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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > « Black Book » de Paul Verhoeven en DVD : infiltra(c)tion !

« Black Book » de Paul Verhoeven en DVD : infiltra(c)tion !

Quasiment 30 ans après Soldier of Orange (1977), le maître hollandais Paul Verhoeven, avec son Black Book (sorti en salles en France le 29 novembre 2006 et le 14 novembre dernier en DVD), revenait dans son pays natal pour de nouveau filmer la résistance (hollandaise) durant la Seconde Guerre mondiale.

Son film est à la fois un film historique et un thriller haletant, mené tambour battant par une actrice fascinante et troublante qu’Hollywood s’arrache déjà : la sublime Carice Van Houten. C’est un film de guerre insolent, énergique et ambigu à l’image de son auteur débarrassé (enfin !) ici des contraintes hollywoodiennes. Par son refus d’un parti-pris ultra-réaliste, on sent bien que son sujet principal est moins la guerre, la résistance, la trahison, la subversion, que ce corps (Rachel/Ellis) qui se débat au sein d’un système, d’ailleurs cette jeune femme - stoïque, sexy, drôle et prise dans les rets de l’Histoire (la Seconde Guerre mondiale) - aurait très bien pu être auscultée dans un autre contexte.

Le pitch est simple : La Haye, sous l’occupation allemande. Suite à sa cachette détruite par une bombe, la chanteuse Rachel Stein tente avec un groupe de Juifs de gagner la Hollande méridionale, déjà libérée, mais une patrouille allemande les intercepte avant. Tous les réfugiés sont abattus à l’exception de notre Rachel qui échappe au massacre. Rejoignant alors la Résistance sous le nom d’Ellis de Vries, elle parvient à infiltrer le Service de Renseignements allemand et à se lier avec l’officier Mûntze, hautement séduit par elle. Le film historique, sur fond d’espionnage à la Hitchcock, devient vite une histoire d’amour torride et scandaleuse entre une belle femme juive et un officier allemand ainsi que le magnifique portrait d’une héroïne dotée d’un sacré tempérament. Précisons qu’ici, je vous parlerai essentiellement du film, et non pas de l’objet DVD dont les bonus sont quasi insignifiants, par exemple on aurait aimé en savoir davantage sur l’actrice du film (comment Verhoeven a-t-il déniché cette beauté fatale ?) plutôt que d’avoir à se coltiner un making-of platounet s’attardant sur... les cascades du film !

Pour apprécier ce film à sa juste valeur, il faut voir que c’est Rachel Stein/Ellis de Vries/Carice Van Houten qui, dans sa dynamique même de machine de guerre implacable, est la ligne de fuite de Black Book. Son point de fuite, c’est sa mission. Elle est un programme. Exit la chanteuse, elle devient, suite aux horreurs de l’occupation allemande, femme battante, guerrière, action woman. Le film épouse la trajectoire imparable de son héroïne. Elle ira jusqu’au bout. Quand elle se grime en Blonde Aryenne, telle une icône, elle est jusqu’au-boutiste, à savoir qu’elle se teint non seulement les cheveux, mais aussi les poils pubiens. Et Verhoeven vient cadrer cela, le sexe blond - Blonde on Blonde, pendant qu’un cinéaste lambda aurait coupé avant, par pudeur ou puritanisme, ou par manque de talent. Non, Verhoeven montre cela, il n’hésite pas à aller dans la crudité, à montrer le corps de son héroïne comme un corps-viande prêt à tout pour baiser ceux qui ont baisé sa famille, massacrée sous ses yeux. C’est une perfectionniste. Et son aspect sexy, showgirl, elle le travaille au centuple car il va participer, et ô combien, de son opération vengeresse. V pour Vendetta. Pour pirater le système infaillible (jusqu’à la défaite de l’Allemagne) du nazisme, elle applique à la lettre ses méthodes. Il s’agit d’infiltrer à la perfection, à l’identique, dans un traçage et un lissage au cordeau, un système robotique et méthodique qui se targue d’être parfait, notamment en misant sur la traçabilité des individus (avec, pour solution finale, l’extermination des Juifs). Pour être son grain de sable, il va falloir être dans la duplicité et la duplication. Elle se fait être-machine pour combattre, avec leurs propres armes, les Nazis, êtres-machines pensant en fonction d’un système "managérial" qui a ses fonctionnaires, ses administrations et sa langue de propagande (dont l’éjection lexicale de l’humain) en vue de "banaliser le mal" (Hannah Arendt), à savoir la Shoah.

