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Au musée Camando et chez Maxim’s, sur les pas de Marcel Proust

Il me faut une raison importante pour quitter ma Normandie, alors que le printemps la couvre de fleurs, la grise de parfums, l’enlumine de couleurs et lui prête la voix mélodieuse de la grive musicienne, du merle, du pinson et du rouge-gorge. Mais en ce jeudi 22 avril , le motif est suffisamment attrayant pour que j’y cède, puisqu’il n’est autre que le rendez-vous annuel auquel le Cercle Littéraire Proustien de Cabourg-Balbec nous convie, afin de mettre, pour quelques heures, nos pas dans ceux de Marcel Proust et ainsi de remonter le temps. Si l’écrivain fut durant des années fidèle à la Normandie estivale, il passait les printemps, les hivers et les automnes, dans la capitale. Il était certes plus citadin que campagnard et son Paris était celui de la Belle Epoque, paré d’un attrait irrésistible, si je me souviens des descriptions que mon aïeule m’en faisait avec de la lumière dans les yeux.
 

Je ne me suis jamais sentie parisienne bien que j’y sois née, car ce que je préfère fouler, ce ne sont ni les pavés, ni le bitume, mais le sable et l’herbe, davantage rat des champs que rat des villes. Néanmoins, il ne me déplaît pas d’y péleriner et de m’attarder sur les lieux où vécurent les poètes, les écrivains, les peintres, de visiter les musées dont Paris regorge et de voir couler la Seine dont je suis si proche de l’estuaire. Reynaldo Hahn, ami de Marcel, disait à propos de Paris : " Ce qui compte, ce n’est pas d’y naître mais d’y renaître, ce n’est pas d’y être mais d’en être ".

Et ce Paris, c’est tout d’abord pour Proust, celui de la plaine Monceau qu’il parcoure quotidiennement, habitant avec ses parents 9, Bd Malesherbes de 1873 à 1900, puis rue de Courcelles jusqu’au décès de sa mère en 1905. Le quartier était, par conséquent, le sien et le parc Monceau, le jardin où il jouait enfant sous la garde vigilante de Françoise. Or, en cette matinée d’avril, le printemps est présent dans le parc où, à défaut de pommiers normands, poussent des essences rares rassemblées par le paysagiste du duc de Chartres Carmontelle : érable pourpre, micocoulier, paulownia, tilleul argenté, févier d’Amérique, tulipier de Virginie, arbre de Judée ; le décor champêtre est beau comme le rêve de ce duc épris de végétal. L’Etat, en faisant l’acquisition du parc en 1852, permettra à des gens fortunés appartenant non à la noblesse d’antan, qui conserve son pré carré du Bd St Germain, mais à la nouvelle aristocratie de l’argent, de construire de somptueux hôtels en bordure de ses frondaisons. En quelques lignes, l’écrivain dépeint les lieux :

Un petit bout de jardin avec quelques arbres qui paraîtrait mesquin à la campagne, prend un charme extraordinaire avenue Gabriel, ou bien rue de Monceau, où des multimillionnaires seuls peuvent se l’offrir.

Moïse de Camondo, descendant d’une lignée prestigieuse de juifs séfarades, comptant au nombre de ces privilégiés, fera bâtir son hôtel selon ses plans dans les années 1910, après avoir démoli celui de ses parents, afin d’y abriter ses collections de meubles et d’objets précieux, chargeant l’architecte René Sergent de mener à bien les travaux. Le résultat sera à la hauteur de l’inestimable collection que cet homme va acquérir avec une sûreté de goût jamais prise à défaut, tout au long de sa vie. Mais qui étaient les Camondo ?

