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Aux débuts de l’art occidental, les enluminures espagnoles de l’Apocalypse (2)

Cet article est la deuxième et dernière partie d’un panorama sur le sujet des Beatus espagnols du Haut Moyen-Age, des manuscrits enluminés qui sont des commentaires de l’Apocalypse. Le texte dessous reprend là où le premier article s’arrête.

L’art des Beatus frappe immédiatement par sa couleur intense et son irréalisme. Il est un descendant lointain d’un processus commencé sept à huit cent ans plus tôt. Tout commence à la fin du Haut-Empire Romain, au 3ème siècle, lorsqu’une profonde évolution artistique devient manifeste. Le réalisme à tendance idéalisante de l’Antiquité classique, avec son respect des proportions humaines, des figures individuelles, son illusionisme (les fresques de Pompéi) fait place, non sans soubresauts ni retours au classicisme, à un art qui cherche à révéler une vérité d’ordre transcendantal, au-delà des apparences, et qui utilise des canons irréalistes, comme le montrent les bustes, statues et bas reliefs d’empereurs contemporains ou l’arc de triomphe de Constantin. On peut donner plusieurs termes à cet art pour le désigner ; sémiotique, stylisation, etc… La chose essentielle à comprendre est que l’on ne représente pas la réalité sensible pour elle-même mais que la représentation se veut une explication.

Un exemple parlant dans les Beatus est ici, on voit une Lune et un Soleil découpés en trois quartiers, ce qui est une représentation du texte de l’Apocalypse qui dit que fut obscurci le tiers de la Lune, du Soleil et le tiers des étoiles. Plus parlant mais postérieur, on peut prendre le cas des crucifixions, où le Christ est souvent nettement plus grand que les autres personnages, de manière irréaliste visuellement, mais qui sur le plan théologique correspond à son influence. Ce que l’on veut expliquer, c’est quelque chose de transcendantal, de divin, aussi ce nouvel art est un art du sacré et non du profane. Les humains représentés dans les Beatus sont donc dépersonnalisés, ils sont peints en tant que créatures de Dieu, idées d’humains et prototypes, ce pourquoi ils ne sont pas individualisés.

L’art des Beatus n’est pas fixe et immuable, pour résumer on peut dire qu’il émerge rapidement de 920 à 970 et se fixe ensuite pour un siècle, durant lequel il évolue peu. Au début du 10ème siècle, nous trouvons un style plutôt graphique, bidimensionnel et aux personnages frontaux. Le Beatus de l’Escurial marque une étape fondamentale, les enluminures sont désormais encadrées et gagnent ainsi en autonomie par rapport au texte, comme dans les œuvres de la Renaissance carolingienne. Le cadre se veut comme une fenêtre sur un autre monde (d’ailleurs, le dessin empiète dessus régulièrement). On retrouve le schématisme, le hiératisme, le climat profondément onirique et visionnaire qui seront la marque des Beatus ultérieurs.

Une deuxième vague de transformations peut être datée des années 960, grâce à un manuscrit de Magius. La couleur devient intense, pure, expressionniste et contraste avec les œuvres antérieures. On voit notamment apparaitre les bandes horizontales de couleur, qui sont une « marque de fabrique » des Beatus et innovent par rapport aux fonds unis ou réalistes. On montre ainsi un espace qui n’a plus rien à voir avec celui du monde terrestre et de ses réalités physiques, puisque l’on représente la fin des temps. Peu à peu, le nombre des illustrations s’accroit, les manuscrits en ont fréquemment plusieurs dizaines, des sujets non apocalyptiques apparaissent, comme la croix d’Oviedo, l’arche de Noé, le palmier. Ils ne sont par contre pas encadrés. Les Beatus de Gérone, d’Urgell, de Valladolid sont ainsi des témoignages de ce style arrivé à maturité.

Le plus beau représentant, le plus abouti est peut être le Beatus de Facundus, plus tardif et daté de 1047. On y retrouve des procédés typiques, comme les yeux en amande, la tendance à représenter à la fois l’intérieur et l’extérieur d’un édifice, à montrer un objet simultanément sous plusieurs angles. Les personnages flottent dans un univers sans profondeur spatiale et ne sont pas superposés, leur visage est vu de face, comme plusieurs parties de leur corps, la vraisemblance anatomique cédant le pas au souci de projeter un plus grand nombre d’éléments sur la surface picturale. La saturation des couleurs, avec une dominance du rouge, de l’orange, du noir et du mauve, son intensité et son irréalité sont maximales. Il y a de légers changements dans le dessin, les personnages ont des lignes plus allongées, moins massives, et le trait est plus souple, signe d’un art parvenu à son achèvement.

