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« Ballons montés » et « Boules de Moulins »

Disons-le tout net, les « boules de Moulins » ont été un échec, mais elles ont constitué l’une des expériences postales les plus originales. Et une étonnante tentative de violation du blocus imposé aux Parisiens par l’armée prussienne durant le siège de 1870. Quant aux « ballons montés », imaginés eux aussi pour forcer ce blocus, ils ont officiellement inauguré la Poste aérienne...

19 septembre 1870. Après trois jours d’intenses combats autour de Paris, notamment pour tenir les positions fortifiées de Clamart et Châtillon, les troupes françaises du général Ducrot, vaincues, abandonnent sans gloire le terrain à l’armée prussienne. Au soir de cette déroute, la capitale et ses faubourgs sont totalement encerclés. Bismarck, installé dans le château des Rothschild à Ferrières-en-Brie, peut pavoiser : le « Siège de Paris  » commence.

Un siège particulièrement dur dont de nombreux journalistes et écrivains rendront compte de manière souvent très réaliste. Impossible d’entrer ou de sortir de la capitale, totalement verrouillée par les Prussiens : les messagers qui tentent de forcer le blocus sont fusillés et les chiens dressés sont abattus. La communication avec l’extérieur, et notamment avec les membres du gouvernement repliés à Tours, est pourtant essentielle, tant sur le plan politique que sur le plan militaire, et le dernier câble télégraphique immergé a été coupé par les Allemands. C’est alors qu’entre en piste un… photographe ami de Jules Verne : Gaspard-Félix Tourmachon, plus connu sous le nom de Nadar.

Passionné par les montgolfières, Nadar dirige la Compagnie Générale Aérostatique dont le siège est domicilié dans son atelier du 35 boulevard des Capucines. Après avoir fait des offres de service au général Trochu, gouverneur de la Défense nationale, il obtient le feu vert des autorités pour la construction de « ballons montés » destinés à acheminer du courrier vers la province, hors de portée des troupes allemandes. Nadar crée alors la Compagnie des Aérostiers militaires avec ses amis Camille Legrand (dit Dartois) et Jules Duruof. Sous leur impulsion, des ateliers de fabrication de montgolfières sont installés dans les gares d’Austerlitz, de l’Est et du Nord désertées de tout trafic ferroviaire pour cause de blocus, et une première base d’envol est implantée au pied de la Butte-Montmartre. Le 23 septembre, un premier ballon, le Neptune, est largué avec à son bord 36000 lettres. Il atterrira sans dommage près d’Évreux.

Du pigeon voyageur au cylindre à ailettes

Faute d’aéronautes, Nadar et ses amis recrutent des volontaires à qui l’on enseigne les rudiments du pilotage des aérostats. Au cours des 136 jours du siège, 67 ballons montés partiront de l’un des divers points d’envol de la capitale, emmenant avec eux un total de 99 passagers et... 2,5 millions de lettres ! Deux de ces ballons, poussés par un fort vent d’est, disparaîtront dans l’Atlantique (le Jacquard et le Richard Wallace). D’autres s’abimeront à l’atterrissage en occasionnant des blessures à leurs occupants. Un autre se posera en zone occupée (le Montgolfier). Léon Gambetta aura plus de chance : parti de Paris à bord de l’Armand-Barbès le 7 octobre en compagnie de son collaborateur Eugène Spuller et de l’aérostier Trichet, il atterrit à Montdidier (Somme) et peut rejoindre le gouvernement provisoire de Tours pour tenter d’organiser la défense du territoire. Gambetta et ses compagnons emportaient avec eux 4000 lettres. Il en ira de même pour les 66 autres ballons : tous seront porteurs de courriers destinés à des correspondants de province et de différents pays européens (80000 ressortissants étrangers on été piégés dans Paris).

L’utilisation des ballons montés se heurte toutefois à une énorme difficulté : comment recevoir en retour dans la capitale assiégée du courrier de province et de l’étranger ? Quelques tentatives aérostatiques seront effectuées à différentes reprises lors du Siège, mais victimes de vents défavorables toutes seront sanctionnées par des échecs. Certes, il y a les pigeons voyageurs expédiés par ballon vers la province dans des cages d’osier pour être renvoyés vers Paris porteurs de messages, mais le pigeongramme (support micro-photographié) qui a été introduit dans une section de penne d’oiseau fixée sous la queue du pigeon ne contient au maximum que 2000 brèves dépêches. Un rendement qui, nécessité oblige, sera pourtant perfectionné de manière spectaculaire par le procédé de René Dagron consistant à transférer sur un support de collodion de multiples textes photographiques réduits à une surface de quelques millimètres carrés. Grâce à ce génial procédé, ce ne sont plus 2000 mais 30000 dépêches qui arrivent désormais dans un petit tube métallique fixé sous l’aile. Malheureusement, sur les 375 pigeons qui seront envoyés vers la province, 57 seulement retrouveront leur pigeonnier parisien, l’un d’entre eux, victime d’une balle prussienne ayant perdu son tube et plusieurs plumes de sa queue


