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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Ahmet Ertegün : La lumière de la musique moderne

Ahmet Ertegün : La lumière de la musique moderne

Ahmet Ertegün n'est pas connu du grand public et ce pour une raison toute simple : il est un homme de l'ombre. Enfant, j'étais tombé sur son nom en feuilletant la pochette d'un album. J'avais été interpellé par le nom, me demandant s'il était bien turc comme moi. Mais à cette époque Google ne faisait pas encore partie de ma vie. Il m'a fallu attendre l'adolescence pour retomber sur le nom dans les crédits au dos d'un single et l'âge adulte pour identifier enfin la personne en visionnant le film Ray. Et c'est là que j'ai compris qu'Ahmet Ertegün était un homme qui avait changé la face de la musique.

Ahmet Ertegün est le fondateur d'Atlantic Records, le label le plus important de l'histoire de la musique. Dans le film Ray, on apprend qu'il est la personne qui a permis à Ray Charles d'être célèbre. Ahmet Ertegün a réussi ce qui n'avait jamais eu lieu auparavant : faire écouter de la musique Noire aux Blancs à une période où le racisme était toujours aussi présente.

Ahmet Ertegün est né en 1923 à Istanbul, l'année de l'indépendance de la Turquie. Son père Münir était un ambassadeur très religieux, ce qui ne l'a pas empêché d'être un proche d'Atatürk qu'il avait aidé lors de la naissance de la République Turque. Münir avait été ambassadeur de la Turquie en Suisse, en France, en Angleterre et aux États-Unis. C'est dans ce dernier pays que la vraie vie a commencé pour le jeune Ahmet. Avant cela, il s'ennuyait dans une vie trop sérieuse. Son frère ainé Nesuhi et lui étaient de grands passionnés de Jazz. Ils avaient été voir les orchestres de Cab Calloway et de Duke Ellington et ce fut pour eux la révélation de l'amour de la musique noire américaine.

"La musique américaine le jazz, le rhythm and blues, le rock'n'roll est devenue la musique du monde" grâce à Ahmet Ertegün. Ado, il voulait acheter des disques de Duke Elligton en ville mais il était pour lui impossible d'en trouver, les disques joués par des Noirs se trouvaient dans des endroits confidentiels. Il a alors décidé de créer en 1940 avec son frère le tout premier orchestre de Jazz multiculturel à Washington. Ce fut la première fois qu'il y avait dans le public et sur scène des personnes Blanches et Noires. Ella Fitzgerald et Duke Ellington étaient parmi ceux qui se produisaient sur scène. Ils étaient d'ailleurs présents aussi à l'ambassade de Turquie et ce fut même un scandale : la police débarqua dans l'ambassade pour avoir des explications sur le fait qu'il y ait des artistes Noires à l'ambassade. Avant cela, Ahmet s'était d'ailleurs fait arrêter par la police à ses 17 ans pour avoir vu un orchestre Noir. Il était le seul Blanc parmi les Noirs lors de ce show. Et ce fut amusant de constater que le Blanc en question soit d'origine Turque.

Ahmet aurait pu choisir la voie de son père mais il a plutôt choisi de vivre son amour du Jazz. C'est alors qu'il a créé le label indépendant Atlantic Records en 1947 à New York, d'abord dans le but de vendre des disques joués par des Noirs pour le public Noir. Ruth Brown fut la première à signer. Ce que voulait Ahmet c'était la vraie musique, pas la copie des Blancs. Ahmet s'était aussi mis à écrire des chansons pour ses artistes dont "Mess Around" pour Ray Charles. Les compositions d'Ahmet furent d'ailleurs reprisent par Elvis Presley et Johnny Hallyday. Il faisait aussi les chœurs sur certaines chansons comme "Shake, Rattle & Roll" de Joe Turner, un énorme succès de l'époque. Solomone Burke fut une révélation chez Atlantic Records durant les années 60 avec le fameux "Everybody Needs Somebody To Love". Mais ce fut d'abord Ray Charles. Méconnu avant le passage d'Ahmet qui l'avait poussé à avoir sa propre personnalité et ça a donné "What I Say", un succès planétaire, la musique était pour la première fois écouté par des Blancs, c'était en 1959.

