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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Baal (le maudit)

Baal (le maudit)

Baal de Bertold Brecht mise en scène Christine Letailleur avec Youssouf Abi‑Ayad, Clément Barthelet, Fanny Blondeau, Philippe Cherdel, Vincent Dissez, Valentine Gérard, Manuel Garcie‑Kilian, Emma Liégeois, Stanislas Nordey, Karine Piveteau, Richard Sammut traduction Éloi Recoing scénographie Emmanuel Clolus et Christine Letailleur

Théâtre La Colline, jusqu’au 20 mai. Tél : 01 44 62 52 52

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Photo Brigitte Enguérand

Cette pièce a bouleversé l’idée que je me faisais de Brecht. Ce n’est pas une pièce « brechtienne ». C’est le portrait qui pourrait être celui d’un poète maudit, Villon ou Rimbaud.

C’est la première pièce de Bertold Brecht qu’il retravailla toute sa vie. Pièce anarchiste, si on veut, en tout cas sans coloration politique progressiste organisée. Baal vit sans morale, il refuse l’édition de ses poèmes, il refuse les compliments, l’admiration de ses contemporains… Il veut vivre dans sa volonté de vivre à lui, autonome et indompté ; seule sa jouissance l’anime, il vit sa vie dans une grande violence, se saoule au schnaps, prend les femmes pour ses commodités, détruit tout sur son passage. Aucune socialité, il n’a ni dieu ni maitre, mais ce n’est pas une posture politique. Il ne calcule pas les autres (quelques-uns tout de même), carbure à l’inimitié, il ne se soucie en aucune façon des conventions sociales et des institutions. Pas de dialectique, pas de distanciation, il brûle sa vie par tous les bouts, sans plan ni projet. Il assouvit un appétit de vivre gargantuesque, avec une sexualité luxuriante, sans attention à qui que ce soit, à quoi que ce soit. La brièveté qui attend nécessairement ce mode de vie ne lui compte de rien et ne risque pas de lui donner la moindre inquiétude. Baal est bestial, il ne connait que son instinct, voit les constructions humaines symboliques, les institutions comme des gênes, des freins à ce qu’il désire vraiment : « Je vis de l’inimitié, moi tout m’intéresse dans la mesure où je peux le bouffer. Tuer c’est l’enfance de l’art. » Baal est dans une subversion de la société, radicale, existentielle. Il se régale des nuages, de la lumière du soleil couchant sur la cime des arbres, ses images langagières sont souvent empreintes de cette poésie de la nature et de l’éphémère et fugitive beauté des choses…

Christine Letailleur en a fait une sorte d’opéra rock, à basse fréquence et hautes intensités. Un régal pour l’œil, une ingéniosité dans les dispositifs, les espaces, la trapèzoïsation des portes, des murs, des couleurs rouille, des barreaux de la prison qui ne sont dessinés que par la lumière… Les ombres font partie de ce langage scénique intense. La mère de Baal n’arrive, me semble-t-il, que comme une grande ombre, façon qui irait bien au commandeur de Don Juan… ombre portée sur un mur vertical, dépassant, plus grande, plus haute, et qui diminue de ce fait quand ladite mère approche. Toute la scénographie est dans des tons violets, ocres, comme un labyrinthe en sous-sol d’une maison de jeux, d’un bordel, d’un club échangiste, image de notre inconscient-monde dans lequel l’égoïsme primaire et sacré de Baal fait de lui un roi tragique. Christine Letailleur sait créer une atmosphère, ouvrir la scène. Elle la renverse comme dans le cabaret où un public invisible nous fait face, où Baal nous tourne le dos pour s’adresser à ce public théâtral… elle sait à d’autres moments la concentrer à cour ou à jardin... les projections vidéo transforment le fond de scène en forêt, avec clairs de lune, des tableaux mystérieux en ombres colorés, fortement monochromes et foncés, apparaissent, c’est un enchantement lugubre parfois, inquiétant, magique cependant, féérique toujours, au sens propre.

Tous les acteurs sont excellents, Stanislas Nordey joue Baal, l’omniprésent Baal, avec une force souple de liane verte et rapide, qui éloigne avec bonheur le côté Falstaff, Gargantua, Raspoutine, force de la nature en marche forcée vers sa fin, du personnage.

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Photo Jean-Louis Fernandez

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3 réactions à cet article    


  • Taverne Taverne 9 mai 11:04

    C’est justement la pièce de Brecht que je n’ai pas encore lue ni vue.

    Je ne trouve pas vos pièces sur Google, tout juste quelques oeuvres très courtes primées. Je vois que vous êtes passé au cinéma, mais peut-on trouver vos pièces quelque part ?

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