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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Andreï Makine ou l’héritage accablant

Andreï Makine ou l’héritage accablant

 De lui, Dominique Fernandez, dans son Dictionnaire amoureux de la Russie disait, il y a quelques années : « A voir la haute stature, le port rigide, le visage taillé à la serpe, la barbe de prophète, les yeux clairs, on dirait un de ces pèlerins qui parcouraient, un bâton à la main (…), l’immensité de la steppe. Mais sous ce physique serein de moine, se cache un esprit rebelle, tourmenté, violent  ». Et c’est bien cette impression qu’il donne, à le voir en photo ou derrière un micro, que son oeuvre, où l’on retrouve la Russie, immense et tourmentée, est bien celle d'une inspiration habitée par une inexplicable tragédie. 

Dans chacun de ses romans, l'écrivain nous plonge dans une Russie toujours plus rude où brille parfois un reflet de France. Mais, même lorsque la France est absente, c’est le français que Makine utilise pour décrire et raconter, comme s'il ne pouvait plus s'exprimer que dans la langue de Racine et de Voltaire. 

« Je crois qu’on détruit une œuvre en lui accolant une biographie »  : Makine est très peu disert sur sa vie. Les critiques, les journalistes en sont souvent réduits à puiser dans ses romans des anecdotes qui leur paraissent autobiographiques. Et même si l'on peut envisager que l’écrivain ait pu, à un moment donné de sa vie, côtoyer les services de renseignement comme le narrateur de Requiem pour l’Est, on ne trouve aucunement et précisément dans ses livres de traces autobiographiques. D'ailleurs l'homme s'en défend, même s'il n'en remet pas en cause la tentation, entretenant par là sa part de mystère. Dans un premier temps, il explique en effet, en citant Flaubert, la raison pour laquelle il ne s’épanche pas : «  Flaubert disait que l’écrivain ne devait laisser que ses œuvres, et que dire des choses sur soi était une tentation petite-bourgeoise à laquelle il avait toujours su résister. Je ne sais pas s’il est très intéressant de savoir si les crises d’épilepsie consécutives à sa syphilis ont pu avoir une influence sur l’écriture de Madame Bovary  ». Mais, lorsqu’il avoue que s’il garde pour lui les éléments de son histoire personnelle, c’est pour ne pas en perdre la sève et la disperser en vaines paroles … ne confirme-t-il pas, à cette occasion, qu’il y a beaucoup de lui dans ses romans ? Devant l’acharnement des journalistes, il répond, alors qu’il vient de publier "Une femme qui attendait : « J’aurais pu vous dire : “ Vous savez quand j’étais étudiant, j’ai été quelque temps dans un village de Sibérie, et bien là-bas il y avait une femme qui attendait depuis trente ans son fiancé parti à la guerre…” Quel intérêt ? Si je fais ça, j’assassine mon roman, je vends mon âme et l’âme de cette femme ». 

Andreï Makine est né en 1957 à Krasnoïarsk en Sibérie. Il serait devenu très tôt orphelin. A ce moment, une femme, sa grand mère, a beaucoup compté pour lui : elle l’a initié dès son plus jeune âge à la langue et à la culture française. Mais cette femme, que l’on retrouve sous les traits de Charlotte dans Le testament français et d’Alexandra dans La terre et le ciel de Jacques Dorme, se référait à une France d’un autre temps et le comportement de Makine aujourd’hui à l’égard de la France contemporaine est révélateur : dans cette France qu’on oublie d’aimer ou dans le Testament français, Makine exprime une sorte de désillusion. Il ne retrouve plus la France surannée qu’on lui avait décrite et à laquelle il rêvait. Cela explique peut-être le réactionnaire qui subsiste en lui et que certains dénoncent. 

