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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Artemisia Gentileschi : la colère et le génie

Artemisia Gentileschi : la colère et le génie

Ouverte au public depuis le 14 mars, l’exposition picturale consacrée à la plus grande figure féminine de la Renaissance italienne fermera ses portes le 15 juillet au musée Maillol. Un évènement majeur pour tous les amateurs de peinture, mais aussi pour tous ceux et celles qui militent pour l’émancipation des femmes. Victime d’un viol qui a marqué tout à la fois sa vie et son travail artistique, Artemisia a effectivement été, à sa manière, une des héroïnes de la cause féminine...

Le 19 février 2009, AgoraVox publiait une courte biographie d’Artemisia Gentileschi rédigée par mes soins pour rendre hommage à cette femme peintre passionnante à bien des égards. Aujourd’hui, le musée Maillol et la Fondation Dina Vierny organisent une exposition dédiée à cette artiste au caractère bien trempé. Intitulée « Pouvoir, gloire et passion d’une femme peintre », elle permet d’admirer quelques-unes des toiles de cette femme peintre dont le nom brille désormais au panthéon de la Renaissance italienne.

Artemisa Gentileschi (1593-1653) n’aurait peut-être jamais peint et sans doute jamais été violée – son agresseur n’était autre que le peintre Agostino Tassi à qui son père l’avait confiée – s’il n’y avait eu auparavant une autre grande figure de la peinture féminine : Sofonisba Anguissola. Indiscutablement, la géniale Crémonaise a ouvert la voie à d’autres femmes italiennes : Lavinia Fontana à Bologne, Barbara Longhi à Ravenne ou Fede Galizia à Milan, toutes très talentueuses et reconnues comme telles par leurs contemporains.

Grâce à elles, la voie a été ouverte à Artemisia dont les qualités picturales n’avaient rien à envier à ces aînées. Mais Artemisa, portée par une énergie remarquable et une rare détermination, est allée plus loin. En Italie à cette époque, les femmes, aussi douées soient-elles, restaient à vie sous la tutelle des hommes : les pères tout d’abord, puis les maris ou les frères. Insupportable pour Artemisia. De même, les femmes étaient-elles interdites d’académie. Insupportable pour Artemisia. Enfin, si les femmes avaient le droit d’étudier l’anatomie féminine, il n’était pas question qu’elles portent le regard sur le corps nu des hommes. Insupportable pour Artemisia qui, bravant les interdits, travailla sur la nudité masculine en rémunérant des modèles.

Une violence digne du Caravage

Paradoxalement, le viol subi par la jeune fille et le procès public qui en a étalé la honte sur la place publique auront contribué à libérer en elle une volonté farouche sans laquelle sa vie d’artiste eût sans doute pris un cours plus tranquille. C’est ainsi que la Romaine Artemisia, partie à Florence, parvint à force d’opiniâtreté à entrer en 1616 dans la prestigieuse Accademia delle Arti del Disegno dont furent membres Michel-Ange, Cellini, Vasari, Le Titien ou bien encore Le Tintoret : Artemisa en fut la première femme et en resta longtemps la seule.

C’est aussi dans ce viol qu’elle puisa son extraordinaire violence. Cette violence qu’elle avait subie et qu’elle réussit à convertir dans sa peinture, au point de rendre sa décapitation d’Holopherne par Judith aussi crue, si ce n’est plus, que les toiles, pourtant à la limite du soutenable, du génial Caravage. Plus intéressant encore, et incontestablement emblématique d’un manifeste féministe, Artemisia prit délibérément le parti de modifier la scène biblique pour faire de la vieille servante de Judith une jeune complice dans la décapitation du général envoyé par Nabuchodonosor assiéger la ville judéenne de Béthulie. Impossible de ne pas voir dans cette brutale détermination la vengeance de la féminité outragée.

Malgré son immense talent, Artemisa n’a jamais réussi à obtenir, comme l’avaient fait avant elle Sofonisba Anguissola ou Lavinia Fontana, le soutien et la protection des gens de cour. Non qu’elle n’ait pas travaillé pour la noblesse et les personnalités d’Église, mais sans jamais pouvoir obtenir de ces prestigieux et fortunés commanditaires le mécénat qui lui eût assuré confort et sérénité. La faute à un caractère mal compris dans une société machiste où les femmes se devaient d’être soumises. Une soumission à laquelle Artemisia ne s’est jamais résolue.

Il reste trois mois pour visiter cette exposition...