Le problème semble difficilement soluble lorsqu’au début du mois d’octobre un dénommé Louis-Émile Robert présente au général Trochu le projet qu’il a conçu avec MM. Delort et Vonoven. Inspiré d’une méthode de contrebande en usage à la frontière franco-belge, il consiste à livrer au courant de la Seine en amont de Paris des cylindres de zinc munis de 12 ailettes et rendus étanches par un couvercle soudé. Chaque cylindre peut contenir environ 600 lettres. D’un diamètre de 13 cm pour une hauteur de 20 cm, il comporte à ses extrémités deux petites poches d’air destinées à ajuster de manière optimale son poids par obturation de la poche. Lesté par le courrier, le cylindre, soigneusement pesé, doit afficher une pesanteur en principe supérieure… d’un milligramme au poids spécifique de l’eau ! Immergé en amont de la capitale, le cylindre est censé se mouvoir entre deux eaux à la manière d’une roue à aubes avant d’être récupéré dans Paris assiégé à l’aide d’un filet tendu en travers du fleuve. 

Naissance de l’Aéropostale

Après un essai réussi dans la capitale, la décision est prise d’organiser cet étonnant service postal. Les lettres, écrites sur du papier pelure, devront peser au maximum 4 grammes. En accord avec l’administration postale, le courrier à destination de Paris sera centralisé à Moulins et portera la mention « Paris par Moulins (Allier) ». Le tarif est fixé à 1 franc par lettre, 20 centimes allant à l’administration et 80 centimes dans la poche des inventeurs du système (moitié lors de l’envoi, moitié après réception) ! Quatre cylindres et un ballon sont fabriqués, et le 7 décembre 1870 Delort et Robert s’envolent à bord du ballon Denis Papin. Tandis que Delort s’installe dans l’Allier pour superviser la fabrication des boules, leur remplissage et leur acheminement vers Cosne-sur-Loire, Robert se charge de les récupérer dans cette localité puis, déguisé en paysan, de les transporter et de les mettre à l’eau en amont de la capitale, le plus près possible des lignes prussiennes. La première boule de Moulins sera immergée à Bray-sur-Seine le 4 janvier 1871. D’autres le seront à Sanois puis à Thomery et Montereau, moins exposées à la surveillance allemande. Vonoven, resté à Paris, est chargé de récupérer les « agents », nom que leurs inventeurs ont initialement donné à ces étonnants cylindres postaux.

55 boules de Moulins seront mises à l’eau entre le 4 et le 28 janvier 1871. Interceptées par les Prussiens, envasées, prises dans les racines des rives ou insuffisamment étanches, aucune ne parviendra à destination dans les filets tendus par Vonoven au Port-à-l’Anglais entre Vitry et Alfortville. Toutes les boules ne seront pas perdues pour autant : le Siège de Paris levé, la première boule sera retrouvée aux Andelys le 6 mars ; trois autres seront repêchées au cours de cette année 1871. D’autres découvertes s’étaleront ensuite jusqu’en 1910. Au total, une trentaine de boules de Moulins seront récupérées, les dernières en Seine-Maritime, à Saint-Wandrille en 1968, et à Vatteville-la-Rue le 14 avril 1982. Avis aux amateurs, il reste environ 25 boules de Moulins à repêcher, avec à la clé un joli pactole lié à la valeur philatélique de leur contenu. 

Joli pactole également avec les lettres expédiées par ballons montés, la cote de certains plis atteignant plusieurs milliers d’euros. Normal : ces lettres font partie de l’histoire balbutiante d’une Aéropostale qui ne s’appelait évidemment pas encore comme cela. Elles ne sont toutefois pas les véritables pionnières de la Poste aérienne.
 
Cette grande première a été réalisée quelques jours plus tôt lors du Siège de Metz. Entre le 5 et le 14 septembre 1870, 14 petits ballons (un mètre de diamètre), tous porteurs de lettres, ont en effet été largués à l’initiative du pharmacien militaire Jeannel et du médecin-major Papillon, initiateurs de ce qu’ils présentent au général Bazaine, commandant la place de Metz encerclée, comme la « Poste aérostatique ». 7 de ces ballons, dits « ballons des pharmaciens », seront recueillis en zone française, les autres étant retombés derrière les lignes prussiennes. Une douzaine d’autres ballons, d’une taille supérieure (trois mètres de diamètre), seront lancés entre le 16 septembre et le 3 octobre, chacun d’entre eux emmenant environ 10000 dépêches. Ces courriers et dépêches, tous écrits sur du papier pelure, sont connus sous le nom de « papillons de Metz ». Un bien joli nom pour une bien belle histoire !
 

