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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > André Gide, le héros

André Gide, le héros

  En ouvrant le Journal d’André Gide, je tombe sur le passage suivant : 

 « Songer à son salut : égoïsme. »

 « Le héros ne doit même pas songer à son salut. Il s’est volontairement et fatalement dévoué, jusqu’à la damnation, pour les autres ; pour manifester. »

 La lecture de ces lignes m’a, je dois le dire, interpellé. Elles datent de novembre 1890, Gide vient d’avoir vingt-et-un ans. Et c’est là, mot pour mot, le chemin qu'il suivra, sans dévier, jusqu’à son dernier souffle. Gide a résolument et irréversiblement dit « non » à la piété de son enfance, il se maintiendra sans flancher dans la seule sphère de l’humain, se fixant pour seule vocation, selon la formule des Nourritures terrestres, d’« assumer le plus possible d’humanité » (Andros = homme).

 Pour la plupart des gens, l’agnosticisme va de soi. Ils considèrent les religions comme des fariboles, la foi comme une douce illusion, et n’ont aucun effort à fournir pour tourner le dos à Dieu. Tel n’a pas été le cas de Gide. Ses années de jeunesse ont baigné dans une atmosphère d’intense réceptivité à l’égard du message biblique : « Je portais un Nouveau Testament dans ma poche ; il ne me quittait point ; je l’en sortais à tout instant. » (Si le grain ne meurt). Toute sa vie, il sera repris par des accès de cette ferveur première, comme en témoigne le brûlant carnet Numquid et tu… ?, rédigé lors d’une crise profonde en 1916. Pourtant, au moment de solder les comptes, au terme de sa vie et de son œuvre, il se sera montré d’une parfaite fidélité au destin qu’il s’est tracé, à son refus initial. Il mourra avec sérénité, les Géorgiques de Virgile sur sa table de chevet, sans le moindre frémissement vers une conversion de dernière minute.

 Ainsi, le Gide de 1944, celui de Thésée, pourra regarder sans rougir le Gide de 1890, et achever son œuvre sur ces mots : « C’est consentant que j’approche la mort solitaire. J’ai goûté des biens de la terre. Il m’est doux de penser qu’après moi, grâce à moi, les hommes se reconnaîtront plus heureux, meilleurs, et plus libres. Pour le bien de l’humanité future, j’ai fait mon œuvre. J’ai vécu. » 

 Oui, désormais l’œuvre d’André Gide, ces deux amples volumes du Journal, cette quinzaine d’ouvrages de fiction, plus le reste, attesteront, pour tous les esprits avides de liberté, ce que ce que c’est qu’être un homme, face aux joies et au découragement, à l’ivresse des sens, à l’amour et à l’amitié, à la culture et à la création, aux grands bouleversements historiques, à tout ce qui constitue la vie, indépendamment de tout recours à la transcendance, en essayant simplement d’être à la hauteur de sa condition.
 

 Citations

 « Nous restons reconnaissants à Goethe, car il nous donne le plus bel exemple, à la fois souriant et grave, de ce que, sans aucun secours de la Grâce, l'homme, de lui-même, peut obtenir. » - André Gide, Introduction au « Théâtre » de Goethe.

 « Ceux qui, devant que de mourir, peuvent voir accompli ce qu'ils s'étaient proposé d'accomplir, je demande qu'on me les nomme, et je prends ma place auprès d'eux. » - André Gide, Préface aux « Nourritures terrestres »

 « Aujourd'hui, quand je parle de Dieu, je dis non ca-té-go-ri-que-ment. » - André Gide, propos rapportés par Daniel Filipacchi, Paris Match, 1951.

 « On ne saurait avoir parié contre le christianisme avec plus de sang-froid et de raisonnement que Gide, en dépit de ses prudences, de ses repentirs, de ses brèves reprises. » - François Mauriac, Mémoires intérieurs.

 « Si l'on admet que ceux-là seuls seront perdus qui ont délibérément renoncé à Dieu en toute connaissance de cause et par un choix longuement pesé, je ne crois pas en avoir jamais rencontré un cas plus saisissant que celui de Gide. » - François Mauriac, Mémoires intérieurs.

 « Très peu osent décider que le mal est le bien et que le bien est le mal. Très peu osent, pour parler comme Bossuet : « renverser ce tribunal de la conscience qui condamnait tous les crimes ». Ce qu'a accompli Gide avec une tranquillité, une sérénité, une joie à faire peur. » - François Mauriac, Mémoires intérieurs.


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5 réactions à cet article    


  • Gollum Gollum 14 septembre 2015 14:43

    Gide a résolument et irréversiblement dit « non » à la piété de son enfance, il se maintiendra sans flancher dans la seule sphère de l’humain



    Certes. M’enfin faut pas oublier que suite à la lecture d’un grand métaphysicien iconoclaste Gide en arrivera à renier toute son œuvre :

