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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Bad Boy Bubby de Rolf de Heer (ou l’allégorie de la caverne)

Bad Boy Bubby de Rolf de Heer (ou l’allégorie de la caverne)

Decryptage d'un film méconnu, probablement un des meilleurs du XXème siècle.

Vendredi soir, Arte, 2h du matin. Je tombe sur Bad Boy Bubby. D’après l'heure de programmation et la chaîne de diffusion... je m'attends à du lourd.

Avant de donner mon opinion, une précision est nécessaire : je ne suis pas du tout cinéphile, tout au plus cinévore, dans le sens agressif : Je déteste la plupart des films que je vais voir. Je n'ai jamais pu regarder un Spiderman, Ironman, Superman, ou Batman. Je n’ai jamais dépassé la 20éme minute de film classé dans la catégorie Chef d'œuvre tel que Star Wars ou Matrix. Bref, je suis en conflit ouvert avec le cinéma.

 

Bad Boy Bubby, de Rolf De Heer, est un film qui demande un effort au spectateur : horrible à regarder, dérangeant, il balaye toute l'esthétique du cinéma des dernières années. On y voit des corps nu, laids, gros, des gens "Affreux, moches et mechants" dans le style de Ettore Scola. On y voit aussi un acteur phénoménal, Nicholas Hope qui a un petit air de Jack Nicholson dans Shining, et dont la prestation est comparable à ce dernier. Ce film est un supplice à regarder, non pas parce qu’il est mauvais, au contraire, mais parce qu’il dépeint une certaine vision de l'humanité, de l'enfance, de la folie, et il le fait bien. Ce film nous balance en pleine figure notre image la moins reluisante, notre reflet brut. Le seul film qui m'ai dérangé à ce point, c’est, dans un autre style, "Salò o 120 giorni di Sodoma" de Pier Paolo Pasolini. C'est dire.

 

L'histoire : Bad Boy Bubby c'est l'histoire d'un enfant né dans une famille médiocre, le père "prêtre à mi-temps" part dès la naissance de son fils qui passera les 35 premières années de sa vie reclus dans un taudis sans pouvoir sortir (sa mère lui fait croire que l'air extérieur est empoisonné et le fait surveiller par un crucifix : "Jésus vois tous ce que tu fais et me le raconte"). À 35 ans il a l'âge mentale d'un enfant de 3 ans, sa mère le bat régulièrement, lui fait l'amour, le nourrit, suivant son humeur. Bubby, lui, passe son temps à martyriser son chat. C'est à cet âge que son père revient au foyer familial et déstabilise l'équilibre précaire du couple mère/fils. Bubby ne fait pas encore la distinction entre le bien et le mal, la vie et la mort. Il réagit donc à cette invasion en tuant père et mère. C'est ainsi que, pour la première fois, il se trouve obligé de sortir de chez lui, pour se procurer de la nourriture, et qu'il découvre le monde extérieur. A partir de ce moment il apprendra à parler, et commencera son évolution vers l'âge adulte, en rencontrant des personnages au long de ses déambulations.

 

Les thèmes abordés : Il y a énormément de thèmes abordés, parfois de façon fugace (la condition des handicapés et leur rapport au sentiment amoureux, le milieu artistique, le monde actuel etc.) mais toujours juste et puissante. On peut toutefois dégager 4 grandes lignes conductrices : l'enfance maltraité, le complexe Oedipien de Freud, l'allégorie de la caverne (Platon), et enfin la religion (seul thème qui, à mon avis, est abordé maladroitement et superficiellement). Je vais essayer de développer ici deux de ces thèmes.