Documents joints à cet article

« Ballons montés » et « Boules de Moulins » « Ballons montés » et « Boules de Moulins » « Ballons montés » et « Boules de Moulins » « Ballons montés » et « Boules de Moulins »



par Fergus lundi 1er février 2010 - 26 réactions
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Les réactions les plus appréciées

  • Par Lisa SION 2 (---.---.---.144) 1er février 2010 11:24
    Lisa SION 2

    Slu Fergus,

    que ça fait du bien un article avec des quantités de noms de méritants sans un seul de nos dominants le paf actuel quotidien. Bel hommage que vous rendez là à tous ces petits inventeurs ingénieux qui n’avaient de motivation que de sauver la France et non pas la vendre une bouchée de pain comme on peut le voir aujourd’hui. Cela me fait dire que tous les propriétaires actuels de grosses berline allemandes sont déjà les collabos de demain. C’est curieux, pendant l’histoire des ballons montés, j’imaginais déjà le retour sous les eaux. Comme quoi.

    C’est fou de savoir à quel point la communication était la clé de toutes les batailles, et je ne peux pas m’empêcher de penser que c’est pour cette raison que nos dominants cherchent à couper l’internet. Reste à savoir si nous sommes les pigeons qu’il croient, et c’est une bonne idée que vous avez eu de remettre ce sujet sur la table, dès fois qu’on en ait bientôt besoin...

    Merci à vous pour ce beau voyage. L.S.

  • Par Fergus (---.---.---.94) 1er février 2010 11:43
    Fergus

    Un grand merci à vous, Lisa Sion, pour ce commentaire.

    De tous temps (y compris durant l’Antiquité), la communication a en effet été l’une des clés, sinon LA clé des succès militaires. Pas de stratégie possible sans elle, pas de tactique réussie sans une communication efficace et la plus rapide possible. Communication et renseignement (l’un n’allant pas sans l’autre) ont d’ailleurs désormais largement pris le pas (ou sont en voie de le faire) sur tous les autres aspects de l’action militaire, de la lutte antiterroriste et de la conquête du... pouvoir politique.

    De là à penser que les gouvernants (les « dominants » comme vous l’écrivez justement) cherchent sinon à couper Internet, du moins à le circonscrire, à lui couper les ailes, à le priver des contre-pouvoirs qu’il est en train de bâtir via certains réseaux sociaux ou médias citoyens, il n’y a effectivement qu’un pas. D’où la nécessité, en effet, de rester vigilants et, la menace se précisant, de se mobiliser le moment venu pour défendre bec et ongles cet outil contre les agressions autocratiques.

    Bonne journée.

  • Par jack mandon (---.---.---.155) 1er février 2010 11:46
    jack mandon

    @ Fergus,

    Avec le décalage, l’histoire prend des allures d’historiette et de guinguette, sauf respect pour les victimes humaines de tous les camps.
    Sans compter que cette guerre de 1870 allait modifier profondément le cours de l’histoire du monde au plan territorial pour un nouveau monde en pleine expansion.
    La vie des parisiens, des bourgeois d’alors n’était pas triste...

    Durant les 135 jours que dura le siège, on dit que l’humiliation la plus grave des bourgeois de Paris fut d’avoir mangé du rat. Il y eut des boucheries canines et félines. En décembre 1870, après trois mois de siège, le rat coûtait 3 francs, un chat 10 francs, un œuf 2 francs et un boîte de sardines 5 francs. On pêcha aussi les poissons de la Seine, de la Marne et des lacs du bois de Boulogne. Dans les restaurants de luxe, on servit les animaux du zoo et du Jardin d’acclimatation.

    L’homme s’adapte apparemment joyeusement...c’est l’impression que l’on a avec le recul.

    Merci pour ce premier voyage en ballon avec les« petites jambes » ( Gambetta)

  • Par eugène wermelinger (---.---.---.79) 1er février 2010 12:26
    eugène wermelinger

    Bonjour Fergus et votre article qui m’en a appris. Merci et félicitations.
    Lisa soulève un point important : comment d’ores et déjà contourner ici ou ailleurs un blocus d’Internet.
    Toutes les idées sont les bienvenues, et il vaudrait mieux déjà avoir d’avance un plan B. même x, y z ! 

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