    Bosco rapporte également une discussion à laquelle il participa, avec Gide, à Rabat, à l’époque où ce dernier découvrait Guénon : « Gide : “Si Guénon a raison, eh bien, toute mon oeuvre tombe…”. A quoi quelqu’un lui répondit : “Mais alors, d’autres tombent avec elle, et non des moindres, celle de Montaigne, par exemple…” […] Gide réfléchissait […] Enfin, ému, il avoua la raison de son inquiétude : “Je n’ai rien, absolument rien à objecter à ce que Guénon a écrit. C’est irréfutable.” Comme aucun de nous ne se jugeait en mesure de réfuter ce que Gide lui-même venait de déclarer irréfutable, on se taisait. L’aveu inattendu était d’une telle importance qu’il ne pouvait être suivi que d’un silence approbatif dont, cependant, nul de nous n’attendait qu’il annonçât une déclaration de ralliement à la doctrine de Guénon. En effet, Gide dit : “Les jeux sont faits, je suis trop vieux.” »


    • Laconique Laconique 14 septembre 2015 18:08

      @Gollum

      Je ne connaissais pas cet épisode, et je vous remercie de me le signaler. Mais enfin, si vous connaissez bien l’œuvre de Guénon, je connais bien celle de Gide, et il est tout à fait inexact d’affirmer que « celui-ci en arrivera à renier toute son œuvre ». Il est vrai que Gide a été ébranlé par sa lecture de Guénon. Mais le plus sûr pour savoir ce qui en résulta vraiment, c’est encore de se reporter aux textes de Gide lui-même, et en l’occurrence à l’article de son Journal daté d’octobre 1943 :  


      « Que serait-il advenu de moi si j’avais rencontré [les livres de Guénon] dans ma jeunesse ? (…) A présent, il est trop tard ; les jeux sont faits, rien ne va plus. (…) Je tiens éperdument à mes limites et répugne à l’évanouissement des contours que toute mon éducation prit à tâche de préciser. Aussi bien le plus clair profit que je retire de ma lecture, c’est le sentiment plus net et précis de mon occidentalité. (…) Je suis et reste du côté de Descartes et de Bacon. N’importe ! Ces livres de Guénon sont remarquables et m’ont beaucoup instruit, fût-ce par réaction. (…) En attendant, je persévère dans mon erreur ; et je ne puis envier une sagesse qui consiste à se retirer du jeu. Je veux « en être » et dût-il m’en coûter. » 


      Vous voyez qu’il semble tout à fait abusif de parler de « reniement » smiley ...


    • Gollum Gollum 14 septembre 2015 19:25

      @Laconique

      Oui d’accord. M’enfin l’aveu est là quand même : « En attendant, je persévère dans mon erreur »

      Si erreur il y a c’est l’aveu quelque part de la non validité de son système. Qu’il le choisisse malgré tout relève d’une sorte de nihilisme, d’une incapacité à revenir en arrière (parce que trop vieux) et aussi de la reconnaissance de son incapacité à renier Descartes, etc.., et de la fatalité de son être profond à ne pas pouvoir être autre chose qu’un occidental.

      Mais vous avez raison il n’y a pas reniement. Mais il y a un réel paradoxe à ne pas se renier quand on sent ou sait plus ou moins qu’on est dans l’erreur..

      Je ne crois pas qu’il soit le seul du reste. Je suis persuadé que nombre de nos contemporains savent ou sentent que le système de pensée occidental est pourri de l’intérieur mais s’y complaisent parce qu’incapables de faire le saut métaphysique qui leur permettrait de rejoindre l’Être… Toujours ce blocage de l’intelligence (l’occidental est très intelligent..) qui demande des preuves. Alors que le cœur est là en sourdine qui clame qu’il a compris lui, mais l’intelligence refuse d’écouter. Et l’intelligence seule mène direct au nihilisme, à l’absurde moderne..

    • Laconique Laconique 14 septembre 2015 21:01

      @Gollum
      On dévie un peu du sujet, mais il me semble que la religion officielle de l’occident prône justement la suprématie du cœur sur l’intelligence. « Heureux les pauvres en esprit, car le Royaume des Cieux est à eux », etc. Vous connaissez la suite... Mais c’est là que réside la spécificité de Gide : il a parfaitement saisi les données du problème, il parle de « damnation », on ne peut pas être plus clair, mais il reste dans sa sphère malgré tout. C’est un cas comme on en voit vraiment peu... Sur le plan métaphysique il a tort, mais en tant que « destin » il se distingue, et c’est précisément ce qu’il recherchait. C’est une impasse assurément, mais une impasse volontaire, choisie, et il y a là une forme d’héroïsme...


    • Gollum Gollum 15 septembre 2015 10:06

      @Laconique

      Oui mais il ne faut pas confondre la religion officielle de l’Occident avec l’Occident lui-même.. Leurs valeurs sont antinomiques, raison pour laquelle cette religion est en état de naufrage alors que l’Occident lui se porte bien (enfin selon son point de vue à lui…). Le divorce eut lieu d’ailleurs au XVIIIème siècle. 

      Sinon il y a eu une sorte d’affadissement du cœur dans le christianisme qui s’est transformé en sentimentalisme et qui fit du cœur l’ennemi de l’intelligence, alors que le cœur réellement compris dans son sens vrai est en complicité avec cette intelligence. M’enfin si on commence un débat là-dessus, on déviera effectivement du sujet.. smiley

      Pour ce qui concerne la fin de votre post, oui c’est un peu comme si le diable voyait parfaitement qu’il se trompe tout en ne pouvant s’empêcher de continuer à être diable.. Le constat est là mais la métanoïa ne se fait pas. Un peu comme un naufragé en mer qui verrait une bouée mais la laisserait dériver sans s’y accrocher...

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