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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Au risque du lyrisme

Au risque du lyrisme

À propos de l’oeuvre écrite et enregistrée d’André Velter.

Je m’assois et attends. Un parterre peu fourni accueille les premiers mots, les premières notes, peu fourni mais instruit de la chose poétique. Il est de ces publics que l’on ne voit qu’en ces lieux désertés des masses médiatisées.

Le noir se fait, un chant se prépare. Un chant qui se dit et se répète, emprunte des voies insoupçonnées, frôle avec tendresse des cimes himalayennes, se plonge dans les nomadismes en voie de perdition, vous prend par la main avec humanité, vous saisit par le coeur en gerbes verbales comme une invitation à l’harmonie intemporelle.

Je commence par ceci : André Velter, c’est d’abord une voix qui dénote, dans la poésie de ce temps, une voix lyrique qui ose assumer sa différence. Fi ici de l’air du temps, ce qui compte, c’est ce qui dure. Ce qui compte, c’est le poème récité sur un sommet, dit de mémoire devant le foyer, dans une soirée hivernale interminable. Le poème c’est un rythme, un sens intelligible qui, une fois vrillé au tympan, n’en décroche plus, et vous entraîne en ces vallons secrets que seule une belle sensibilité toujours en éveil permet d’explorer.

André reste un instant debout, seul face à une poignée d’irréductibles de la performance poétique, visiblement un peu déçus de son absence de tonitruance. Le public parti, nous faisons réouvrir le Café de

la Poste pour une dernière bière blanche. La nuit recouvre la province endormie, un bleu livide anime encore quelques fenêtres hermétiquement closes. Il nous reste à rêver d’une poésie qui vienne à la rencontre des éternels absents.

On peut entendre, rentré chez soi, cette parole subversive par son absence de spectaculaire, par son lyrisme anachronique. On peut entendre et écouter, réécouter pour être certain de ne rien oublier d’essentiel.

Entendre et puis revenir à l’écrit, plus familier à nos yeux d’occidentaux amputés d’oreilles et de mémoire auditive.

On se dirige alors, dans ce val discret, vers l’arbre, seul vestige encore de nos humanités perdues. On s’assoit à son pied. Son ombre nous héberge. On ouvre le livre, puis l’autre, puis encore un. On se laisse porter ainsi jusqu’à la nuit tombante, jusqu’à voir danser sous les yeux fatigués les mots qui prennent vie.

On ne se laisse pas prendre aux apparences, le poème est une apparition fugace, l’état de poésie un état de grâce. Le virus contracté, il ne vous quitte plus : un poème en appelle un autre, et c’est de vie que le tronc se nourrit, une vie de tempête et d’orage qui dit la souffrance et l’espoir, et l’humanité libre, l’humanité nomade titulaire immémoriale du coeur.

Ouvrant le livre, les livres, et particulièrement ceux de poésie, si les vannes du coeur restent encore ouvertes, il demeure possible de voir, et ce qui est vu prend tournure ou se perd. Ce que la mémoire retient est chevillé à l’essentiel. Le poème est essence d’avant même les mots.

Le premier livre fermé, un chant vous monte, rythmé de votre propre souffle :

“Parmi les poètes contemporains, on en connaît qui se contentent des apparences avec le risque qu’elles soient trompeuses.

Parmi les poètes contemporains, on en connaît qui plongent dans les profondeurs abyssales de l’âme et en sortent parfois meurtris d’eux-mêmes.

Parmi les poètes contemporains, on en connaît qui marchent vers des sommets inaccessibles et, de là-haut, écoutent le chant qui leur parvient. L’oreille attentive, ils en rétablissent l’écho, la correspondance, le rythme. La mélopée qui alors ensorcelle la terre prend ses

racines au-delà d’elle-même.

On connaît ceux-là parmi les poètes contemporains. Leur chant justifie à lui seul l’existence même du poème. Ils nous tissent un avenir avec les rocs du présent. Ils nous font être Afghans, ou Tibétains, et naître de l’espoir qui vibre dans les dentelles minérales de la haute Asie.

Parmi les poètes contemporains, on en connaît qui cherchent à couper le fil qui les relie encore à la terre.

Parmi les poètes contemporains, on en connaît qui se foutent éperdument de savoir si ce fil existe.

Parmi les poètes contemporains, on en connaît qui puisent dans leur existence la solidité de la trame poétique. Ils en font une bannière solide qui claque au cœur des tempêtes contemporaines.

Lire ceux-ci, c’est revenir à la source d’eau pure, c’est renouer avec ce qui nous fait être. C’est reprendre le chant psalmodié de rives en rives depuis des millénaires ; nous approprier ces mots en la bouche gourmande et les restituer au monde.”

Mais faut-il en poète revendiquer le terme ? La poésie est en elle-même éternellement contemporaine. Elle est voyage, invitation à l’exploration intime de paysages grandioses, plongée souterraine au coeur même de ces espaces intérieurs où plus rien ne compte sinon le chant, la lente mélopée circulant en nos artères, respirant dans nos bronches infinies. Elle est la vie jaillissante dans un galop tonitruant de poussière.

La poésie inlassablement nous entraîne vers nos propres sources, nos propres ressources. Elle est cette lumière ténue et solitaire au fond des steppes originelles. Elle est la voix d’au-delà de la voix. Elle est la trace qui nous relie à ce que nous fûmes.

