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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Bienvenue chez le Che ?

Bienvenue chez le Che ?

En ce moment, la mode est, non seulement aux biopic (Callas, Piaf, Sagan, Coluche…), mais également aux films en deux parties (diptyque sur Iwo Jima par Eastwood, Mesrine par Richet), mais autant les deux derniers exemples étaient convaincants, tant au niveau du fond que de la forme, autant la 1ière partie sur le Che, signée par Steven Soderbergh (Che – 1ière partie : L’Argentin, en attendant la deuxième – Guerilla – qui sortira le 28 janvier), est un film insipide, avec tous les tics inhérents au genre. On le sait, Soderbergh est un malin ; il est même virtuose, pouvant revisiter des films de l’histoire du cinéma avec talent (Solaris), s’inscrire dans une coolitude filmique bien sympathique (je pense à l’easy filming de ses Ocean’s Eleven et autres Hors d’atteinte), ou bien signer des films populaires de qualité, style Erin Brockovich.

Mais là, le Che paraît trop grand pour lui. Comme il semble incapable d’analyser le désir de révolution de l’intérieur - telle une tautologie, on nous dit que Guevara EST la révolution en marche et point barre - et ne pas trop savoir, non plus, par quel bout prendre ce monument labellisé, « hasta siempre », Comandante Che Guevara, par Nathalie Cardone, Besancenot & Co, alors, paresseusement, il réduit son film-surf à un puzzle passe-partout où jamais il ne vient faire corps avec son sujet. Il pioche, il googlelise, histoire de brasser large, mais, selon le dicton bien connu, qui trop embrasse mal étreint. Cette 1ière partie s’attarde sur la guérilla cubaine victorieuse, à la fin des 50’s, sur la dictature de Batista : le 26 novembre 56, Fidel Castro embarque pour Cuba avec 80 rebelles mais son offensive se solde par un massacre, douze hommes seulement en réchappent, dont Guevara, le médecin du groupe, et Castro. Le récit du biopic se déroule de 1956 à 1959 : des débuts dans la Sierra Maestra jusqu’à la marche sur la Havane de 1959, via la conquête de Santa Clara. Entre-temps, certainement pour complexifier un gros téléfilm bien plan-plan, le cinéaste croit bon de distiller, scolairement, des infos didactiques et idéologiques : la rencontre du Che à Mexico, en 1955, avec Fidel Castro ; des morceaux de l’allocution du Che à la tribune de l’ONU en 1964 ; des extraits en noir et blanc d’un entretien à New York avec une journaliste américaine. Façon Traffic, Soderbergh reprend, à satiété, le commerce d’images de ses artifices filmiques : caméra tremblée genre docu-fiction, flash-back, jump cuts, changement de registres d’images, plans à gros grain, comme filmés sous le treillis du Che, caméra HD tête chercheuse, recadrages et on en passe. On est bien chez Soderbergh, ce trop-plein se voudrait film-somme sur le sujet mais ça brasse sérieusement à vide. Les scènes de guérillas, via les progressions des troupes et les diverses villes à prendre, ne se distinguent pas les unes des autres, et pire, elles ne sont travaillées par aucune tension dramatique, on s’y ennuie ferme. A la fin, avec le déraillement du train, le récit s’emballe enfin un peu sans parvenir pour autant à convaincre pleinement - Soderbergh filmant platement les scènes de snipers, et la séquence d’embuscade dans la ville (Santa Clara), malgré les plans-séquences et autres tremblements de caméra, étant à mille lieues de la maestria visuelle, lorgnant vers l’abstraction géométrique, d’un Full Metal Jacket.

En outre, là-dedans, les guérilleros, façon barbudos exotico-toc, sortent tout droit d’une carte postale d’Epinal ou bien, mais en nettement moins drôles, de Tintin et les Picaros ! Cuba n’y est qu’un décorum, Soderbergh ne faisant trois fois rien de l’hostilité bien connue de Dame Nature. Alors, on ne peut pas dire que l’image soit laide, bien au contraire elle est même soignée (trop ? Au vu de l’objet d’étude, anticapitaliste, elle aurait pu être bien plus pauvre), mais, ici, rien ne nous est dit du mystère d’une jungle qui aurait pu participer à rendre tendue la progression (prises de casernes, scènes de combats dans des villes-clés, etc.) des hommes du Che. On a cette désagréable impression que le cinéaste ne porte aucun regard sur la nature, que ce soit d’une manière formaliste (je pense à la beauté énigmatique des photos envoûtantes d’un Thomas Struth, cf. photo) ou d’une façon hautement spirituelle : on rêve alors de ce qu’aurait pu donner ce projet du Che, « un poco loco », entre les mains d’un cinéaste-poète comme Terrence Malick : en 2004, le « Dernier des Mohicans » d’Hollywood a subitement renoncé à diriger son film prévu sur le révolutionnaire cubain ; c’est bien dommage car celui-ci aurait certainement tiré ce film-fleuve vers une fuite en avant du personnage, entre désenchantement du réel (course au néant) et béatitude proche du nirvana et de l’espoir d’un nouveau monde. Soderbergh, lui, voudrait nous faire croire à sa vision kaléidoscopique de cette icône de la révolution cubaine qu’est Ernesto Guevara (1928-1967), mais quantité n’est point qualité. Ici, on s’inscrit dans une vision touristique du Che, sans horizons lointains, et davantage qu’un film de guérilla, j’ai davantage envie d’y voir un film de cigarillo, bien proche du pétard mouillé !


