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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Avignon, « Cour d’honneur », la mémoire est en marche…

Avignon, « Cour d’honneur », la mémoire est en marche…

Jérôme Bel a fait un cadeau inattendu aux spectateurs d’Avignon, avec en prime sa retransmission en direct sur France 2. Le metteur en scène, à la demandes des deux co-directeurs du festival Hortense Archambault et Vincent Baudriller, a imaginé un hommage au fondateur du Festival d’Avignon : Jean Vilar. Sur le papier le projet était risqué : faire appel aux souvenirs des spectateurs…promis à devenir comédien amateur le temps d’un spectacle.

Dès juillet 2011, une petite annonce intriguait les spectateurs, glissée dans le programme du festival : « En vue de la pièce qu'il prépare pour la Cour d'honneur du Palais des papes en 2013, Jérôme Bel souhaite rencontrer des spectateurs ayant assisté à un ou plusieurs spectacles dans ce lieu depuis la création du festival. Il les recevra à l'École d'art sans rendez-vous du 11 au 22 juillet. ». L’annonce était alléchante, mais suffisamment stressante pour que seulement une centaine de personnes se présente à l’audition. Quatorze seront retenues.

Bel était un peu attendu au tournant et une fois de plus la direction du festival prenait un risque. Grand bien lui a pris, ce fut époustouflant, poignant, vivant, intelligent, sensible… on ne décroche pas un seul instant.

Cela commence doucement, dans une économie de moyen, qui laisse toute même la place à la cour d’Honneur, majestueuse et installée… Ils sont en effet quatorze qui arrivent tranquillement sur la scène pour s’assoir en arc de cercle face au public ; Ils sont eux-mêmes, hommes, femmes, vieux et jeunes. Face à face impressionnant avec les regards de 2000 spectateurs posés sur eux. Ils bougent un peu sur leur chaise, certains croisent leurs jambes, d’autres cherchent le positionnement de leurs mains, leurs yeux se baissent ou balayent de face cet incroyable amphithéâtre. Ils ont osés, ils sont passés de l’autre côté du miroir… c’est un peu du Jean Cocteau qui se joue sans le dire…

Ils ont entre 11 et 70 ans, une parité absolue homme et femme. Au fil de leur récit c’est une société, celle des fidèles d’Avignon qui s’égrène : enseignants, infirmière, étudiant, médecin, graphiste … On s’interroge sur la forme retenue… cette réserve s’efface dès les premiers mots. L’arc de cercle des témoins comprend un micro posé au milieu de la scène, il faut se lever et aller jusque-là… les autres dans la pénombre des strapontins retiennent leur souffle et font silence. Sommes-nous au théâtre ou bien à une réunion de témoignages ?

Si l’arrivée des quatorze témoins pouvait susciter des interrogations, c’est à Virginie Andreu, professeur de collège à Châteauroux que revient le mérite de lever le doute. Oui ils sont là pour parler de leur Avignon, ce que le théâtre a fait à leur vie. La préparation par Jérôme Bel a consisté à orienter leurs souvenirs et à partir de cet échantillon aléatoire, il leur a conseillé un choix, une manière de raconter. Mais il leur a laissé la main à chacun d’entre eux, comme il a bien fait ! Mais il a écrit et scénographié leurs mémoires, par l’ordre retenu des témoignages et le temps qu’il a partagé avec chacun d’entre eux. Il a ponctué avec légèreté des moments de danses et des intrusions du passé, des enregistrements et un direct avec Isabelle Huppert depuis l’Australie, via skype qui nous a rappelé Médée

C’était fort, aucun tabou, Avignon a été évoqué avec ses hauts et ses bas, ce couple qui nous dit sa naïveté à choisir un spectacle dans la cour d’honneur parce que cela leur parait démesuré, leur désarroi face à l’ennui que leur suscite le spectacle, le récit de l’interruption du spectacle par des spectateurs énervés, le scandale quoi, la bataille d’Hernani. Ils profitent de la cohue pour s’éclipser, mais ils restent sur la place et discutent avec tous les autres spectateurs partis alors que le spectacle reprend à l’intérieur. C’est le spectacle inattendu dans le spectacle. J’ai souvent connu cela au festival mondial du théâtre de Nancy, créé par jack Lang. Et sublime pirouette c’est l’un des comédiens du spectacle interrompu, qui vient raconter sa version des faits… suspense, émotion, simplicité, tour de passe-passe, on est dans l’histoire, dans le théâtre qui se souvient, le théâtre qui raconte.