La question de sources d’influences pour un art aussi original et abouti a été posée. Il est certes possible de trouver des motifs ornementaux arabes, d’autres sassanides (les couronnes et les griffons), les selles et les chevaux évoquent le traitement de l’art des steppes, qui se retrouve jusqu’en Chine. Les lettres ornées montrent quelques influences coptes. Les rouelles, fréquentent, sont un motif courant depuis la préhistoire et se retrouvent aussi dans l’art wisigothique. Le traitement des ailes des anges fait penser l’art irlandais, idem pour certaines pages-tapis, mais finalement, autant on peut trouver des éléments iconographiques isolés que l’on peut relier à des influences, autant la personnalité propre de cette art parait à l’écart de ce qui se faisait ailleurs à l’époque. En ce qui concerne les bandes colorées, on a supposé une tradition inspirée d’un des rares manuscrits des « siècles obscurs » qui nous sont parvenus, le Pentateuque d’Ashburnham, mais il s’agit de simples suppositions, cet ouvrage étant antérieur de trois siècles aux Beatus et ayant été conservé en d’autres endroits. Quant aux architectures, elles reprennent les arcs outrepassés communs aux architectures mozarabe et andalouse. La monumentalité des édifices représentés et d'autres éléments de l'illustration prise comme exemple (crénelures, type des vases) laissent penser que la Grande Mosquée de Cordoue (et l'art islamique en général), son haut degré d’aboutissement artistique et ses proportions gigantesques (alors que les édifices asturiens et mozarabes sont extrêmement petits) fascinait en même temps qu’elle symbolisait le mal à abattre. 

Qui étaient les peintres de ces œuvres ? Nous savons peu de choses sur eux relativement à des artistes plus modernes, mais sensiblement plus que beaucoup de leurs contemporains de l’époque. Il s’agit de moines pour commencer, pas de laïcs. Leurs noms sont souvent connus, ainsi que la date, par des précisions en fin d’ouvrage, une pratique inhabituelle à cette époque en Europe mais habituelle dans la production hispanique musulmane. Ceci invite à se demander si certains n’étaient pas originaires de la partie musulmane, car des indices concordants le laissent penser, comme des notes sur les manuscrits rédigés en arabe ou le fait que le monastère d’où venait Magius avait été fondé pour accueillir des fuyards venus du sud. De plus, à l’époque où l’art des Beatus prend son envol, au milieu du 10ème siècle, on sait qu’il y a eu une vague de réfugiés. Nous retrouvons donc les noms, Magius, Sanctius, Florentius, Facundus, Ende (de toute évidence une femme), Martinus, Oveco, mais sans autres précisions biographiques.

Leur quotidien devait aussi comporter tous les aspects rudes et exigeants de la vie d’un moine spécialisé dans de telles tâches, avec les bâtiments exigus, le manque de confort, de lumière, le froid, l’humidité, les douleurs aux mains dues à l’emploi prolongé de la plume et du pinceau, tout ce qui est attesté par des témoignages de moines des siècles suivants. Il devait aussi y avoir, au terme de longues heures de travail, la joie de voir de magnifiques œuvres terminées, ce que laissent penser quelques traces maigres mais intéressantes. A la dernière page du Beatus de Tavara, nous voyons ainsi (l'auteur de l'article n'a pas réussi à trouver hélas d'illustrations sur le net) deux hommes. Nous apprenons qu’un des deux, Emeterius, s’est déplacé de son monastère pour aller à Tavara finir le travail de son maître Magius, mort probablement avant d’avoir pu terminer son œuvre. L’on retrouve aussi des considérations communes sur la fatigue, l’obéissance et la félicité éternelle comme récompense du travail effectué. Emeterius et son disciple Sanctius sont au dessus de l’oméga qui met fin au texte et lèvent une coupe, ce qui est un autre lieu commun (un topoi) sur l’artisan du livre qui a fini son travail.

Dans le même manuscrit, nous voyons, plus étonnant, une représentation du scriptorium de Tavara, avec notamment deux personnages, qui tiennent le calame et donc travaillent directement sur un livre, ainsi qu'un autre qui est dans une pièce attenante, donc probablement dans une tâche subordonnée, peut-être le mélange des pigments nécessaires aux couleurs (on peut voir aussi ici, pour un dessin moderne et plus lisible).

