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Bérénice, faire sonner les vers classiques

Bérénice de Jean Racine m e s Olivier Chapelet avec Aude Koegler, Gaël Chaillat, Yann Siptrott, Sandrine Grance, Francis Freyburger, Bruno Dreyfürst , Caserne des Pompiers 20h15

Il y a un petit miracle dans ce spectacle, qui tient à la sonorité des vers tels qu'ils sont dits. Dire l'alexandrin n'est pas aisé. En trouver la vérité, comme l'écrit Roland Barthes est ardu. Trouver l'équilibre de la distance, telle que Barthes le suggère ni musique, ni prose déformée-améliorée. Cette justesse de l'alexandrin est présente à chaque instant dans chaque vers et on a un plaisir comme une redécouverte. Les comédiens ont travaillé avec un spécialiste Georges Roiron, pour obtenir cet ajustement dans la diction. Cette vérité de l'alexandrin nous dit la justesse et la précision de la distance théâtrale, nous dit le théâtre. D'ailleurs, le metteur en scène Olivier Chapelet pense que le théâtre est affaire de texte porté par les comédiens. C'est là qu'ils ont tous mis leur effort, c'est réussi, agréable et presque inouï.

Tout est comme ça, d'une précision d'orfèvre. La compagnie n'a pas à Avignon, le dispositif scénique avec lequel la pièce a été montée. Notamment, il manque la pente de la scène. On imagine assez bien cependant, cette épure des espaces, des corps droits dans des costumes d'une solitaire harmonie. La direction des corps est dans le drapé des costumes aussi et les dialogues ne sont pas tous face à face. Ainsi l'espace se sculpte de scène en scène. Belle esthétique. Les lumières rasantes sont d'une intrigante beauté, inédite pour moi. La musique de oud et ses mélopées inscrivent la pièce dans l'ambiance de l'époque et du lieu, de cette région du monde.

Bérénice est une tragédie sans mort. Pas d'action véritable non plus. Il s'agit pour les protagonistes de se dire de quoi leur vie sera faite dorénavant. Ils sont à un carrefour. Dans Bérénice, la loi de Rome n'est pas mise en cause, l'idée de la détourner de s'arranger avec n'affleure nulle part. La marche est inéluctable comme la mort et s'accomplit à la fin de la pièce. Fin, terminus et finalité. Séparation petite mort ? La question qui se développe est « Comment lui dire ? ». Pour elle, comment croire que ce soit bien vrai, que ce soit bien le choix de son amoureux ?

Il est frappant de voir que Titus n'arrive pas à parler à Bérénice, envoie Antiochus, qui y arrive à peine mieux. C'est de l'embarras de ces deux hommes, que Bérénice comprend la terrible décision, et force Antiochus à le dire. Ce dernier, qui a avoué son amour à Bérénice espère qu'elle va le choisir, en remplacement de Titus. Son attente sera déçue.

Bérénice est, me semble-t-il, une pièce sur le conflit entre l'individu et l'institution. Les institutions de Rome et, en général les institutions royales nécessitent que les liens maritaux se fassent entre égaux, lient des familles de sang royal, et bien souvent soient aussi en conformité avec les alliances politiques nécessaires ou souhaitées. Mariages arrangés, on dirait de nos jours.

Entre le pouvoir et l'amour, Titus choisit le pouvoir. Il pourrait peut-être ruser, garder une épouse morganatique, comme le fit un certain roi de l'époque de Racine. Peut-être la chose n'était-elle pas inventée. L'empereur de Rome aurait peut-être pu s'autoriser et être le premier ? Titus se plie aux lois du pays et choisit, selon son cœur. On connaît un roi d'Angleterre (Édouard VIII) qui renonça au trône par amour d'une femme. Choix rare.

Les institutions nous donnent un rôle et sans elles nous ne saurions faire société, tandis que notre personne, notre cœur nous invite parfois à de tout autres sentiments ou désirs. Le conflit montré dans Bérénice est un conflit « propre », personne ne cherche à faire mal à un autre. Le chemin de la vie de Titus ne peut pas couler dans les canaux des institutions romaines,ou le contraire, il ne peut qu'y couler. Il est contraint de quitter ou la femme qu'il aime ou la place sociale à lui destinée. On peut critiquer son choix. C'est un choix net et définitif qui contraint les autres et surtout la pauvre Bérénice qui n'a rien fait pour mériter cet abandon. La lâcheté de Titus, la seule me semble-t-il, est dans son incapacité à lui dire cette décision.

Tout cela coule dans des vers qui, il faut le redire, sont admirablement dits, dans un décor plastiquement très réussi.


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