Le film est une magnifique représentation cinématographique de l'allégorie de la caverne de Platon. Bubby est enfermé dans son taudis et dans sa tête. Jusqu'à ses 35 ans il ne connaît pas la réalité du monde, la lumière du jour. Lorsqu'enfin il est libéré (il se libère, sans vraiment le vouloir ni le savoir), le choc avec la réalité de l'extérieur est violent, il souffre tellement de cette nouvelle vérité qui s'impose à ses yeux qu'il en arrive à retourner se réfugier, pendant un instant, dans sa "caverne" originelle. C’est en se faisant violence, littéralement, qu'il comprendra ce nouveau monde, qu'il acquerra le savoir et qu'il pourra commencer son évolution vers l'âge adulte. Cette allégorie de la caverne, on la retrouve à mon avis à un deuxième niveau : celui du spectateur du film, de moi, de vous. Au début du film, nous sommes dans notre caverne, coincés dans notre monde, constitué de boulot (pour les chanceux), famille, amis, télévision, supermarché ; ne percevant que les ombres qui nous entourent. Rolf De Heer nous expose à la lumière extérieure, à une vérité globale, universelle (telle qu'il la perçoit, évidemment), et ce à travers des images crues, mais ô combien juste. La tentation, pour le spectateur, de retourner dans sa caverne en éteignant la télé (ou en sortant du cinéma) est bien réelle, mais ceux qui ont accepté ou qui accepteront de regarder la réalité que nous montre Rolf De Heer, arriveront -après métabolisation du film- à trouver une certaine lumière dans ce monde sombre que peint De Heer.

Le deuxième thème du film que je veux développer, cette fois-ci dans un sens critique, est celui de la religion. Dans l'optique de Rolf De Heer, Dieu est responsable des malheurs de l'enfant Bubby, dans la mesure ou il est coupable par son absence, il n'existe pas, il n'est pas là pour sauver les hommes, et que, au contraire, ceux-ci justifient leur violence en Dieu ou par Dieu. Le film est clairement athéiste, mais, à mon avis, maladroitement. La conception de la religion n'a rien d'une analyse profonde, c'est plutôt un condensé d'excès comportementaux, ou de dérives fanatiques. Les arguments qui convertirons Bubby à l'athéisme "si Dieu existait, il ne laisserait pas mourir de faim des millions d'enfants" ou encore "si Dieu existe, alors il est inférieur à l'homme, car il a construit le chaos, dans lequel nous, humains, sommes capable de crée et de nous organiser", sont, soyons honnêtes, des répliques en dehors du standard qualitatif du film. Mais le film de De Heer est fait de manière à ce qu'on puisse avoir une interprétation différente de celle du réalisateur, même par rapport à son propre film. En effet le monde sans Dieu qu'il nous présente n'est pas très alléchant. C'est un monde où les meurtriers (Bubby) et les violeurs ne sont coupables de rien. Où il n'y a ni bourreau ni victimes (le viol de Bubby par un détenu en prison passe entre deux scènes comme une banalité). C'est un monde sans bien, sans mal, sans compassion, sans justice, où la seule vertu qui persiste est la capacité d'Aimer. Ce monde sans Dieu est... chaotique. Justement.

 

Version originale de l'article : http://enregardantparlafenetre.over-blog.com/article-bad-boy-bubby-un-film-choc-50876360.html

Bad Boy Bubby - 1993

Film Australien de Rolf De Heer

Réalisation : Rolf de Heer

Scénario : Rolf de Heer

Production : Rolf de Heer, Giorgio Draskovic, David Lightfoot et Domenico Procacci

Acteurs principaux :

Nicholas Hope
Claire Benito
Ralph Cotteril
Carmel Johnson

Distinctions :

Prix spécial du jury, lors de la Mostra de Venise en 1993.

Prix du meilleur réalisateur, meilleur scénario, meilleur montage et meilleur acteur pour Nicholas Hope, lors des Australian Film Institute Awards en 1994.

Prix du meilleur réalisateur, lors du Festival international du film de Seattle en 1994.

Prix du public, lors du Festival du film d'action et d'aventures de Valenciennes en 1995.


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2 réactions à cet article    


  • George L. ZETER George L. ZETER 17 mai 2014 07:43

    merci de m’avoir fait decouvrir ce realisateur australien, tu devrais aller voir ce qu’il a fait d’autre, ça a l’air interressant.
    bon weekend
    gz

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