Précédents articles sur les femmes peintres (outre ceux consacrés à Artemisia Gentileschi et Sofonisba Anguissola) : 

Mademoiselle Capet (Gabrielle Capet)

Adelaïde (Adélaïde Labille-Guiard)

Catharina van Hemessen, la pionnière oubliée


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16 réactions à cet article    


  • antonio 17 avril 2012 10:21

    Bonjour Fergus,
    Merci pour cet article.
    La violence exceptionnelle qui se dégage de la toile où Holopherne est décapité met à mal tous les préjugés, les idées reçues , les clichés, sur la prétendue douceur qui serait l’apanage des femmes...la femme est un être humain comme les autres et c’est tant mieux !


    • Fergus Fergus 17 avril 2012 10:52

      Bonjour, Antonio.

      Merci pour ce commentaire.

      Globalement, il faut quand même reconnaître que les femmes sont naturellement moins violentes et plus pacificistes que les hommes, cette réalité étant sans doute principalement liée à leur état de mères ou de futures mères, viscéralement attachées à la protection de leurs enfants nés ou à venir.

      Les femmes n’en sont pas moins capables d’une grande violence, notamment pour se venger ou venger des proches. Mais elles peuvent également se révéler ultra-violentes par idéologie comme l’ont montré dans le passé quelques membres féminins de groupuscules activistes.

      Les constats judiciaires sont toutefois éloquents : l’écrasante majorité des délinquants et des criminels sont des hommes. Mais la délinquance et la radicalisation des jeunes filles tendent à augmenter de manière inquiétante.

      En ce qui concerne Artemisia, sa violence est fort heureusement restée à l’état pictural, mais il faut reconnaître qu’elle s’exprime avec une force à la fois glaçante et fascinante.


    • Piere CHALORY Ézotérik Speed 17 avril 2012 15:31

      Bonjour Fergus


      Je ne connaissais pas Artemisa Gentileschi, et il est certain que son oeuvre apparait comme largement influencée, et pour cause, par le Caravage. À cette époque en Italie, en Hollande et ailleurs, les peintres « savaient peindre ». La violence était aussi liée à l’époque, quoique aujourd’hui, ça ne c’est pas vraiment amélioré, sauf que les photographes ont remplacé les peintres. 

      Vous connaissez certainement l’histoire de Benvenuto Cellini, qui était un véritable sérial killer avant l’heure, il a été sauvé par son talent exceptionnel et les relations qui en découlaient avec les papes de l’époque, qui l’ont protégé. 

      Dommage que l’art n’intéresse pas grand monde aujourd’hui. 

      ps : Je viens de poster mon 4ème article qui est en ligne actuellement sur Agora vox : « vol 714 pour six mai », mais je n’ai toujours pas compris ou on peut voir le nombre de lectures de nos articles, pourriez vous me renseigner ? merci d’avance. 

      • Fergus Fergus 17 avril 2012 16:02

        Bonjour, Ezotérik Speed.

        L’époque était en effet très dure. Et si Cellini a été un meurtrier, effectivement sauvé par son talent, cela a également été le cas du Caravage qui a plusieurs fois séjourné en prison. Lui aussi a tré largement bénéficié de son immense talent pour éviter des châtiments plus durs.

        J’ai lu avec intérêt votre article du jour. Mais je suis incapable de vous renseigner sur le nombre des lecteurs. Le mieux serait de poser la question aux gestionnaires du site.


      • alberto alberto 17 avril 2012 15:56

        Salut Fergus

        C’est marrant, mais j’ai eu un peu la même idée en visitant la Galerie des Offices où la toile de ton héroïne étêtant Holopherne côtoie celle du Caravage et son sacrifice d’Isaac mais aussi et surtout celle de Battistello où Salomé brandit fièrement la tête fraichement coupée de Jean le Baptiste ! 

        Toutes ces toiles dans la même salle à quelques mètres les unes des autres...

        Mais dis-donc, Artemisa et Battistello, ils auraient déjà pu se croiser, chemin faisant, non ?

        Merci pour ton article bien intéressant.


        • Fergus Fergus 17 avril 2012 17:38

          Salut, Alberto.

          Merci pour ton commentaire.

          J’avoue ne pas me souvenir de cette toile de Battistello aux Offices. Mais je sais qu’il a effectivement traité le sujet de Salomé, comme d’ailleurs de nombreux caravagistes.

          Que Battistello ait rencontré Artemisia, c’est presque certain car il a sa séjourné à Florence à peu près au moment où elle entrait à l’Accadamia del Disegno.

          Bonne journée.


        • rosemar rosemar 17 avril 2012 16:28

          Bel article sur une artiste que je découvre...Merci Fergus de défendre aussi la cause des femmes...

          Bonne journée

          • Fergus Fergus 17 avril 2012 17:40

            Un grand merci, Rosemar.

            C’est un plaisir pour moi d’essayer, à ma manière et en toute modestie, de mettre en valeur des héroïnes méconnues du monde des arts.

            Bonne journée.


