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Artiste à vendre

Indépendance et autonomie avérées de la création artistique ? Vaste question... Quand l’artiste contemporain se confond avec le « fou du roi ».

Ces éléments concernant l’indépendance de la création vont de l’impératif matériel et financier, qui pèse sur toute structure culturelle, à la tendance politique, pas systématique il est vrai, d’utiliser la culture à des fins de communication plutôt qu’à celles visant à émanciper les « consommateurs » et à l’élévation des esprits.

Par ailleurs, ce sont aussi les pressions s’exerçant sur les artistes qui sont également intéressantes, car ces pressions, si elles existent (et elles existent, il n’est pas difficile de le démontrer), ne peuvent qu’orienter plus ou moins les choix esthétiques qui sont les leurs. En d’autres termes, la seule question qui vaille : les artistes sont-ils libres ?

Et la question n’est pas exempte de difficultés ! Faut-il prendre en compte l’élément psychosociologique à la Bourdieu ou alors ne s’en tenir qu’aux faits économiques, politiques ou aux statistiques pour définir la création, considérer la profusion des œuvres, définir l’œuvre comme ce qui n’existe que dans son rapport au public ?

Ce questionnement sur la relation de l’institution culturelle à la création artistique ne peut en réalité que se centrer - en l’utilisant comme pivot - sur la notion d’"autorité". Et cette "autorité" émanant, étymologiquement, du haut (hiérarchie) devrait s’abattre sur l’artiste, alors limité dans son action par des pouvoirs publics le sommant de s’exécuter en suivant les décisions et les choix artistiques initiés au plus haut niveau.

Malraux l’initiateur qui y croyait, Lang, plus stratège, et leurs amis...

Or, l’on peut s’attarder, entre autres, sur la réflexion sur l’autorité d’Hannah Arendt. Elle développe dans la Crise de la culture, qu’il est apparu rapidement que l’autorité n’était pas forcément du côté où on l’attendait. Outre le fait que l’autorité soit en "recul", malgré les efforts de notre ex-ministre de l’Intérieur, et que la sphère politique soit l’une des premières à en pâtir avec l’Education nationale, il faut rappeler, précise-t-elle, que le concept est à distinguer de l’autoritarisme. Car si l’autorité permet l’exercice d’un pouvoir coercitif, c’est toujours accompagné d’une légitimité. Le politique, en ce sens, n’est légitime que pour autant qu’il dispose de cette autorité légitimante. La notion n’est en rien antidémocratique dès lors qu’elle se comprend comme ce qui transcende l’Etat et lui permet, réellement, d’agir.

Or, cette crise de l’autorité dont il est souvent question pourrait faire penser que l’État cherche à asseoir son autorité perdue et, donc, sa légitimité, par autre chose. Cela peut se faire par la force, sauf qu’on n’est plus en démocratie. Ce peut être également par d’autres subterfuges dont la manipulation de l’opinion pourrait être le contournement de tendances « totalitaristes ». Et les méthodes sont variées et quelque peu machiaveliennes.

L’une d’elles est éminemment intéressante : elle s’actualiserait par le biais de la respectabilité qu’octroie la culture, aujourd’hui présente partout, jusque dans des tourismes pas très scrupuleux et respectueux de la chose artistique.

Manipulation ? Voici donc l’artiste au centre de stratégies qui, dans son activité créatrice, est tenu, pour se faire une place dans l’institution, d’éviter de se montrer trop subversif ou trop critique ou trop éloigné du principe de réalité, des instances normatives, du goût du peuple, en somme, du pouvoir. Art et pouvoir.

La culture et l’art se déplacent alors du côté de l’ordre...

Devant ce pouvoir de la culture et de son ministère, cette dernière est happée dans l’obligation nouvelle de faire « tenir debout » (stare = l’Etat), en ordre, une société en perte, paraît-il, de repères.

La création artistique se trouve en demeure de répondre au cahier des charges de la fabrication du lien social. Mais est-ce là le rôle du créateur ? Car si la création artistique accepte de ne créer que ce qui se range dans les cadres définis d’un certain réalisme politique et social (qui permet et autorise de rêver d’un certaine manière, et pas d’une autre, à travers les « illusions » offertes par l’art), elle oublie que, comme création, elle est créatrice de mondes et de réalités à venir (pas forcément à réaliser) dont le propre se définit dans l’émancipation et dans le refus de tout modèle imposé. Eloge « deuleuzien » des arts libres et libérés...

Car, en effet, la politique culturelle est aussi une politique et, à ce titre, elle est pragmatique. La création qui s’y plie se vide alors de son souffle vital, de sa respiration. Elle perd sa capacité de résistance, et, allons-y, de sa capacité de résistance à la mort.

Le politique n’est pas seule responsable, tant la tendance globale est celle de l’assimilation des biens de consommation culturels aux biens de consommation tout court. L’exception que constitue ces biens culturels n’est peut-être plus aussi perceptible qu’à d’autre époques... et leur récupération publicitaire ou marketing, de "contrôle" et d’incitation ne font qu’accélérer ce processus, dans lequel les créateurs sont, en tant qu’êtres sociaux, politiques et, surtout, comme créateurs de mondes, plutôt officiels, des collaborateurs, absolument absorbés et réduits en fous du roi légitimateurs et légitimants de leurs financeurs. Et la création devient politiquement correcte et syndicalisée...

Quel est l’avenir de la création dans ces conditions ?