Ahmet Ertegün épousa une femme roumaine, Mica, qui resta à ses côtés jusqu'à ses derniers jours. Elle le soutenait durant toute sa carrière. Lorsque Ray Charles quitta Atlantic Records pour un label concurrent ce fut le choc pour Ahmet et devait vite trouver un plan B. Il décida alors d'engager des paroliers de talent, des auteurs de génies. Et ça a donné : "Stand By Me" et "Spanish Harlem" de Ben E. King. Il engagea aussi des arrangeurs comme Phil Spector, l'inventeur du mur du son. Et obtint la signature de chanteurs Blancs comme le célèbre Bobby Darin, un crooneur de la trempe de Frank Sinatra.

Durant les années 60, Booker T. & The MG's fut l'autre groupe qui marqua l'expansion du label en jouant avec Otis Redding, un génie de la Soul. Pour l'anecdote, Otis en entendant le prénom d'Ahmet comprit Omelette et dit : "Enchanté Mr. Omelette". Il y avait aussi l'incroyable Wilson Pickett àvec sa voix puissante sans oublier l'arrivée d'Aretha Franklin, considérée par les professionnels comme la plus grande artiste de tous les temps avec les Beatles et Bob Dylan. Le seul regret d'Ahmet fut de ne pas avoir découvert à temps les Beatles et Elvis Presley. Mais il se consola en se disant que les Beatles étaient au premier rang lors des concerts d'artistes d'Atlantic Records.

Le célèbre Arif Mardin fait son apparition en 1963 en tant qu'arrangeur chez Atlantic Records. Par la suite, il devint l'homme qui fit découvrir Norah Jones. Ahmet Ertegün n'est pas qu'un homme d'affaires pour les artistes qu'il signe, il est surtout un ami. Comme par exemple avec Eric Clapton qu'il signa sur le coup tant il était épaté par son jeu de guitare. Il a eu du flair car aujourd'hui Eric Clapton est considéré comme le meilleur guitariste avec BB King et feu Jimmy Hendrix. Le label produit aussi les fameux Led Zeppelin mais également les Rolling Stones qui avaient envoyé balader leur ancien boss. En faisant la rencontre d'Ahmet Ertegün dont ils étaient fans ce fut le début d'une grande amitié mais aussi du sommet de leur art avec des albums comme Sticky Fingers avec la fameuse pochette de la braguette d'Andy Wharol et Exile In Main Street. À partir des années soixante, Ahmet avait donc fait venir aux USA des artistes anglais. Il y avait aussi les Crosby, Stills, Nash & Young. J'étais très fier en lisant une ancienne interview de Neil Young où il disait à quel point il adorait Ahmet Ertegün. Stevie Nicks des Fleetwood Mac disait pareil.

Ahmet Ertegün avait un lien avec Woodstock. Il en avait les droits. Les Crosby, Stills & Nash y avaient d'ailleurs participé. Le patron du label Geffen Records du groupe Nirvana avait d'abord travaillé pour Ahmet Ertegün tout comme le patron du label Island Records de U2. Ahmet a finalement vendu les droits de Woodstock pour en faire un film. En 1967, il décida également de vendre Atlantic Recods à Warner Bros pour 17 millions de dollars. Mais la bonne nouvelle est qu'il restait l'homme derrière Atlantic Records et le succès fut toujours au rendez-vous avec le tube "Layla" du groupe d'Eric Clapton. D'autres artistes signèrent chez Atlantic comme Abba, Bee Gees, Velvet Undeground, Chic, Donna Summer... En vendant Atlantic Records, Ahmet avait émis le souhait de populariser le football aux USA en créant le club New York Cosmos où il a réussi à faire venir les géants Pelé et Franz Beckenbeauer.

