur le sujet, mais de la à m’en effrayer...

        Quant à la prétendue « schizophrénie » de l’Etat... Il s’agit tout au plus d’une contradiction, comme celle qui consiste à autoriser la vente de tabac tout en en décourageant l’usage et en la taxant fortement au passage, même chose pour l’alcool, l’automobile même, son carburant polluant et ruineux, les PV abusifs... mais quelle catastrophe si chacun décidait demain de laisser sa bagnole au garage, et mille autres exemples.

        Ceci dit, c’est aussi l’état qui prend en charge les victimes d’addictions et leur entourage souvent victime de « dégâts collatéraux », tels que la faillite personnelle, les dépressions et même les violences associées.

        Obligerez-vous les entrepreneurs privés à avoir leurs « œuvres » pour soigner les accros- Horreur ! il faudrait payer des psys !-, et accueillir les conjoints, descendants et ascendants des joueurs compulsifs ou espérez vous qu’en les laissant crever, le « gène » de l’addiction ne finisse par disparaître ?

        Enfin, ce principe universel de liberté individuelle me fait bien rigoler.

        En réalité, on ne peut être individuellement responsable qu’en l’absence totale d’interaction avec les autres et avec son milieu. Faute de quoi, TOUTES nos actions, inactions, paroles ou silences ont une répercussion qui affecte les autres et son environnement.

        Le seul exemple que j’avais cru trouver de responsabilité individuelle n’ayant aucune répercussion sur l’environnement et sur les autres, était celui de l’élève qui dort en classe, et même ça, c’est faux. Cet élève « coûte » à la société une part de salaire de son prof tout en prenant la place d’un des millions d’enfants sur notre planète qui rêveraient d’aller à l’école et n’y ont pas accès.

        Pour conclure, il semblerait que tout ce discours d’ultra-libéralisation relève, pour faire simple, d’un désir infantile de toute -puissance accompagné de la conviction que vous serez toujours du côté des gagnants, des « super-héros ».

        On comprend que vous n’aimiez pas les psys.


        • Barbathoustra Barbathoustra 11 août 2007 17:56

          Je me souviens aussi ! Quelle humiliation quand tout gosse ; persuadé d’être superman, je me retrouvais en slip au milieu du magasin, ma mère ayant ouvert le rideau de la cabine d’essayage à l’improviste ... Il faut croire que c’est cette même niaiserie qui pousse certains une fois devenus adultes, à penser qu’ils sont les seuls à rechercher la liberté et que les autres sont incapables de l’atteindre pour et par eux mêmes.

          Mais je ne pense pas que notre Vincent Pérrot du libéralisme sur boosté soit aussi stupide. Je pense que c’est juste un hypocrite lancé dans une course au profit qui le dépasse et dont le processus addictif est du reste assez comparable à celui qu’il décrit dans son article. Son petit numéro de cadre anar n’est rien d’autre que celà à mon avis. Et encore ; un camé en manque ne saurait mentir autant ...


        • Aurelien Veron 13 août 2007 11:32

          La responsabilité individuelle n’interdit aucunement les interactions multiples qui affectent nos choix. Si vous considérez votre prochain comme insuffisamment responsable pour affronter le jeu, dites-moi exactement où vous fixez la limite : pourquoi laisser les gens voter s’ils sont si influençables que ça ?

          Et que proposez-vous en échange ? Un pouvoir fort constitué de sages éclairés qui veillent à notre bien à notre place ?


        • jacky_boy 13 août 2007 10:45

          Le parralèle avec les jeux video est plus ou moins douteux, néanmoins, tout comme l’auteur, je suis particulièrement agacé par le monopole d’état concernant le jeu.

          Alors qu’il n’hésitent pas à lancer des jeux, comme le rapido (un des pires selon moi), sachant pertinemment que ceux ci vont provoquer une addiction grave chez certaines personnes, ils change aussi complètement de cap quand ils se rendent compte qu’il n’ont pas anticipé l’essort du jeu en ligne qui, il est vrai, est bien plus interessant que tout ce qu’ils proposent. En effet au moment ou la francaise des jeux a réalisé qu’elle commencait a etre dépassé elle lance des actions en justice contre les propriétaires de ces sites de jeux (comme bwin) et clame que contrairement à eux, elle respecte le joueur en effectuant parallèlement des actions de préventions. Si ca c’est pas de l’hypocrisie ! On peut aimer jouer un peu d’argent, parier sur certains match de foot sans que cela soit une maladie. Mais en effet cela peut représenter un danger pour certains, autrement plus grave qu’une addiction aux jeux videos il me semble... Mais faire confiance uniquement à l’état serait bien naif de notre part.


          • Aurelien Veron 13 août 2007 11:45

            L’addication existe pour l’alcool, le petit pétard que certains se prennent de temps à autre, pour le sudoku... Certaines addictions ont des conséquences plus lourdes que d’autres, certes.

            Mais ceux qui plongent constituent une toute petite minorité. Il est heureux que des structures existent pour les aider à en sortir, mais cela ne doit pas remettre en cause la liberté de boire ou de jouer pour autrui. D’ailleurs, le jeu, pas plus que l’alcool, est interdit pour autant. Et nous sommes des millions à en profiter avec bonheur. Mais contrairement à l’alcool, le jeu reste dans les mains de l’Etat. Je ne vois pas pour quel motif moral.

            Pourriez-vous éclairer ma lanterne, vous qui avez si sûr de vous ?


          • lyago2003 lyago2003 13 août 2007 21:05

            Un pays qui joue est un pays qui s’appauvrit.


            • socribe 14 août 2007 15:02

              A quoi sert le jeu ? smiley


              • socribe 14 août 2007 15:03

                PS : C’est une vraie question.


              • Christoff_M Christoff_M 15 août 2007 06:21

                En France le role de l’état n’est pas clair comme pou le tabac et les jeux... on ne peut pas donner des conseils et toucher sa commission en meme temps !!

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