Après sa découverte du français, on retrouve Makine adolescent : il s’est alors passionné pour la poésie et lancé dans l’écriture, expression de sa liberté (cette « noble liberté intérieure des Russes » dont parlait Pouchkine). Et puisqu’il nous faut l’inscrire dans une filiation russe, il convient de préciser qu’il admire Dostoïevski, Boulkakov et Bounine auquel il consacrera sa thèse effectuée à la Sorbonne : « Poétique de la nostalgie chez Ivan Bounine ». Par ailleurs, il a voulu s’affranchir de cet héritage en choisissant la langue française. Dès lors, dans la culture hexagonale, il se réfère à Marcel Proust, pour « sa vision poétique des choses » et à Guy de Maupassant « pour la qualité, la rigueur de sa narration ». S’il est vrai que quelques critiques l’ont aimablement surnommé le Proust des steppes, son écriture s'apparente davantage à celle du père de Madame Bovary de par sa parfaite maîtrise du français classique. Dominique Fernandez, dans un article paru le 26 octobre 1995 dans le Nouvel Observateur s’émerveille devant Makine : quand certains lui reprochent des fautes de français, lui y voient, et avec raison, des licences poétiques d’un « étranger qui manie la langue française avec une pertinence et une virtuosité de néophyte supérieures à celle de l’expert chevronné, jusqu’à s’autoriser des néologismes ou remettre en circulation de vieux mots oubliés (sirventès : poème satirique, terme dérivé du Moyen-Âge provençal) ». Cet éloge n’est pas le seul : en effet, on apprécie autant l’accent slave de sa prose que « la musique sobre de la nostalgie et de la douleur  ». Makine dit de ses textes qu’ils sont très modernes tout en restant classiques. Et, il est vrai, que s'ils se révèlent modernes par leur inspiration, ils restent classiques dans leur forme. La Russie désenchantée que Makine décrit est servie par une langue admirable qui tient de celle de nos auteurs français du XIXe que, jeune homme, il a pu lire dans sa Russie natale où la censure n’interdisait pas les Balzac, Zola et Flaubert. 

Lorsque s'ouvre l’ère Brejnev, dans les années 70, se profile pour le jeune Makine la tentation de la dissidence : il aurait fréquenté alors les cercles de la contestation intellectuelle. Mais les ennuis, qui ne cessent de se faire plus inquiétants, l'incite à partir pour la France : comme d’autres compatriotes écrivains il choisit l’exil. On peut ici penser à Ivan Chmeliov qui a exalté l’âme de sa terre dans Pèlerinage en 1935 ou Alexandre Soljenitsyne, expulsé d’Union soviétique en 1977, bien que les immigrés russes en France aient toujours cultivé l’espoir de revoir un jour leur sainte Russie. Et c'est là que le cas Makine est singulier : contrairement aux autres, il tire un trait sur ses racines en choisissant la nationalité française puisque la nationalité russe ne se conjugue à aucune autre. Abhorrant la société matérialiste de l’ère Gorbatchev, il obtient un statut de réfugié politique. Cependant on ne peut nier la douleur qu’il peut y avoir à se couper ainsi de son pays natal. La métaphore de l’amputation, développée dans Requiem pour l’Est, apparaît dès lors explicite : « Plus tard, dans la nuit, je pensai à cette douleur fantôme qu’éprouve un blessé après l’amputation. Il sent, très charnellement, la vie de la jambe ou du bras qu’il vient de perdre. Je me disais qu’il en était ainsi pour le pays natal, pour la patrie, perdue ou réduite à l’état d’une ombre, et qui s’éveille en nous (…) ». 

Avec difficulté, le statut de réfugié obtenu, il parvient à publier ses premiers romans dont la légende veut qu’il les ait présentés comme traduits du russe. En effet, Makine écrit en français et les éditeurs semblent avoir refusé de prendre ce moujik au sérieux. Lorsqu'on lui pose la question : pourquoi le choix du français ? - il répond : « Pour ne pas être poursuivi par les ombres trop intimes de Tchekhov ou Tolstoï  » ? Le français serait donc choisi de façon arbitraire ? Et le russe délaissé du fait du poids de l’héritage littéraire ? En définitive, d’autres explications apparaîssent plus satisfaisantes et révèlent le véritable culte que Makine voue à la langue française, un culte justifié par des critères de littérarité. 