Ahmet Ertegün n'était pas un homme coincé derrière son bureau, il était au cœur même de la création de ses artistes, il passait son temps avec eux à s'amuser plus qu'à travailler. Durant les années septante, il rencontra Bette Midler qui faisait du burlesque, il la popularisa à la demande de sa femme Mica. La naissance du Studio 54, il l'a connu et était accompagné d'artistes comme Diana Ross. Frank Zappa était un autre ami d'Ahmet Ertegün, il lui a d'ailleurs rendu hommage en nommant son fils Ahmet. Au début des années quatre-vingt, ce fut l'arrivé de Phil Collins avec le génial "In The Air Tonight" et Foreigner avec "I Want To Know What Love Is". Il est aussi derrière le Rock & Roll Hall Of Fame. Il fonda également le Jazz Hall Of Fame en hommage à son frère défunt Nesuhi.

Les années nonante marquent l'arrivé de Kid Rock qui dit d'Ahmet : "Il doit être l'un des rares êtres qui aiment vraiment la musique. Tous les autres ne pensent qu'à la façon de présenter l'album et le sortir mais Ahmet lui dit : "Oui, vas-y !""
Durant les années deux mille Paolo Nutini fut sa dernière découverte avant de s'en aller. Les Drifters, Sam & Dave, Percy Sledge, AC/DC, Archie Bells & The Drells, Chaka Khan, Spinners et Gnarls Barkley sont d'autres artistes talentueux qui ont signés chez Atlantic. Ahmet Ertegün est mort en 2006 en faisant une chute lors d'un concert des Stones. Martin Scorsese dédia son documentaire sur les Stones "Shine a Light" à Ahmet Ertegün. J'en étais d'ailleurs ému lors de ma vision du film au cinéma. Led Zeppelin, pour rendre hommage à Ahmet Ertegün, s'est exclusivement reformé alors que le groupe ne jouait plus depuis de très longues années aux regrets des fans. Le plus bel hommage qui soit dans l'histoire de la musique.

Son ouverture d'esprit, sa passion du jazz, son sens du travail et du plaisir, ses bons goûts musicaux, son talent de dénicheur et son amour de la vie ont fait de lui un grand homme, une fierté, un génie.


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5 réactions à cet article    


  • Celti 6 août 2013 11:30

    Arrticle intéressant
    Toutefois, parler d’Atlantic Records sans évoquer Art Blakey ; Brookmeyer ; Brubeck, Ray Bryant, Gary Burton ; Conte Candoli, Teddy Charles ; Ornette Coleman, John Coltrane, Gil Evans et tant d’aures, c’est un peu incomplet ................................. 


    Il est vrai que parler de jazz est devenu pratiquement proscrit. Certains peuvent ainsi disserter sur le firme Columbia, sans noter que l’essor de la firme s’est fait sur les ventes de Bessie Smith et de Billie Holiday ; ces deux négresses aloolos et ou toxicos


    • Erol Erol 6 août 2013 11:46

      Merci. Vous avez bien fait d’énumérer ces artistes, ça complète donc l’article. Il y a eu tellement de talents chez Atlantic, j’aime aussi Brubeck et Coltrane, ce dernier méritait largement sa place dans le texte.


    • Celti 6 août 2013 11:39

      Il fallait bien sûr ajouter un c à aloolos, et un point d’ironie
      Pour des renseignements exhaustifs :
      http://www.jazzdisco.org/atlantic-records/discography-1959/


      • Celti 6 août 2013 11:42

        ou plutôt http://www.jazzdisco.org/atlantic-records/
        Cet article m’a un peu énervé , d’où une cestaie précipitation


        • Erol Erol 6 août 2013 12:11

          J’ai relevé une faute d’orthographe dans mon texte : « la musique était pour la première fois écoutée par des Blancs ». Il y en a surement d’autres...

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