Dans ce film-diaporama, 1ière partie : L’Argentin, le Che n’y est vu qu’à travers son statut iconique, via une image de poster (bad) boy tout encline à rejoindre les divers clichés du mythe destinés à alimenter les t-shirts, les magnets et autres produits dérivés d’ados rebelles et de révolutionnaires à la petite semaine (suivez mon regard…). Contrairement à un Mesrine qui ne manquait pas de voir la face sombre du personnage, dans ce Che, on ne nous dit presque rien sur sa part d’ombre (autoritarisme, crimes en eaux troubles…), à peine mentionne-t-on que ce jeune médecin argentin, embrassant la cause du peuple et de la lutte armée parce qu’en révolte contre la pauvreté, est bel et bien issu d’une bonne famille. La superstar est intouchable, on se doit de l’aimer et d’être en empathie avec lui : le pauvre bougre est victime de crises d’asthme (on voit ça en long, en large et en travers), il n’a pas le temps de z’yeuter romantiquement son amoureuse (Aleida March), c’est un maître de guerre (avec son lance-roquettes, il vous dézingue un bâtiment ennemi en moins de deux !) et, apprend-on, le « métier » de révolutionnaire, eh bien, c’est super dur : des petites jeunots ayant rejoint sa troupe en feront bientôt les frais, via des efforts physiques bien trop grands pour eux. Certes, le portoricain Benicio Del Toro, qui a eu le prix d’interprétation à Cannes pour cette performance cherchant à « faire vrai », a la gueule de l’emploi : il est beau gosse avec sa barbe crade de barbudo face aux méchants gringos proprets, il plisse bien ses yeux asiatiques tout en tirant sur son havane, histoire de prendre la pose du penseur qui pense, et il porte magnifiquement les attributs de la panoplie du Che (cigarettes, cigares, tabac en poudre, boucles noires, béret à l’étoile rouge-logo, treillis vintage), cependant on ne peut s’empêcher de ramener l’ensemble de ce film d’Epinal - du 2 sur 5 pour moi au compteur, pas plus - à une coquille vide, tant il s’arrête à la surface des choses.

Alors, d’aucuns nous disent que, pour apprécier ce diptyque reposant sur l’idée d’un double mouvement – dialectique - qui n’en ferait qu’un (de la montée en gloire à la descente aux enfers, le Che est moins un superhéros qu’un homme, témoin parmi les hommes), il faut avoir vu le 2ième, Guerilla, qui en narrant la traque du Che dans la jungle bolivienne et en reprenant la rengaine du Plus dure sera la chute, permettrait de revoir à la hausse le 1ier. Cela doit être vrai, tant mieux. Pour autant, être dans l’obligation d’avoir à se coltiner les 2h05 d’un 1ier opus, beaucoup plus touristique que politique, je trouve tout de même que c’est un peu fort de café, cubain ou non. Quant à Soderbergh, cinéaste-surfeur à tendance bluffeur, ne nous inquiétons pas pour lui, il y a une vie après le Che : dans sa malle de vignettes autocollantes, il prépare déjà un thriller (The Informant) avec Matt Damon, une embardée chez les call-girls (The Girlfriend Experience), un biopic sur Liberace et un musical en 3D sur Cléopâtre, rien que ça. Bref, ça surfe à tout-va pour Steven : en route pour être le roi par excellence du film-kleenex, aussitôt vu, aussitôt oublié !

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2 réactions à cet article    


  • Fergus fergus 17 janvier 2009 16:07

    Petit clin d’oeil en passant : Le Che est le nom d’un hameau du Cantal, situé à quelques kilomètres de la vill de Murat.


    • Vincent Delaury Vincent Delaury 17 janvier 2009 17:39

      Fergus : " Le Che est le nom d’un hameau du Cantal, situé à quelques kilomètres de la vill de Murat. "

      En effet, ça peut peut-être faire avancer le schmilblick !

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