En 1995, la gloire arrive enfin pour lui, grâce à la parution au Mercure de France ( Simone Gallimard se serait dite séduite ) du Testament français. Evènement rarissime dans le milieu littéraire, le livre obtient deux récompenses prestigieuses : le Médicis et le Goncourt, auquel s’ajoute le Goncourt des lycéens. Fait rare également, les jurés du Médicis choisissent de ne pas départager le russe Andreï Makine et le grec Vassili Alexakis, ce qui est significatif du dialogue qui spontanément s'intronise entre les divers pays sur le plan culturel. 

 Après cette consécration, Makine, dont on ne sait plus trop s’il faut le considérer comme un écrivain russe d’expression française (selon François Nourrissier) ou comme un écrivain français d’origine russe (il a obtenu la nationalité française un an après le sacre du Goncourt) a acquis une place incontestable dans le milieu littéraire : il a publié de nouveaux romans, a reçu de nouveaux prix littéraires et est traduit en plus de trente langues.

Aujourd'hui il entre à l'Académie française, dont il sera le membre le plus jeune, consécration d'un parcours exigeant et sans concession.


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14 réactions à cet article    


  • Abou Antoun Abou Antoun 4 mars 2016 13:44

    Merci pour cet excellent article !
    Je n’ai lu que « Le testament français » et j’ai été surpris de la maîtrise de Makine. Avant lui Pouchkine déjà.
    La langue russe a intégré de nombreux mots français principalement au 18-ème siècle. liste non exhaustive mais le russe est structurellement très différent du français.
    Belle performance de Makine donc qui mérite doublement son siège, comme auteur français et comme admirateur de la France, comme le sont la plupart des Russes.


    • Phoébée 4 mars 2016 16:26

      @Abou Antoun

      @Abou Antoun

      ’......et comme admirateur de la France, comme le sont la plupart des Russes.’

      .

      On leur souhaite bien du courage !  smiley


    • moussars 4 mars 2016 15:07

      Merci beaucoup Armelle pour cet hommage à un vrai et grand écrivain.
      Oui, la séparation avec la Russie a dû être difficile pour lui, ajoutée à ses premières années d’ascète en France.
      Pour une fois, je suis reconnaissant aux éternels de l’avoir pris avec eux, dès le premier tour.
      Comment en aurait-il pu être autrement ?
      L’œuvre d’Andreï fait perdurer la littérature du XIX, tant russe que française...


      • Nicole Cheverney Nicole CHEVERNEY 4 mars 2016 17:22

        @ Armelle

        Bonjour,

        Je suis très heureuse de découvrir votre article sur Agoravox consacré à Andreï Makine dont j’avais beaucoup apprécié son roman « Le testament français ».
        Comme amoureuse de la littérature russe, j’ai découvert par hasard chez un bouquiniste, il y a quelques années, plusieurs auteurs soviétiques comme Seménov qui a beaucoup écrit sur la dernière guerre mondiale, Guéorgui Vladimov et son chef-d’œuvre « Le Grand Filon » que Aragon avait fait redécouvrir en France et qui fut traduit du Russe et édité chez Gallimard.

        La guerre froide et la propagande de l’ouest ont complètement écarté et passé sous silence ces grands auteurs russes soviétiques, nombreux et talentueux et qui n’ont cessé de magnifier leur langue maternelle. Nous y retrouvons toute l’âme russe et la richesse d’un style très fort émotionnellement parlant.


        • berry 4 mars 2016 19:13

          « Aujourd’hui il entre à l’Académie française, dont il sera le membre le plus jeune »
           
          Il a pourtant près de 60 ans, alors les autres, je vous dis pas...
           