C’est un peu Shéhérazade qui empile ses histoires, mais la narratrice change et chaque évocation tisse son lien avec un ensemble parfait, les évocations sont contiguës…. mais elles travaillent le souvenir de chacun d’entre nous et du coup les récits passent de contiguës à continus…. la fragmentation apparente n’est en fait qu’une longue histoire composée d’émotions, d’agacements, d’ennuis et d’inoubliable. Ils sont là, debout face à nous, cela empeste la candeur, mais ils savent dans leur ignorance de l’art du spectacle tisser un lien précieux avec le public et en toile de fond la mémoire collective d’Avignon.

Comme ce n’est pas un palmarès (c’est si ennuyeux !) tous ne seront pas cités, mais on évoque : Pina Bausch (avec un témoignage émouvant sur le corps), Jan Fabre (son scandale, son audace, son défi, son triomphe…) et bien sûr Roméo Castellucci qui changea la vie du témoin et de tant d’autres.

Quelques moments forts parmi tout cela. L’évocation de « l’Antigone » de Sophocle par cette femme bouleversante qui en fit à jamais sa compagne de vie… l’effet du théâtre ! Et ce fût ce professeur à la retraite, simple et barbu, qui tient dans ses mains les feuillets qu’il va lire, et c’est de Claudel qu’il nous parle. Ce n’est pas rien « le soulier de satin » par Vitez, la version intégrale de 1924, nous sommes en juillet 1987, l’histoire du théâtre mise à plat, huit heures, on arrive dans la soirée et cela dure jusqu’à l’aube. Qui peut oublier cela dans la cour d’honneur…Ces paroles et son récit donnent la chair de poule, des ondes de plaisirs qui nous chavirent. La scène est pourtant simple, ce n’est après tout qu’un homme qui lit un papier debout sur une scène. Et bien non, ce n’est pas que cela, c’est le pouvoir incroyable de l’évocation… Claudel (qui a accompagné toute mon adolescence), mais Vitez, on se souvient de Didier Sandre, il y a 26 ans ! Un Rodrigue qui donne la réplique à sa fille Sept Epées, mais oui c’est Valérie Dréville qui donne là une interprétation unique, définitive, par les mots de Claudel, leur interprétation et la patte de Vitez on entend, on est en 1924, le bruit des bottes du totalitarisme à naitre. 

Et puis, le miracle continue, c’est dans la magie de la scène de la cour d’Honneur du Palais des papes à Avignon que retentit d’un seul coup la voix de Gérard Philipe (J’étais le matin même à Ramatuelle sur sa tombe). La machine à remonter le temps va aux sources du festival, nous sommes bien en 1951, Gérard Philipe est blessé, il souffre, mais joue quand même « le Prince de Hombourg » d’Heinrich von Kleist. C’est un triomphe gigantesque qui fige à jamais la légende de Gérard Philipe Derrière cette voix incroyable qui désormais souffle sur la scène et sur le public, on se souvient aussi de Jeanne Moreau dans le rôle de Nathalie et bien sûr de l’inspirateur d’Avignon, Jean Vilar lui-même qui endosse le rôle du Prince électeur.

Et puis d’un seul coup, on s’arrache à la nostalgie avec un incroyable hip hop sur l’air des Noces de Figaro… C’est faisant suite au témoignage d’une spectatrice qu’Agnés Sourdillon revient pour un dialogue des Femmes savantes avec le témoin professeur de français pour lui donner la réplique. Et soudain Antoine Le Ménestrel escalade à mains nues la façade du palais, il est l’Ange de la Cour, instant de grâce et de méditation aérienne….

Merci à la direction du Festival d’Avignon qui a osé, à Jérôme Bel fidèle à son art minimaliste et son exigence du théâtre, sa passion à le célébrer, merci à ces acteurs le temps d’une grâce, merci à ces milliers d’anonymes silencieux et attentifs, merci à Jean Vilar, merci le théâtre.


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1 réactions à cet article    


  • Dwaabala Dwaabala 23 juillet 2013 03:23

    Oui, par les temps qui courent, ceux des restrictions budgétaires pour tout ce qui touche au peuple, la culture a tout intérêt à se mettre au minimalisme, à se serrer la ceinture, c’est-à-dire à la boucler, mais sur ses conditions d’existence.

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