Certes, Rachel/Ellis est agaçante parce que froide, dure, efficace en diable, calée sur des rails, assez individualiste et nageant même par moments en eaux troubles - d’ailleurs Verhoeven, qui n’a pas froid aux yeux, montre bien l’attraction/répulsion pour l’esthétique et le système nazis (on pourrait évoquer Les Damnés de Visconti ici ou le Jonathan Littell, Les Bienveillantes) - et, en même temps, je crois que c’est l’ambiguïté même du film - loin du bon goût moralisateur se berçant de clichés toujours héroïques sur la Résistance - qui en fait sa valeur. Verhoeven se met bien dans le contexte de l’époque où pencher d’un côté ou de l’autre n’était pas aussi "clair", aussi "évident" que maintenant. Comme dans la célèbre chanson d’Aznavour, il nous "parle d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître...". Que les choses soient claires, le nazisme est une abomination, la barbarie nazie de l’ordre de l’innommable, mais il serait hypocrite, me semble-t-il, à moins de nier l’Histoire, de lui ôter tout pouvoir de fascination sur les hommes parmi les hommes, via leur part d’ombre, leur rapidité à basculer dans l’horreur, l’horreur, l’horreur..., leur goût prononcé pour la meute, le zèle et le silence complice. Oui, on le sait, dès que les hommes s’assemblent en milieux, leurs oreilles poussent, ça fait troupeau très vite. Méfiance...

Et je crois que ce film, Black Book, peut profondément agacer parce que son héroïne infiltrée dans la machine (ou matrixe) du nazisme n’est pas aimable, elle n’est pas cousue de fil blanc, et le film ne se laisse pas déguster comme une cuillère veloutée de Van Houten, il tend vers l’aigre, vers le dégoût, le vomi, la merde : 100 % merde (à la fin du film, elle en est recouverte des pieds à la tête) et non pas 100 % cacao doucereux ! Son personnage de femme-maîtresse, malgré la planification d’un stratagème imparable pour pénétrer le milieu, ce n’est pas une super-héroïne dont les intentions sont clairement évidentes. On sent dans ce film les contingences de la vie, le facteur humain, Rachel/Ellis est prête à beaucoup de choses pour "réussir", et par moments, dans son courage à l’oeuvre, elle emballe et, à d’autres instants, elle nous laisse perplexe, elle est (agent) double et trouble. Je crois que Verhoeven travaille en effet dans l’intervalle de cette perplexité, dans cette béance, et son film, c’est justement parce qu’il n’est pas aimable, pas bonasse et pas estampillé « bonne morale rétrospective » qu’il devient alors passionnant. Ce n’est pas un film si confortable que cela, avec d’un côté les Résistants forcément bons et de l’autre côté, tous les Nazis, forcément barbares et sanguinaires. Et le film est un curieux mix entre la machine clinique et le facteur humain (via notamment le sexe et la libido au travail - le corps sexy de Rachel servant comme subterfuge et permettant l’infiltration). Selon moi, avec Black Book, Verhoeven a signé un film intelligent, inconfortable, plutôt gonflé, et c’est là tout à son honneur.

En outre, c’est loin d’être le premier film de Verhoeven à jouer sur une certaine ambiguïté quant à la lecture de ses films, pensons à RoboCop (longtemps accusé pour sa violence gratuite alors que c’est justement un grand film sur la violence), à Starship Troopers accusé de prôner ce qu’il dénonçait au contraire (la parade nazie et le langage nazillon) ou encore à Showgirls accusé d’être artificiel alors qu’il passait par l’artifice pour mieux torpiller la duperie du star-system, narcissique jusqu’à l’aveuglement.

Revenons un instant, si vous me le permettez, à RoboCop pour mieux revenir à Black Book après. Tout d’abord, on se souvient tous certainement de ce flic le plus redoutable du cinéma de science-fiction (apparu en 1987 sur les écrans) du « fou violent » sec et ricanant Paul Verhoeven (Total Recall, Basic Instinct, Starship Troopers...), moitié homme moitié robot ("50 % homme, 50 % robot, 100 % flic", disait la catchline célèbre à la sortie du film !), le flic de demain quoi, une arme absolue contre une criminalité galopante dans un monde fou et très violent. Rappelons-nous : bienvenue à Detroit, ville du cauchemar, devenue totalement incontrôlable. Les criminels mettent la ville à feu et à sang. Les dirigeants sont corrompus (les flics de Detroit sont une filiale de l’OCP, entreprise qui veut privatiser toute la ville) et la police est officiellement incapable d’enrayer la montée de la violence. Il reste alors une dernière chance : RoboCop, mi-homme mi-robot créé à partir du corps d’Alex Murphy (Peter Weller), policier mort en service. RoboCop, indestructible et puissamment armé, naît donc sous nos yeux, il nettoie la ville de Detroit avec une efficacité redoutable et devient vite le héros du poste de police et de la ville. C’est l’archétype par excellence du « héros-flic-cow-boy », dernier rempart de la République contre le vice et le nihilisme. Mais, sous la carapace de ce cyborg qui tire fort et précisément (plus vite que son ombre), se cache en fait non pas une machine, un numéro ou un matricule, mais un homme, à visage découvert, à la découverte de lui-même, avec un nom : Murphy. Même si ce flic a l’apparence d’une machine, il n’en possède pas moins l’âme d’un homme, hanté par son passé et décidé à se venger. En fait, Verhoeven montrait avec RoboCop, ni plus ni moins, et avec quelque anticipation (d’autant plus quand il semblerait, qu’à l’heure actuelle, RoboCop semble être le rêve ultime de certains ministres de l’Intérieur...), les limites du modernisme du tout-sécuritaire, du tout-répressif et du tout-surveillance ainsi que les dangers d’un Etat policier, mais derrière ce portrait noir d’un futur on ne peut plus pessimiste, une lueur d’espoir n’est tout de même pas absente, notamment quand, à la fin, RoboCop déclare bel et bien s’appeler Murphy. Séquence émotion. La machine s’affirme en tant qu’individu surpuissant mais c’est l’homme in fine, de par son humain trop humain, qui sort vainqueur du combat.

