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Albert Grossman, un « spin doctor » de l’industrie du disque

Dans l’ombre des artistes et des groupes « de légende », Elvis, les Beatles, les Rolling Stones, et bien d’autres, une nouvelle figure a émergé depuis les années 60 : celle du manager. Plus que simples impressarios, ces spin doctors de l’industrie du disque sont prêts à tout pour assurer le succès (commercial) de leurs clients, y compris du pire. Parmi eux une personnalité se détache : celle d'Albert Grossman, qui fut, entre autres, le manager de Bob Dylan.

Bob Dylan n’a pas seulement été un phénomène artistique, il a aussi été un succès commercial. Ce succès, il le doit en grande partie à un manager aux méthodes bien personnelles : Al Grossman, dont l’influence sera considérable dans le début de la carrière du jeune folksinger américain.

Au moment où Dylan signe avec Grossman, en juin 1962, le manager a une réputation sulfureuse à Greenwhich Village, QG du milieu folk new-yorkais. Il est à la fois très impliqué (il est le fondateur avec Georges Wein du Newport Folk Festival - une institution - et le manager de nombreux artistes folk), reconnu pour son travail de manager mais décrié pour ses méthodes parfois brutales et son obsession du succès commercial.

Grossman se vantait de défendre ses clients avec force et leur rapporter plus de revenus que « les gentils managers amateurs de Greenwich Village [1] ». De telles aspirations ne faisaient évidemment pas l’unanimité parmi les activistes du Folk revival, l’engagement politique et les stratégies commerciales ne faisant pas vraiment bon ménage.

Grossman est aussi réputé pour défendre... ses propres intérêts, comme le montre cette anecdote : peu après avoir signé Dylan, Grossman négocia le transfert de ses droits de publication de Duchess Music à Witmark Music (filiale de la Warner), avec qui Grossman avait négocié en secret 50% des droits pour les artistes qu’il parvenait à faire signer avec la maison d’édition.

S’il s’intéresse au mouvement folk et à ses protest songs, c’est avant tout pour le potentiel commercial qu’il y pressentait : « Le public américain est comme la belle au bois dormant, qui attend le baiser du prince de la Folk [2] » expliquait Grossman au New York Times, lors de la première édition du Newport Folk Festival.

Son prince, il va le trouver en la personne de Bob Dylan ; le succès de Blowing in the wind va l'en persuader. Cette chanson - que Dylan avoue peu estimer par ailleurs - connaît d’abord le succès dans le milieu folk contestataire [3].

Grossman contribue à en faire un « hit » commercial : flairant la chanson à succès, il en suscite d’innombrables reprises [4], commandées aux artistes du catalogue de la Warner - qui dispose désormais, grâce à Grossman, des droits sur la chanson.

Parmi le nombre incalculable de singles de la chanson, celui de Peter, Paul and Mary (un groupe par ailleurs constitué de toute pièce par Al Grossman) connaîtra un succès mondial. Un succès qui contribuera à construire l’image de Dylan comme icône du chansonnier folk contestataire dans le grand public. Un statut que tout bon manager sait monnayer en pièces sonnantes et trébuchantes...

Grossman conseille perpétuellement Dylan sur son image. Grossman a ses entrées dans la scène folk, il fait jouer Dylan au Newport Folk Festival et à bien d’autres occasions, aux bons endroits, aux bons moments pour lui garantir une renommée grandissante dans le milieu de la folk et au-delà.

Dylan est ainsi invité à se produire au Newport Folk Festival d’aout 1963, trois mois après la sortie de son album Freeweelhin’ Bob Dylan et alors que les ventes du single de Blowin’ in the wind sont au plus haut. Il apparaît deux fois sur scène avec Joan Baez, elle-même au sommet de sa gloire. Le succès de « Blowing in the wind » et sa prestation complice avec « la reine du folk » contribue à faire exploser les ventes du Freeweelhin’ Bob Dylan.

La suite mériterait que l’on s’y attarde davantage. Grossman pousse Dylan à quitter définitivement Columbia pour la Warner. Le manager joue probablement un rôle important dans la « mue » du jeune chanteur, qui s’éloigne du milieu et de la musique folk et rompt avec les chansons contestataires. Finies, les frusques de hillbilly, Dylan s’habille comme un dandy, devient une véritable icône – son manager y travaille. On lui suggère des musiciens pour l’accompagner, batterie, basse, guitare électrique, comme les groupes de pop-rock façon Beatles qui font un tabac en Grande-Bretagne.

La « rupture » est mise en scène en 1965 lors du festival de Newport, lorsque Dylan joue devant le public acquis à la folk avec sa nouvelle formation : il se fera copieusement huer par le public.