          Une vraie maison de retraite !


          • Nicole Cheverney Nicole CHEVERNEY 4 mars 2016 19:41

            @berry

            Cela apportera un peu de fraîcheur dans le monde croulant de la très vieille Maison, et au moins nous aurons le plaisir de voir de temps à autre un véritable expert de la langue française en habit vert, ce qui nous changera des salonniers qui s’écoutent parler et pérorer sur les plateaux télé et ces « autorités » ès matière qui plafonnent à un niveau de médiocrité non encore égalé en France.

            Je ne mettrai bien sûr pas toute la docte assemblée dans le même sac, mais tout de même, ils se multiplient comme des petits pains...

            Je serais curieuse de connaître ce que Andreï Makine choisira comme symbole sur son épée académique.


          • Armelle Barguillet hauteloire (---.---.88.187) 5 mars 2016 14:25
            @Nicole CHEVERNEY

            Je pense qu’il a beaucoup à apporter à cette assemblée un peu trop docte. Une vision personnelle et novatrice, une ouverture d’esprit qui sait allier présent et passé et consolider les acquis. Un homme qui semble renouer avec le pas de l’homme dans ce monde où la technologie est devenue très envahissante.

          • A l’est (---.---.14.24) 5 mars 2016 13:52

            Pour écrire un article qui concerne un nouveau membre de l’Académie ce serait bien de ne pas faire de fautes de conjugaison...


            • EvarX (---.---.223.115) 5 mars 2016 15:56


              Bel article, mais en effet plusieurs fautes d’accord :
              lui y voient
              une pertinence et une virtuosité de néophyte supérieures à celle[s ?] de l’expert
              Mais les ennuis, [...], l’incite
              le Médicis et le Goncourt, auquel s’ajoute


              • Nicole Cheverney Nicole CHEVERNEY 5 mars 2016 18:43

                @EvarX

                La mode sur Agoravox en ce moment est de « corriger » les fautes des auteurs d’article par les commentaristes. OK, mais lorsque l’on écrit sur un clavier, on a plus de chances de faire des coquilles qu’en écrivant sur papier où l’on a plus de temps et plus à l’aise pour se relire. Soyez indulgents !


              • EvarX (---.---.223.115) 7 mars 2016 22:12

                @Nicole CHEVERNEY
                En ce qui me concerne, ce n’est pas une mode, j’ai toujours cassé les bonbons des autres avec ce genre de remarques :). N’y voyez pas malice, mon but n’est que d’améliorer cet article au demeurant excellent. Clavier ou papier, tout est une question d’attention.


              • igorencore igorencore 5 mars 2016 19:11

                Merci Armelle pour cet hommage à un auteur qui ne doit rien aux gazettes télévisées et à leur pitres.À travers Makine c’est l’universalisme des Lumières qui trouve un nouveau défenseur .
                Universalisme qui n’a rien à voir avec le relativisme pernicieux et envahissant qui attribue en falsifiant le sens des mots le nom de culture à ce qui n’a pour but que son extinction.


                • Geist Geist 6 mars 2016 14:31

                  Quel exploit ! Entre celui qui couchait dans les caveaux du cimetière du Père Lachaise au début de son séjour à Paris et celui qui s’asseoit aujourd’hui dans les fauteuils de l’Academie Française, il y a un saut digne d’un record olympique. La consécration du vrai mérite. Ça pourrait nous consoler un peu du reste, toutes les remises présidentielles de médailles, guignolesques.

                  Geist

                  • chantecler chantecler 7 mars 2016 13:16

                    Oui, merci Armelle !
                    Suite à votre article, j’attends avec impatience deux ou trois livres d’Andéï Makine , que je ne connais point ...
                    Avec un peu de chance , ça va me passionner ....
                    Cdt.
                    Cr.

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