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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Alice au pays des merveilles version théâtre participatif

Alice au pays des merveilles version théâtre participatif

Quand on lit Les Aventures d’Alice au Pays des Merveilles de Lewis Carroll, on a vraiment l’impression que l’auteur a fumé un pétard géant et a écrit son roman en une nuit, ou au réveil d’une nuit pleine de petits champi….

Parmi les très nombreuses œuvres qui ont adapté le roman ou qui y font référence (il est l’un des contes les plus adaptés au monde et celui auquel on fait le plus facilement référence), Disney est passé par là et en a fait le dessin animé que l’on a tous vu, gentil, joli, un peu fou et même inquiétant (si si…).

Et puis aujourd’hui, la pièce Alice ou La Folie des Merveilles, qui a vu le jour grâce à tout un travail d’équipe et à la participation de beaucoup de citoyens, retrouve le génie de Lewis Carroll et présente le conte avec cette énergie complètement déjantée et loufoque qui imprègne si bien ce drôle de roman. 

Il est vrai que les auteurs un peu fous et les pièces un peu folles sont toujours adaptables, à toutes les époques, à toutes les histoires, à tous les styles, à tous les acteurs. C’est l’originalité d’une œuvre et c’est le génie de son auteur et de son interprète. Mais ça fait du bien quand on voit enfin une œuvre qui respecte les (non)règles du créateur, et surtout sa folie.

Car voilà, la pièce Alice ou La Folie des Merveilles est complètement folle. Et c’est jouissif.

Et dire que j’ai failli louper ça, car avant de voir la pièce, je ne connaissais même pas !

Un ami me donne rendez-vous tel jour à telle heure à tel endroit en me proposant de m’offrir un spectacle. Amitié oblige, je dis oui, j’y vais, sans même demander de quoi il s’agit. Détestant le théâtre et les comédies musicales, j’ai peur : le rdv est une station de métro près de la Villette, à Paris (Porte de Pantin). Mais bon, mieux vaut ne pas demander.

Puis autre indication : rdv au théâtre Darius Milhaud. Là, un petit théâtre qui ne paye pas de mine, mais qui donne tout de suite l’impression d’être géré par une bande de potes qui disent bonjour à tout le monde, et qui a l’air chaleureux. Je brave ma peur des théâtres et entre dans la petite salle cosy du fameux spectacle que je vais enfin découvrir avec mon ami, dont je remercie la mise en abyme digne de l’œuvre de Lewis Carroll. Surprise, dans quelle folle histoire je m’embarque, moi qui hais les spectacles ?

Et là, magie : ça joue du piano, ça saute partout, ça danse, ça joue du théâtre, ça chante surtout ! Mais…. C’est quoi l’histoire ? Ah bah oui, Alice au Pays des Merveilles…. Et des merveilles, on ne voit que ça dans cette pièce.

Tout d’abord, mettre de la musique sur une pièce de théâtre, c’est génial. Pour ceux qui, comme moi, ont l’habitude de s’ennuyer ferme au théâtre, voilà de quoi réjouir les cœurs.

La pianiste (Marina di Giorno) est piquante, sexy, déjantée, naturelle, les scènes s’enchaînent sous son rythme fou. Scènes auxquelles elle participe parfois avec le reste de la troupe. En parallèle de ses autres récitals en soliste, pour lesquels elle joue beaucoup à l’étranger (de la Chine à l’Espagne), Marina estime que «  l’on est souvent très seul sur scène dans ce métier  » [de pianiste]. Aussi, « ne pas faire que du solo, faire du théâtre avec les autres, c’est très enrichissant ». Pour nous aussi, qui écoutons quelques morceaux d’improvisation mélangés à Debussy ou Poulenc, pour ne citer qu’eux et ne pas tout dévoiler quand même.