En 1965 et 1966, Dylan va multiplier les tournées. Entre drogues, concerts, sollicitations des journalistes, des fans, le rythme est effréné, inhumain. Les dates s’enchaînent. Les amphétamines aident à tenir. Au cours des concerts, Dylan se fait parfois huer pour avoir « trahi » la folk et cédé aux sirènes commerciales. Fin 1965, il est épuisé et las après sa tournée européenne. Il finira par mettre en scène son évasion de la prison dorée du succès : en 1966, il prétexte un accident de moto pour prendre du retrait... et rompre avec son manager.

  • Autres managers, autres moeurs

Revenant sur la rupture avec son premier manager, Dylan explique : « Truth was that I wanted to get out of the rat race [5] » (« en vérité j’en avais assez d’être comme un hamster qui court dans une cage »). Grossman n’est pas le seul, nombreux sont les managers se sont attachés à faire de « leurs » artistes des « produits vendeurs ».

Ce fut le cas des managers des Rolling Stones et des Beatles, notamment : Le fameux « look » bon gendre des Beatles était l’idée de Brian Epstein, le premier manager des Beatles. Andrew Loog Oldham incita les Rolling Stones à en prendre le contre-pied et devenir des « anti-Beatles » en adoptant leur look caractéristique de « mauvais garçons ». En plus de défendre les intérêts de leurs clients, tous deux s’appliqueront à travailler les stratégies d’image, presque publicitaires, qui contribueront de manière décisive au succès commercial de leurs clients.

Il arrive parfois que l’exploitation des artistes, orchestrée par leurs managers sous la pression d’enjeux financiers considérables, tourne mal. Citons l’exemple de Janis Joplin (dont le manager n’était autre qu’un certain Al Grossman, qui aura tout de même l’élégance de s’assurer contre la mort de sa cliente [6]). Celui d’Elvis Presley, manipulé tout au long de sa carrière par son manager Tom Parker [7]. Ou celui de Jimi Hendrix, et ses relations conflictuelles avec son manager Michael Jeffry - on raconte même qu’il pourrait être impliqué dans la fin brutale d’Hendrix, qui souhaitait alors rompre son contrat [8].

Autant d’exemples qui montrent combien les artistes sont parfois moins les sujets que les objets de leur propre carrière... à leurs propres dépens.

Eric Scavennec

Notes

[1] Propos rapportés dans : Gray, Michael (2006), The Bob Dylan Encyclopedia, Continuum International, ISBN 0-8264-6933-7

[2] « The American public is like Sleeping Beauty, waiting to be kissed awake by the prince of Folk music. » Shelton, No Direction Home, p.88

[3] Avec, notamment, sa parution en avril 1962 dans Broadside Magazine

[4] Parmi les reprises de Blowing in the wind dans les 60’s, on compte celles de The Hollies, Chet Atkins, Odetta, Dolly Parton, Judy Collins, The Kingston Trio, Marianne Faithfull, Jackie DeShannon, The Seekers, Sam Cooke, Etta James, Duke Ellington, Neil Young, the Doodletown Pipers, Marlene Dietrich, Bobby Darin, Bruce Springsteen, Elvis Presley, Sielun Veljet, Stevie Wonder, John Fogerty, Joan Baez...

[5] http://exploremusic.com/show/july-2...

[6] Amburn, Ellis. Pearl : The Obsessions and Passions of Janis Joplin. New York : Little, Brown & Co., 1992, p. 324.

[7] Nash, Alanna (2003). The Colonel : The Extraordinary Story of Colonel Tom Parker and Elvis Presley. Simon and Schuster.

[8] Selon les déclarations d’un des techniciens des Animals en mai 2009 http://www.independent.co.uk/news/p...


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4 réactions à cet article    


  • Guy Liguili Guy Liguili 24 octobre 2012 16:59

    Intéressant mais Dylan n’a jamais quitté Columbia pour la Warner (juste une petite infidélité chez Asylum, le label de David Geffen, le temps de 2 albums (Planet Waves et Before The Flood) en 1974 et 1975. Il retournera chez Columbia pour Blood On The Tracks son chef-d’œuvre de 1975.


    • julie morange julie morange 24 octobre 2012 18:18

      C’est juste ! Il s’agit d’une erreur, sans doute liée au fait que Warner via Witmark a acheté les droits sur un certain nombre de chansons (qui figurent dans les Witmark demos), ce qui, si j’ai bien compris, a notamment permis à la Warner d’avoir les droits de reproduction sur Blowin’ in the wind.


    • morice morice 25 octobre 2012 12:05

      très intéressant d’évoquer ces hommes de l’ombre : à quand la même chose avec John Hammond senior ??? 


      Grossman se chargeait aussi de Mike Bloomfield (et de Paul Butterfield), autre grand inconnu de beaucoup, hélas, encore....


      en cadeau, des photos pouvant vous intéresser :


      Dylan est le génie du XXeme siècle musical : plus tard, quand on étudiera le siècle, c’est ce qu’on dira, en sociologie de la musique.

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