Concernant Black Book, je crois que c’est trop facile de le critiquer, comme certains le font, pour son "classicisme hollywoodien". En y regardant de plus près, c’est bel et bien un film d’auteur que nous a signé Verhoeven. Oui, la solution de continuité entre le robot et l’humain y est toujours à l’oeuvre mais, au lieu de l’incarner par un RoboCop surarmé et surpuissant, il reconduit ce paradoxe ambulant en la personne de Rachel/Ellis/Van Houten, mobile de son film, moitié femme (très belle), moitié machine, et la machine filmique qu’est Black Book vient épouser la machination de son héroïne, accro à ses lignes fixes. Famille massacrée = vengeance = rejoindre la Résistance pour infiltrer le système Nazi, via sa rencontre avec l’officier Mûntze, afin de le niquer de l’intérieur. C’est sa mission et ça pourrait être le pitch du film. Et celui-ci peut en apparence passer pour tarte à la crème si l’on n’y voit pas ce qui se trame derrière l’image "classique" qui nous est donnée à voir. Il s’agit de gratter le vernis hollywoodien de la surface des images. Doit-on, en outre, rappeler que Paul Verhoeven est Hollandais, Européen donc, et qu’il a pris ses distances avec le formatage des blockbusters des majors, et ce, dès l’époque où il en faisait, et encore davantage maintenant ? « Je me fiche d’être politiquement correct », déclarait récemment Verhoeven himself à Emmanuel Burdeau et Antoine Thirion dans les Cahiers du cinéma n° 618, novembre 2006, p. 24-25.

Oui, il ne faudrait pas se tromper, Verhoeven n’est en rien un tâcheron façon Michael Bay et autres Roland Emmerich. Voilà un cinéaste de grand talent qui pense et qui gratte là où ça fait mal - là où, justement, les béni-oui-oui préfèrent fermer les yeux en se croyant d’office plus éclairés et plus dans le vrai que les autres. « Ne refermez pas encore le livre noir de vos pires cauchemars » semble nous dire en permanence Verhoeven, le rire dénonciateur et révélateur de nos turpitudes humaines au coin des lèvres, un tantinet gercées.

Documents joints à cet article

« Black Book » de Paul Verhoeven en DVD : infiltra(c)tion ! « Black Book » de Paul Verhoeven en DVD : infiltra(c)tion !

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5 réactions à cet article    


  • elric 23 novembre 2007 10:14

    Je n’ai jamais douté que verhoen soit un bon cinéaste.Il a quelques ratages,comme tout le monde,il a été pris dans la machine hollywoodienne,oû il a dut faire des films de commandes,travail qu’il a accomplit avec talent dans l’ensemble.Maintenant qu’il commence à avoir plus de libertés,je pense que son oeuvre va vraiment commencer à devenir vraiment intéréssante.


    • Vincent Delaury Vincent Delaury 23 novembre 2007 11:55

      « Maintenant qu’il commence à avoir plus de libertés,je pense que son oeuvre va vraiment commencer à devenir vraiment intéréssante. » (elric)

      Oh, elle l’était déjà avant, dès son entrée dans le « système hollywoodien ». Des films comme « La Chair et le sang », « RoboCop », « Total Recall », « Basic Instinct », « Showgirls » ou encore « Starship Troopers » sont retors à souhait. On peut trouver une certaine liberté au sein d’Hollywood. On parle de Verhoeven mais, dans les contemporains, on pourrait évoquer les frères Coen, Tim Burton, Michael Mann ou un Quentin Tarantino. Et n’oublions pas les films de la période hollandaise de Paul Verhoeven, certains (« Turkish Delight », « Soldier of Orange », « Speeters », « Le Quatrième Homme »), d’une grande liberté de ton, valent largement le détour.

      Cinéphilement vôtre,


      • elric 23 novembre 2007 12:32

        Son oeuvre était déja intéréssante,ses films éveille toujours l’intérêt,je voulait dire que avec le temps il va se bonifier encore plus,du moins je le pense


        • Forest Ent Forest Ent 23 novembre 2007 21:51

          D’accord avec le fond de cet article, je l’ai néanmoins trouvé difficile à lire, un peu surchargé.

          Sur le film, non ce n’est pas un navet hollywoodien, oui c’est un film intelligent, avec un démontage redoutable des clichés et de la noirceur.


          • Vincent Delaury Vincent Delaury 26 novembre 2007 18:18

            Ludo : « (...) on retrouve une subtilité dans la description des différents personnages que je n’avais pas vu à part dans »Lacombe Lucien« de Louis Malle. »

            Oui, la comparaison avec le Louis Malle est vraiment intéressante.

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