“Chevauchée dans les fables

On se perd en dansant

Aux sources du désert”

La poésie est, chez André Velter, à la fois réminiscence et invitation au voyage. Ce qui la distingue, c’est son entrée en résonance avec l’espace intérieur. Marchant avec Marco Polo aux franges désertiques de l’Asie, c’est à nos propres aridités intérieures qu’elle fait référence.

Elle est invitation à la profondeur et à l’extase. Le rêve prend corps, nous saisit par la main d’une pression tendre et attentive, le verbe se fait vent pour nous emmener vers les sommets de l’humanité, sommets minéraux inaccessibles et inexplorés, sommets d’amour et de tendresse qui surplombent nos trop courtes existences.

Zingaro reprend ses chevauchées fantastiques, nous quittons l’espace clos de la scène et du cirque, nous voici giflés d’air pur et d’amour.

Air pur et amour, fruits insoupçonnés de la rencontre et du hasard, ode insensée aux oreilles d’un temps réducteur où toute élévation semble vaine. Et pourtant chaque chant jailli de la gorge des hommes est sans cesse cet hommage rendu à l’acte vertical le plus essentiel. Parois rocheuses et glacées, vertiges des altitudes, d’un corps haletant nous jetons à la face des siècles ce qui nous tisse et nous ensorcelle. Depuis la nuit des temps nous cherchons sans fin l’hymne capable de nous dresser face à l’univers froid, de nos gestes tendres nous cherchons sans cesse la mémoire. Chaque poème inventé est une source où nous abreuver, un puits, une oasis où revenir, une peau infiniment regrettée, trop vite volées à nos courtes existences.

Chaque poème est un sommet lentement gravi, une

marche d’approche vers l’amour rarement éprouvé, trop fugace, trop court, trop...

L’amour, source de beauté et d’extase, sans doute aurez-vous encore le courage de lire où la femme enfin retrouvée nous entraîne : sommets de l’humanité rendus accessibles par la tendresse d’une main, d’un regard, d’un soupir et d’un sourire, peaux effleurées à l’ombre d’un moucharabieh tissé de fraîcheur.

L’amour et la femme meurent, restent l’amour et la femme... et la trace indélébile au front de l’existence.

Un amour passe, suivi d’un autre. Chacun, de sa disparition, nous laisse avec ce goût de vertige, ce déséquilibre profond qui nous fait rebondir encore et encore.

“Ce qui touche au ciel

c’est le rêve les yeux ouverts,

le coeur inouï

qui porte au sublime,

la bouche qui fait lumière

d’un peu de souffle,

le rythme de quelques mots

qui crée un corps d’espace

hors du temps

pour abolir le temps.”

L’amour, porte ouverte sur l’éternité, l’amour fenêtre des mots, source de toute poésie, l’amour source de toute souffrance, véhicule de toute rédemption, jaillit sous la plume en vagues intarissables.

Viatique du poète, le voici disparu, englouti sous les avalanches trompeuses du siècle.

Le poète ne peut se fier aux seules apparences. Sauf à perdre le fil du poème, il lui faut ressusciter le verbe au coeur des hommes pour en refonder l’espace et le temps.

Le poète, funambule de l’humanité, entre en étrange résonance avec toute l’émotion humaine ; il est le révélateur impénitent de ce qui vibre et nous transforme, il est le véhicule sensible de nos errances émotionnelles.

Le poète est l’exacte transfiguration de la vie en son mouvement incessant. Tout chez lui est source de vie, de vie à jamais inconnue, mine inépuisable de nouvelles découvertes, de nouveaux territoires encore à découvrir. Les blancs sur la Carte de Tendre sont autant d’espaces encore à découvrir dont seule la poésie est le passeport.

“Tout est départ.

Du mouvement il n’y a pas à démordre.

Du mouvement dans l’azur ou l’asphalte, les volcans ou les glaces.

Le moindre geste a semé des étoiles sur la terre.”

Chaque jour est un nouveau départ vers des destinations inconnues. André Velter nous accompagne en ce voyage, nous y invite, nous montre un chemin. Il ne détient comme nous tous qu’une infime parcelle de vérité. Mais dans cette recherche se tient lovée la vérité elle-même qui nous apparaît sans cesse sous des traits différents : c’est la même quête depuis que nous marchons à la surface du monde. Nous avons encore tout à découvrir.

Manosque, 18 avril 2006

Xavier Lainé

À lire absolument, d’André Velter :

- L’arbre seul, Poésie/Gallimard, 1990 ;

- Le septième sommet, poèmes pour Chantal Mauduit, NRF/Gallimard, 1998 ;

- Zingaro suite équestre, dessins d’Ernest Pignon-Ernest, NRF/Gallimard, 1998 ;

- La vie en dansant, NRF/Gallimard, 2000 ;

Et à écouter : Décale-moi l’horaire, un CD de chansons parlées sur des musiques originales de Jean Schwarz & Benoît Charvet, paru en 2005 chez EPM littérature.


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1 réactions à cet article    


  • brigetoun (---.---.69.126) 19 avril 2006 12:57

    Velter est pour moi depuis longtemps une voix chère, à des heures atypiques et je n’ai jamais (dans une vie de travail on se laisse aller à ne plus avoir le temps pour la poésie) franchi le pas du livre. Vais le faire, et merci d’en parler si bien

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