          • gordon71 gordon71 17 avril 2012 16:52

            bonsoir

            Merci Fergus de défendre
            aussi la cause des femmes...

            des peintres tout simplement quelque soit leur sexe

            pas besoin d’insister sur son sexe pour trouver qu’elle a du génie


            • Fergus Fergus 17 avril 2012 17:45

              Bonjour, Gordon.

              Vous avez raison, le talent, et plus encore le génie, n’ont pas de sexe.

              Cependant, il est un fait que les femmes ont, tout au long de l’histoire de l’Art, été moins bien traitées que les hommes. Il est donc juste de les remettre en lumière, précisément pour montrer que celles qui ont pu exercer leur Art, souvent en se battant contre les préjugés, méritent autant d’éloges que leurs homologues masculins.


            • La râleuse La râleuse 17 avril 2012 17:27

              Bonjour Fergus et bonjour à ceux qui vous lisent.

              L’illustration choisie pour votre article n’est pas la moins « violente » parmi les œuvres de l’artiste.
              Sans vouloir interroger mon subconscient, j’avoue avoir, pour ma part, un petit faible pour celle-ci.

              « Malgré son immense talent, Artemisa n’a jamais réussi à obtenir, comme l’avaient fait avant elle Sofonisba Anguissola ou Lavinia Fontana, le soutien et la protection des gens de cour… La faute à un caractère mal compris dans une société machiste où les femmes se devaient d’être soumises. »

              Ne serait-ce pas plutôt que, comme toute femme de caractère, qui plus est, une femme de talent, elle effrayait des individus pusillanimes ?

              -*-*-*-*-*-*-*-*-

              Je ne visite pas souvent l’agora ces derniers temps. L’abondance d’articles politiques me « gavent » smiley. Mais pouvoir y découvrir un de vos articles, comme de coutume de qualité, est toujours un plaisir.

              Cordialement


              • Fergus Fergus 17 avril 2012 17:54

                Bonjour, La râleuse.

                Merci pour votre commentaire.

                J’aime beaucoup, moi aussi, Suzanne et les vieillards. Vous avez raison, Artemisia effrayait sans doute ces messieurs par son caractère et sa farouche volonté d’indépendance. Qui plus est, au risque de vivre moins bien de sa peinture, elle avait fait le choix de ne pas se laisser enfermer dans les portraits rémunérateurs de la noblesse et des cardinaux comme ses consoeurs, donnant notamment libre cours à sa prédilection pour les sujets bibliques, et en particulier pour des héroïnes comme Judith et Suzanne.

                Cordialement.


              • cevennevive cevennevive 17 avril 2012 19:05

                Bonjour Fergus,

                Merci de nous faire connaître cette femme tourmentée et pleine de talent.

                Je connaissais la « Judith » de Cristofano Allori, qui illustre le coffret « Juditha Triumphans » de Vivaldi, et que ma fille Nathalie, peintre, a copié magnifiquement, mais je ne connaissais pas cette « Judith »-là.

                En ce qui concerne Artémisia, n’est-ce pas le propre des grands artistes d’être « tourmentés » et ultra sensibles ? Finalement, ils ont de la chance de pouvoir trouver un exutoire en composant ou en peignant...

                Cordialement.

                 


                • Fergus Fergus 17 avril 2012 19:29

                  Bonjour, Cevennevive.

                  Merci à vous pour cette visite.

                  Cristofano (ou Cristofori) Allori, encore un qui, dans l’air du temps, s’est emparé du thème de Judith. il n’y avait finalement que l’embarras du choix pour illustrer le célèbre oratorio de Vivaldi.

                  Peut-on affirmer que le tourment est propre aux grands artistes ? Pas si sûr : tant en peinture qu’en littérature ou en musique, on trouve des créateurs effectivement sujets à de grands tourments, mais d’autres au contraire d’une étonnante sérénité (en musique par exemple : Beethoven vs Haydn).

                  Quant à Artemisia, on connaît l’origine de ce tourment, et l’on ne peut effectivement que se féliciter qu’elle ait pu lui trouver un exutoire dans la peinture.

                  Cordialement.


                • Peachy Carnehan Peachy Carnehan 17 avril 2012 22:50

                  Bonsoir Fergus.

                  J’ai apprécié ton article en modération hier. Je suis heureux de le lire en publication aujourd’hui. C’est toujours un plaisir.


                  • Fergus Fergus 17 avril 2012 22:55

                    Bonsoir, Peachy.

                    Merci pour ton commentaire.

                    Rien à voir : si tu n’as pas vu le sondage CSA qui vient de sortir, je te conseille d’en prendre connaissance ; entre cette enquête et les ralliements à Hollande qui se multiplient, ça commence sérieusement à sentir le roussi du côté de Sarkozy.

                    Cordialement.

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