Le fondateur de la dynastie, après que ses ancêtres banquiers aient été chassés d’Espagne par l’Inquisition, est un certain Abraham Salomon, établi à Galata au nord de la Corne d’or et qui diversifiera très vite ses activités au point d’être, non seulement un familier du Sultan Abdul Hamit II, dont il influencera la politique, mais un philanthrope éclairé qui contribuera à changer la physionomie d’Istambul en construisant des écoles, des orphelinats, des hôpitaux, des synagogues, les premiers tramways et la première ligne de bateaux à vapeur sur le Bosphore. C’est lui encore qui sera dépêché à Vienne, par la cour ottomane, pour la représenter au mariage de François Joseph, empereur d’Autriche, avec Elisabeth de Wittelsbach, plus familièrement connue sous le nom de Sissi.

Ses descendants Abraham-Behor et Nissim de Camondo - la famille ayant été anoblie par le roi Victor-Emmanuel II en remerciement de leur aide à la réunification de l’Italie - établis désormais dans la capitale française, participent à leur tour, selon l’exemple du patriarche, leur grand-père, à la vie économique de notre pays, finançant le canal de Suez et s’associant aux Pereire et aux Erlanger pour administrer de nombreuses banques et entreprises. Leurs fils respectifs Isaac et Moïse, tous deux épris de culture, se désengageront progressivement des affaires pour gérer la fortune acquise et surtout pour se consacrer à leur passion de l’art et du mécénat : Isaac parviendra à acquérir quelques-uns des plus admirables chefs-d’oeuvre du mouvement impressionniste qu’il léguera au Louvre à sa mort en 1911, tandis que son cousin Moïse ( 1860 - 1935 ) fera en sorte de reconstituer, dans son hôtel particulier édifié selon le modèle du Petit Trianon, une demeure artistique du XVIIIe siècle, véritable bonbonnière à la Marie-Antoinette, afin de remettre au goût du jour cette époque de l’ancien régime qu’il considérait comme synonyme de civilisation.

Terminé en 1914, la demeure ne connaîtra que de brefs instants de bonheur. La vie de Moïse ne sera pas un long fleuve tranquille. Marié à Irène Cahen d’Anvers, celle-ci le quitte cinq ans après leur mariage pour un bel Italien, lui laissant la garde de leurs deux enfants Nissim et Béatrice. Père attentif, Moïse se consacre avec soin à leur éducation, mais la guerre éclate et Nissim s’engage aussitôt au service de la France. Il mourra aux commandes de son avion en 1917. Pour son père, c’est le malheur absolu, car ce fils assurait l’avenir de la dynastie, Isaac n’ayant pas eu d’héritier. Moïse se referme sur sa douleur, ne recevant plus que quelques intimes. Son hôtel particulier est devenu son tombeau, celui où, à l’exemple des pharaons égyptiens, il réunit les objets capables de lui assurer le passage dans l’éternité. En faisant don aux Beaux-Arts de sa demeure et de ce qu’elle contient, il ne se contente pas de restituer à la France un héritage artistique qu’il a pris soin de rassembler et de préserver, il perpétue le souvenir des siens, il leur offre une concession de mémoire à perpétuité.

En parcourant les salles de ce reliquaire, nous admirons des oeuvres que le siècle des Lumières a porté à un paroxysme d’excellence. Il y a tout ce que l’on peut imaginer : des consoles, des tapis, de délicates porcelaines, des vases, des lustres, des commodes, des laques, des paravents, des bronzes... Mais le malheur n’en a pas fini avec les Camondo. En 1943, Béatrice, la fille de Moïse, mariée à Léon Reinach et qui ne se cache nullement, se croyant protégée et par sa nationalité française et par tout ce que sa famille a déjà fait pour la France, est cependant arrêtée par la gestapo avec son mari et ses deux enfants Fanny et Bertrand alors âgés de 23 et 20 ans, tous les quatre conduits à Drancy où ils resteront plusieurs semaines avant d’être jetés dans un fourgon en direction d’Auschwitz-Birkenau, d’où ils ne reviendront pas.
Ainsi disparaissait à jamais une famille qui semblait s’être échappée des pages de Marcel Proust et que l’on se plaisait à suivre dans les riches heures de la Belle Epoque comme Charlus et comme Swann, de clubs parisiens en conseils d’administration, de théâtres lyriques en hippodromes, et mieux encore dans les demeures de la rive droite, en bordure des frondaisons du parc Monceau, où l’art et la culture étaient les seuls sésames qui ouvraient sur un avenir apparemment consacré aux plaisirs de l’esprit et des sens. La visite du musée suscite l’admiration de par son ordonnance parfaite, en même temps que notre émotion de par ces destins tragiques. Pour ceux qui ne le connaitraient pas encore, courez-y, il est l’élégance et la grâce réunies en une harmonie rare, envisagé et réalisé comme une symphonie.