Puis viennent les danseurs. Beaux, ultra expressifs, à fond dans la pièce. Leurs corps et leurs visages racontent avec ardeur et précision les images et le décor de l’histoire aussi bien qu’un livre. D’ailleurs, leur tenue est voulue absolument neutre pour permettre au corps seul et à ses mouvements de raconter l’histoire. Ainsi, toute la folie de leurs personnages repose entièrement sur eux et leur expressivité et non sur un costume. Ils se débrouillent si bien qu’on pense à des acteurs, mais ils ne parlent pas...vraiment. Alexandre Bibia, qui joue le chat, Kevin Coquelard la chenille et Steven Hervouet le lapin blanc, sont tous les trois des danseurs contemporains issus du Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris. Bien qu’ayant eu des parcours différents de gym ou de théâtre puis de danse, et un apprentissage de cette dernière plus ou moins long, ils se sont tous retrouvés dans la même promo du CNSMDP, amis de la metteure en scène (Valentine Martinez), qui leur a proposé de faire partie du spectacle.

Leur rôle, c’est le site de la pièce qui me le dit, parce que honnêtement en la regardant, je me suis demandée pas mal de fois qui était qui et on finit par se dire que c’est pas mal d’avoir mélangé les personnages sous différents acteurs, en alternant et mixant les danseurs entre eux !

Pour la petite info, un numéro d’improvisation totale a lieu durant la représentation, pour raconter un passage de l’histoire, et chaque dimanche, le danseur change. C’est assez délirant à regarder.

Et puis vient l’acteur, Hugo Richet, imposant et ténébreux dans le rôle de Lewis Carroll, celui qui vous raconte l’histoire, histoire de ne pas trop se perdre non plus dans la folie ainsi représentée, celui qui créé l’histoire au fur et à mesure que la pièce se joue. Sous sa voix forte, on prend plaisir à retrouver le texte de Lewis Carroll, qui prend la puissance de la réalité au fur et à mesure que son rêve ou son cauchemar avance. Une imagination en temps réel, sacrément bien jouée, avec un texte pas facile à prononcer, compliqué à comprendre et à faire comprendre mais que l’acteur semble vouloir nous ancrer dans le corps à force de répétitions énergiques. Puis, de guide en proie à l’imaginaire, l’acteur nous emmène dans la folie de son monde avec la même surprise que la nôtre.

Et enfin, Alice, qui finalement est tout aussi sinon plus magique que le reste : Valentine Martinez, soprano, qui chante et joue et chante merveilleusement, et qui s’étonne comme nous de tout ce qui se passe, mais en musique. Ou qui raconte aussi l’histoire parfois, sous la casquette d’autres personnages… C’est ça le rêve….Une voix à la fois douce et profonde, d’un joli timbre, lyrique, on aime : on ne comprend rien à la langue, qui varie selon les moments et personnages de l’histoire, mais ce n’est pas grave, Valentine sait aussi jouer et nous montrer avec brio ce qu’elle chante.

Bref, c’est donc magique : une pièce de théâtre avec du chant et de la danse (non, rien à voir avec une comédie musicale, je vous promets). Alice évolue avec nous dans ce monde enchanté mais sacrément loufoque et le pays des merveilles nait sous nos yeux et nos oreilles. C’est beau.

Et surtout, c’est vraiment drôle. Je ne me souvenais pas qu’Alice au Pays des Merveilles pouvait être aussi sympa, sauf à se rappeler que pour inventer et vivre certaines histoires, il fallait une certaine dose d’humour et de détachement de la vie réelle (pétard aidant ou pas). Ça ne dure pas longtemps, ça coûte entre 8 et 14 euros et après cet instant de folie on ressort en ayant presque oublié les tracas de la vie quotidienne. Le fait est que finalement, la danse et le chant se prêtent parfaitement à l’interprétation des Aventures d’Alice au Pays des Merveilles. Comment l’imaginer autrement ?

Maintenant, avec le recul, et après avoir un peu parlé avec l’équipe, je me suis un peu posée la question de la naissance du spectacle. Parce que voilà, c’est un tout petit truc mais ça demande une sacré organisation à la base. 

 

Reportage dans les coulisses !

C’est un groupe d’amis unis autour du projet, fan d’Alice au Pays des Merveilles depuis toujours ou longtemps, qui a permis la réalisation de la pièce de théâtre, sans oublier Loïc Leroy, graphiste et Régie Lumières, et Guillaume Morel, assistant metteur en scène : en petit nombre pour beaucoup de postes qu’exige un spectacle, chacun touche un peu à tout.

