• AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > « Annie Hall » : l’amour en dents de scie

« Annie Hall » : l’amour en dents de scie

Grand adepte de l’autodépréciation, Woody Allen n’a pas tardé à faire des cafés-théâtres et des plateaux télévisés la tribune de sa propre caricature. À coups de prestations désenchantées, teintées d’autodérision, il n’a cessé de développer et de porter aux nues son personnage fétiche, un juif new-yorkais à la calvitie naissante, névrosé et pétri de complexes, obsédé tant par le sexe que par la mort.

Version moderne des comédies sophistiquées des années 1930, l’agile et raffiné Annie Hall est l’énième terrain de jeu de cet antihéros caractériel et insaisissable. Loufoque et acéré, le long métrage prend pour cadre une métropole plus choyée que jamais, New York, et narre les péripéties, partiellement autobiographiques, d’un comédien perpétuellement indécis, mentalement instable, et atteint d’immaturité affective. Bras d’honneur à l’hédonisme, le récit, brut et carré, carbure à l’insatisfaction, l’angoisse, la contrariété et l’incompréhension. Mais se leste néanmoins d’une bonhomie ponctuelle.

L’amour qui vacille

Chef-d’œuvre retors touchant à la rupture, l’introspectif Annie Hall met en scène une Diane Keaton changeante, en équilibre instable, malaisée en amour et quelque peu friande de cannabis. Sentimentalement liée à un Alvy Singer paternaliste et despotique, Annie est vigoureusement priée de se conformer à son goût pour le cinéma d’auteur et la psychanalyse, tandis qu’un voile de jalousie nappera continûment leur relation. Une union douce-amère, certainement plus toxique que salvatrice.

Si le couple central tient lieu de clef de voûte scénaristique, on le doit essentiellement à la vision lumineuse d’un technicien de l’ombre. Ralph Rosenblum, chargé du montage, a remanié Annie Hall avec la volonté manifeste de recentrer le récit sur une histoire d’amour chancelante. Pour cela, il décida d’amputer certaines séquences, dont le monologue d’ouverture, et de sacrifier sans état d’âme plusieurs intrigues secondaires. L’art de tailler dans le gras pour ne conserver que les pièces de choix.

Démultiplication narrative

Aussi fluides qu’une bille dans une glissière, les répliques claquantes fusent et font le nid des bons mots. Marshall Michael Brickman et Woody Allen, les deux scénaristes, parviendront même à faire passer plusieurs expressions pimentées dans le langage courant. Travail d’orchestration, outil de précision, l’écriture donne ses armes à une œuvre fondatrice.

À l’efficacité du texte se superpose celle des images. Superbement photographié par Gordon Willis, Annie Hall regorge d’idées de réalisation et de séquences à marquer d’une pierre blanche : le repas de famille en compagnie d’une vieille grincheuse antisémite, la rencontre avec une journaliste par trop cérébrale, les séances improbables de psychothérapie, la file d’attente mouvementée au cinéma, l’emménagement impromptu d’Annie, le premier baiser fugace ou encore la pose grotesque avec les homards.

De bout en bout, Annie Hall garde la mélancolie et les relations accidentées en ligne de mire. Dès l’ouverture, Woody Allen songe à cette vie qui se consume lentement, brisant le quatrième mur dans un monologue aride et imprévisible. Ses descriptions convulsives se nichent en nombre dans une démultiplication sans bornes de la narration. Les procédés et effets se juxtaposent ainsi avec l’habileté d’un joueur de bonneteau : monologues intérieurs ou face caméra, sketchs, interviews, sous-titres, dialogues, split-screen, bonds temporels, mise en abîme, etc. Une débauche de moyens propre à répandre le percutant et le corrosif.

Rien ne viendra enrayer la mécanique allénienne. Ni le flux des joyeusetés, ni le reflux des mécontentements. Conviés au spectacle, Christopher Walken, Sigourney Weaver et Jeff Goldblum profiteront à plein du coup de projecteur, imposant leur minois dans une machine à Oscars parfaitement huilée. Qui trouverait à y redire ?

 

Lire aussi :

Cadrer l’infini

 « Alice dans les villes » : le vertige des abîmes

« Joe », le Sud sauvage


Moyenne des avis sur cet article :  5/5   (5 votes)




Réagissez à l'article

4 réactions à cet article    


  • stanley stanley 3 juillet 2014 15:33

    Nul autre artiste que lui n’a exploré l’âme humaine avec autant de passion et de lucidité. S’attachant a critiquer ouvertement la sienne, plus que toute autre d’ailleurs...Il a l’égo de ceux qui n’ont pas confiance en eux. Ce qui rend précieux leur avis sur le monde et la société.


    • Julien30 Julien30 4 juillet 2014 07:36

      « Nul autre artiste que lui n’a exploré l’âme humaine avec autant de passion et de lucidité »

      N’exagérons pas trop quand même.


    • Laconique Laconique 3 juillet 2014 18:00

      Excellent, Annie Hall. Un des meilleurs de Woody Allen.


      • bakerstreet bakerstreet 4 juillet 2014 12:24

        Bravo Jonatan pour cet article


        J’ai toujours eu l’impression qu’il y avait deux Woody Allen. 
        L’un qui produisait des comédies aimables, issues du marivaudage, mais qui ne tiendraient pas l’affiche si son nom n’était pas en haut de l’affiche. 
        Elles nous donnent l’image d’un Woody assez cabotin, se débattant parfois de sketchs laborieux, bavards, et hystériques. 

        Et puis il y a ces petits bijoux, non, ces grands films qui nous ont marqué, qui nous laissent encore médusés bien des années après. 
        « Annie Hall » bien sûr en fait partie. 
        Et aussi « intérieurs »...
        Je ne parle pas de ce petit régal extraordinaire qu’il a sorti l’an passé : « Blue jasmine ».....Ouh la là....

        « Match point » avait fait très fort aussi au niveau de la puissance du service
        Ils appartiennent à cette vaine un peu cynique et tranchante comme un scalpel, qui vous met la peau des sentiments à vif. 
        Tchekhov n’est pas loin. Maupassant non plus !

        Finalement, il se pourrait bien que Woody Allen ne soit pas que schizophrène. 

        Je pense à cette troisième voix qu’il a exploré avec bonheur : Des films au scénario déjanté, issues un peu de la poésie fantastique de Ray Bradburry, comme « la rose pourpre du Caire », « Zelig », ou l’on passe comme Alice, de l’autre coté du miroir des apparences, avec un bonheur d’enfant. Une façon de faire qu’il avait aussi enclenché dés ses débuts, avec des productions comme « prends l’oseille et tire toi », ou « Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe ! »

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON






Les thématiques de l'article


Palmarès



Partenaires