Échange de beaux discours quelques jours avant l’été, au bord de la Seine, rive gauche. Histoire de s’immortaliser un petit peu. Hommage à un amoureux de l’écriture.
63 ans au lieu de 100 ans, c’est un gain de jeunesse effroyable. Cela m’avait complètement échappé le jour de son "élection" le 23 juin 2011, mais pas ce jeudi 14 juin 2012, jour de réception. Presque un an pour faire un long discours, ça va, "ils" se donnent des délais raisonnables ! Jean-Marc Ayrault, lui, n’a que deux semaines.
L’écrivain franco-libanais Amin Maalouf est désormais membre de l’Académie française, au vingt-neuvième fauteuil, et il remplace le seul académicien centenaire de l’histoire de l’Académie, Claude Lévi-Strauss. De quoi faire descendre de manière drastique la moyenne d’âge.
C’est la première fois qu’un écrivain d’origine libanaise a été reçu sous la Coupole (comme on dit). En fait de Coupole, on pourrait presque l’appeler la prémorgue, vu le nombre de vieillards honorables qui attendent le trépas, endimanchés dans un beau costume. Elle est toujours en retard dans sa modernisation et surtout, son rajeunissement. Mais reconnaissons que pour une fois, les Immortels n’aient pas choisi un septuagénaire ou un octogénaire.
Amin Maalouf est un écrivain particulier, dont j’ai lu quelques livres qui décrivent à merveille son monde à lui. Je me moque un peu des gratitudes temporelles dont certains s’enorgueillissent ici-bas, puisque c’est d’abord les textes qui font foi, mais tant qu’à donner reconnaissance, autant le faire à ceux qui le méritent vraiment.
Il est né à Beyrouth le 25 février 1949 et il vit en France depuis l’âge de 27 ans (après le début de la guerre civile au Liban). De formation sociologue et économiste, il est d’abord journaliste chrétien qui sillonne le monde, l’Éthiopie, Saigon, le Mozambique, l’Iran, l’Argentine, les Balkans…
Le journaliste a quelques tentations littéraires mais encore très floues : « Je n’ai publié aucun livre avant 1983. J’accumulais les envies, les velléités, les tentatives d’écriture, mais rien de concret. ».
Avant de quitter le Liban en pleine guerre, Amin Maalouf commence quand même un roman, sur plus d’une centaine de pages, mais il refuse maintenant de le reprendre : « Je garderai le texte, en guise de souvenir, et par amitié envers le jeune homme que j’étais, mais ces pages ne méritent pas d’être publiées. Je suis tombé dessus il y a quelques mois en vidant un tiroir, j’ai trouvé quelques bons paragraphes au début, mais rien de plus. Ce texte restera à l’état de brouillon… ».
Il écrit aussi une nouvelle d’une soixantaine de pages et les quarante premières pages (mauvaises selon lui) d’un roman : « Cet embryon de roman a eu une grande importance dans ma vie. Un ami, qui était en relation avec une relation d’édition, avait lu ces quelques pages. Il ne m’a jamais dit ce qu’il en pensait, car au cours du déjeuner pendant lequel nous étions censés en parler, un autre sujet nous avait accaparés l’un et l’autres, les Croisades. ».
Finalement, il signe son premier contrat avec Lattès pour écrire un livre sur ce sujet, qui sort deux années plus tard.
À partir de ce moment, il devient écrivain, en français, maintenant traduit en quarante langues, avec un premier grand succès pour "Léon l’Africain" (1986), son deuxième livre, et récompensé en 1993 par le Goncourt pour "Le Rocher de Tanios".
Son roman "Samarcande" (1987) a contribué à faire connaître le poète et mathématicien persan Omar Khayyam (1048-1131). Il a rédigé également quatre livrets d’opéra avec la compositrice finlandaise Kaija Saariaho. Le premier, "L’Amour de loin", est créé au Festival de Salzbourg en août 2000, le deuxième "Adriana Mateur", en 2006 à la Bastille, et le dernier, "Émilie", en 2010 à l’Opéra de Lyon.
Amin Maalouf explique assez précisément (en décembre 2000) la raison de son écriture : « Il est probable que si je n’avais pas été contraint de quitter mon pays, je n’aurais pas consacré ma vie à l’écriture. Il a fallu que je perde mes repères sociaux, et toutes les ambitions évidentes liées à mon milieu, pour que je cherche refuge dans l’écriture. Il m’arrive de dire que ma patrie est l’écriture, c’est vrai. (…) Sans vouloir mettre ma vie en équation, il me semble qu’il a fallu, pour me pousser vers l’écriture, une conjonction de facteurs : d’abord, la blessure originelle, à savoir le statut de minoritaire, qui m’a marginalisé par rapport à ma société natale, et m’a préparé à choisir, au moment crucial, l’exil volontaire plutôt que l’engagement dans les conflits internes ; ensuite, la guerre, la guerre à ma porte, qui m’a sommé de partir vers d’autres horizons ; et, tout au long, une sorte de déterminisme familial qui me donnait à croire que j’étais prédestiné à un métier d’écriture, et à rien d’autre. ».
Ses colères sont toujours froides : « Ma façon d’exploser : je m’en vais. Quand je suis contrarié, je me retire sur la pointe des pieds. Jamais je n’hésite à m’éloigner. J’ai appris à ne m’attacher à rien, à aucun pays, à aucune maison, à aucune institution, à aucune ambition, à aucune habitude. Je suis seulement attaché aux personnes que j’aime, et à l’écriture. À rien d’autre. Même pas à la vie. Le jour où elle cessera d’être généreuse avec moi, je la quitterai sans état d’âme. ».




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