  VIDEO


La seconde visite de notre journée proustienne et parisienne ne s’inscrit pas sur la même portée, n’étant pas de l’ordre de l’émotion mais de la curiosité. Nous déjeunons chez Maxim’s ; oui, celui du 3 rue Royale qui vit l’époque de Proust s’encanailler aimablement. Le temps a passé, mais le décor est resté le même ; ce, par la volonté des propriétaires successifs qui eurent à coeur de préserver son décor " Art Nouveau", élaboré en vue de l’exposition universelle de 1900 par Eugène Cornuché ( l’un de ceux qui contribuèrent à faire de Deauville le fleuron des stations balnéaires ) et confié aux artistes de l’école de Nancy. Temple de la galanterie, Maxim’s a été, pour de nombreux étrangers, avec la tour Eiffel, l’emblème de la capitale. Aujourd’hui, l’immeuble appartient au couturier Pierre Cardin. Ce dernier a réuni sur trois étages, au-dessus du restaurant, un musée " art nouveau" riche de quelques 550 pièces signées Majorelle, Tiffany, Gallé, Massier, dont certaines assez remarquables, agencées en douze salles, de façon à reconstituer l’intérieur d’une demi-mondaine de la Belle Epoque avec salon, boudoir, salle-à-manger, chambre, rien ne devant se soustraire à cette évocation qui me rappelle les lignes féroces que Jean Cocteau consacrait à ces cocottes : " C’était un amoncellement de dentelles, velours, satin, rubans, diamants, rubis, perles...que déshabiller une de ces dames était une entreprise à prévoir avec trois semaines d’avance, comme un déménagement ". Est-ce la raison qui le fit pencher pour l’homosexualité ?

Ici, ils sont tous passés : Edouard VII d’Angleterre, l’Aga Khan, la belle Otéro, Marlène Dietrich, Onassis, la Callas, les princes de Monaco. Et j’y passe à mon tour, sans vanité aucune, ainsi que les quarante admirateurs de Proust qui, comme moi, croient apercevoir son oeil inquisiteur, là-bas, assis à une table juponnée, sous les lustres en forme de fleurs, le long des boiseries précieuses, dans ce décor végétal, saisissant en esprit l’alanguissement coquet d’Odette ou la soudaine expression d’inquiétude de Swann. Car, en de tels lieux, tout est possible, le passé rejoint le présent et les rendez-vous avec l’histoire ou bien les songes ne peuvent être manqués...

 
le Musée Nissim de Camondo/ Le plus grand musée du monde - kewego
L’hôtel particulier du comte Moïse de Camondo a été construit entre 1911 et 1914 par l’architecte René Sergent pour abriter son exceptionnelle collection de meubles, tableaux, tapis, porcelaines et orfèvrerie du XVIIIe siècle.

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1 réactions à cet article    


  • Georges Yang 29 avril 2010 14:13

    Belle évocation nostalgique du Paris bourgeois 1900 !
    Le musée vaut le déplacement.
    Cependant, comme vous vous dites plus normande que parisienne, je vous conseille la même balade littéraire dans les anciens bordels normands pour évoquer Guy de Maupassant, il y en avait d’autres que la maison Tellier

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