Les Beatus avaient jusqu’à présent trouvé leur place dans un monde dont les cadres étaient les mêmes que celui qui en était involontairement à l’origine, Beatus de Liebana, mais à la fin du 11ème siècle, un autre monde se mettait rapidement en place, en Espagne comme dans le reste de l’Occident, et l’art des Beatus, en tant qu’ensemble artistique, politico-idéologique et textuel où tous les aspects étaient liés, n’y avait plus sa place. Cet art avait grandi dans le contexte d’une lutte à mort avec les musulmans, où la survie d’une présence politique chrétienne de ce côté des Pyrénées était engagée (en l’an mille encore, Al Mansur pouvait piller impunément n’importe quelle ville chrétienne, comme Compostelle). Or au 11ème siècle, l’équilibre des forces bascule nettement. Le califat éclate en 1031 et se divise en dizaines de taïfas, des principautés désunies et que les chrétiens peuvent attaquer séparément ou soumettre au paiement d’un tribut. La Reconquista avance et la frontière avec l’islam progresse vers le sud. Tolède, dont l’archevêque sous domination musulmane avait eu une violente controverse avec Beatus, est ainsi reconquise en 1085, avec un énorme retentissement (c’était l’ancienne capitale wisgothe) et même si une réaction musulmane vigoureuse venue du Maghreb se produit, la question de la survie de l’Espagne chrétienne ne se pose plus.

De même, le contexte purement religieux évolue profondément. Les Beatus étaient un art spécifiquement espagnol, produit d’un particularisme religieux (voir le premier article) qui s’affaiblit sous les influences monastiques venues de France, la liturgie mozarabe est ainsi supprimée en 1071, de même le comput espagnol s’aligne sur celui en vigueur ailleurs en Europe. Un exemple de ces influences est Bernard de Sédirac, un moine clunisien qui devient archevêque de Tolède. Le sens même de l’Apocalypse se transforme, car s’il avait une dimension collective et sociale, il est désormais de manière similaire aux croyants actuels, avant tout dans la perspective du salut individuel. Comme dans le reste de l’Europe, la féodalité et l’incastellamento s’implantent.

Les Beatus sont évidemment marqués par ces évolutions. Dans celui dit de Facundus, qui représente peut-être une forme d’apogée classique de cet art et daté de 1047, on voit quelques signes avant-coureurs, mais qui restent faibles comparés à la masse d’éléments iconographiques inspirés du passé. Sur l’illustration en dessous, on remarque la carnation rouge des joues du personnage, un trait inconnu dans les Beatus antérieurs et typique de l’art roman, mais les influences restent faibles.

En comparaison, les Beatus plus tardifs qui nous sont parvenus montrent un style qui se transforme d’une manière rapide et profonde. Dans celui d’Osma, de 1086, les influences romanes sont désormais manifestes. Les fonds à bandes horizontales sont remplacés par de une belle couleur unie. Les visages ne sont plus représentés frontalement mais de trois-quarts, les personnages ont plus de mouvement. Et, ce qui est essentiel, alors qu’une des raisons majeures de la cohésion du style des Beatus était leur stabilité dans l’interprétation des scènes et les éléments iconographiques, on voit désormais l’influence d’autres modèles, au-delà des Pyrénées.

Par la suite, il y a toujours des Beatus aux enluminures dignes d’intérêt, mais leur style ne se différencie plus guère d’un art roman et gothique assez homogène en matière d’enluminures d’un bout à l’autre de l’Europe. Les manuscrits abordés traverseront les siècles, pour être véritablement redécouverts lors d’une exposition à Madrid en 1924. A ce moment, l’évolution de l’art moderne européen est déjà assez avancée pour que l’esthétique de ces manuscrits et ce qu’elle a d’audacieuse soit compris. Le sens des courbes et de leur jeu est digne d’un Matisse, le travail sur la projection des trois dimensions d’une forme sur un espace plat résonne comme une anticipation des recherches cubistes d’un Picasso. L’art des Beatus se voyait ainsi reconnu et prenait la place qui est la sienne, celle d’un épisode très abouti et semblable à nul autre de l’histoire de l’art.

Suggestions de lecture :

-     -Le livre de feu, Henri Stierlin, 1978

-     - Un excellent article de Wikipedia sur les Beatus.

-     - La peinture mozarabe, Mireille Mentré, 1995

par Waldgänger mardi 15 novembre 2011 - 7 réactions
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