On parle depuis de nombreuses années de décentralisation culturelle. L’investissement des collectivités en la matière surpasse celui de l’État et l’on pourrait espérer que le recul du ministère dans l’ingérence culturelle puisse être positif pour la liberté de la création. Et pourtant...

La proximité plus grande des élus et des projets culturels dans la ville accroît l’interdépendance des impératifs électoraux et des choix esthétiques. Le créateur a besoin de moyens dont l’octroi subventionnaire par les pouvoirs locaux n’est jamais sans parti pris. Il s’agit bien d’une forme complexe, subtile, de totalitarisme, discret et de proximité !

Par ailleurs, l’instrumentalisation culturelle, du fait de ces rapprochements hasardeux pourrait être plus grande encore. La culture-vitrine d’un programme électoral ou d’un élu est toujours espérée parce que cela est une légitimation d’idées subverties par les promesses de subventions. Et le phénomène de médiatisation, pas très neuf, ne fait qu’accroître cette tendance.

À cela il faut ajouter la complexité technique (de cette technocratie culturelle, par ailleurs) qui permet à un projet de voir le jour. L’action artistique et culturelle n’en sort pas grandie dans la mesure où il sera plus facile de choisir des événements dont on est sûr qu’ils aboutiront, au-delà de la qualité de l’oeuvre.

Moins de risque et plus de «  cirque » donnent vie à la sécurité et au confort de certains artistes (une minorité dont la créativité serait à questionner) et du public, c’est-à-dire dans la contradiction la plus dialectique qui soit, aux logiques les plus mortifères.

C’est là-dessus qu’il faut terminer, en effet. Avec Tocqueville, loin d’être l’intellectuel le plus révolutionnaire, le bonhomme ajoute ce point d’interrogation sur ce qu’il appelle le « despotisme doux ». Il décrit, tout simplement, un monde qui ressemble fort au nôtre. Après qu’il eut décrit le nouveau « Léviathan » des temps modernes (pouvoir immense et tutélaire qui, en somme, phagocyterait l’esprit critique du quidam et au passage vidant l’art de sa substance) qui veille paternellement sur chacun d’entre nous, on ne peut s’empêcher de penser au type de société qui se construit ici.

Ce passage montre simplement vers quoi peut aboutir la « crise de l’autorité », c’est-à-dire la crise de légitimation citoyenne du pouvoir politique, autorité conçue comme fonds commun, garante de la liberté et notamment de liberté créatrice. Voilà le glissement vers un autoritarisme qui ne dit pas son nom, qui ne se voit pas, mais qui, à travers la toute-puissance du « loisir » et de son extension à l’appréhension de la création artistique bride jusqu’à la créativité et sa capacité à résister. Notre époque serait-elle celle de cette mort annoncée de l’art ?


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6 réactions à cet article    


  • NPM 7 juin 2007 11:15

    « les artistes sont-ils libres ? »

    En France non, car ils sont subventionné. D’ailleur il suffit de voir les feuilleton Ultra Politiquement correct et Citoyens produit par les français !

    Quand à la musique, je vois des groupe d’extréme gauche, mais pas d’extréme droite. Un pur hasard, indépendant de la volonté de nos fonctionnaires, bien sur !

    L’artiste n’est libre que s’il a plusieurs clients, donc s’il y a des riches. Sans riches, pas de culture.


    • La mouche du coche La mouche du coche 8 juin 2007 10:55

      Cet article est un peu confus mais a l’immense mérite de traiter un point CAPITAL de notre vie : La société des gens et ses artistes. (car ce sont les siens à n’en pas douter ) smiley

      Disons en vrac pour commencer :

      - La société, l’état, le pouvoir ne peuvent empêcher l’artiste de faire ce qu’il veut, car elle n’en a pas les moyens et surtout elle ne « voit » pas ce que fait un artiste ;

      - Il ne faut pas opposer de façon trop violente l’artiste et l’état : D’un coté, l’état est très nul parcequ’il ne connait rien à l’art (surtout le Ministère de la culture quand on voit ses programmations) mais il peut être impressionné par les artistes et veut les protéger. De l’autre coté, l’artiste n’est pas sans défaut. Il a une énorme réticence à s’associer à la vie publique (voir Demian qui n’a pas voulu venir aux réunions d’AVox) et il faut donc l’obliger.


    • Nick T Nick T 9 juin 2007 00:57

      Au-delà de mes confusions, qui sont réelles, j’ajouterai que personne ne parle des critères de sélection des arts subventionnés. C’est critères, insondables et inconnaissables, fonctionnent comme des obligations pour l’artiste, ou du moins pour bon nombre d’entre eux.

      Adressons-nous à notre bon ministère pour obtenir ces réponses. Et je vous le confirme, pour l’avoir tenté, ces critères sont classés secret-défense.


      • La mouche du coche La mouche du coche 10 juin 2007 22:18

        Je hurle de rire parceque j’ai subit la même chose smiley

        Mais j’ai la réponse : Pour obtenir ses subventions, il suffit d’observer ceux qu’ils les obtiennent ! Et ce qu’on voit c’est qu’ils vont draguer le Ministère pour les obtenir. Ils sont connus de lui et savent faire les phrases qui plaisent. Ce sont souvent les mêmes d’année en année. Ce sont DES COURTISANS smiley


      • Nick T Nick T 9 juin 2007 03:52

        CES critères, à l’évidence...


        • Nick T Nick T 12 juin 2007 00:32

          Une lecture carrément intéressante à ce sujet : le petit livre radical de Jean Dubuffet, inventeur de l’Art Brut, intitulé « Asphyxiante culture ». A se procurer absolument.

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