Car pour monter un spectacle, il faut du temps, de l’argent, et des artistes. Autant d’éléments pas faciles à réunir aujourd’hui sur Paris.

Tout nait en 2012, lorsque Valentine Martinez doit préparer son prix de fin d’études du CNSMDP. L’exercice : un récital de 50 minutes libres. La soprano trouve, à juste titre, que ce cadre un peu trop strict risque d’ennuyer fortement ses juges, et décide de mélanger les arts en faisant appel à des danseurs, une pianiste et trois cordes. Le thème le plus large à exploiter dans les arts, le plus difficile mais le plus jouissif : la folie. Quelle idée plus appropriée à la question qu’Alice au Pays des Merveilles  ? Pour chacun des personnages, Valentine pioche alors dans le répertoire classique. On imagine ainsi assez bien Rossini illustrer la scène de thé, comme Valentine le fait remarquer.

Une association veut aussitôt lui acheter le spectacle pour une représentation en Picardie. C’est le premier apport au budget de la pièce à laquelle est rajouté le rôle de Lewis Carroll pour la compréhension du spectacle et pour ne plus mettre en valeur que la chanteuse. Car tous les rôles sont à égalité dans ce spectacle : chacun y participe avec tout son art et son travail autant qu’un autre. Puis Valentine exige de tous une part d’improvisation à chaque représentation pour garder sur scène la folie d’une pièce déjà bien complexe. De quoi surprendre même ses propres collègues en direct…

Mais le parcours du combattant continue pour monter la pièce : il faut créer une Compagnie (association loi 1901 ou société style SARL). Il faut un budget pour monter une équipe et les doublures. Puis un budget pour la promo (rien qu’héberger un site, ça coûte !) : finalement faite presque bénévolement par l’équipe d’artistes elle-même. Il faut un budget pour acheter ou fabriquer le matériel sur scène : confectionné et récupéré ici en totalité par les artistes eux-mêmes. Mais le matériel, ça s’use, il faut de l’argent pour le réparer parfois ! Les décors et costumes sont minimalistes : de contrainte à choix délibéré, le public n’y voit finalement que du feu et n’en a pas besoin pour être emporté par l’imaginaire.

Au final, un choix est fait pour compléter le budget manquant et introuvable : ULULE. Le crowd funding. Le participatif. En échange de cadeaux réalisés par l’équipe, les gens pouvaient financer le spectacle pour qu’il voie enfin le jour. Une deadline est donnée pour gagner le budget annoncé, à défaut de quoi l’argent est reversé à chaque participant. Bien que la Compagnie ait dépassé le budget annoncé, il n’empêche que ULULE prend quand même 10% au passage, ce qui, bien que logique comme service rendu, montre la difficulté à monter un spectacle ! Cet argent, ce budget financé par le public sert à la rémunération des artistes et à la promo. 

Résultat des courses : le spectacle est né grâce à toute une équipe sacrément dévouée, mais aussi à une masse de gens anonymes qui voulaient aider la création artistique, et cette idée de théâtre participatif ne pouvait que figurer sur AgoraVox !

A noter tout de même pour info : Il faut quand même vivre après, et les recettes sont réparties à égalité entre le Théâtre Milhaud et la Compagnie Grand Ec’art qui doit redistribuer ses 50% aux artistes et à l’équipe. Et normalement, tous les théâtres devraient, comme le Théâtre Milhaud, respecter la règle de l’alternative entre le partage 50/50 des bénéfices (entre la Compagnie et le théâtre) ou le paiement de la location de la salle (par la Compagnie au théâtre). Normalement…

Crédits Photos : Loïc Leroy


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1 réactions à cet article    


  • Patrick Samba Patrick Samba 15 décembre 2013 11:40

    Bonjour,
    et merci !
    Je vais essayer d’aller voir ça, c’est sûr ! Vous m’en avez sacrément donné envie.
    Et la programmation de ce théâtre est bien attirante.

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Anna Flow


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