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Blues, racisme et reconnaissance

Les premiers chanteurs de blues ont été les Noirs qui ramassaient le coton dans les plantations du sud des Etats-Unis. Dans les années 1950, des « passeurs » ont permis de faire prendre la musique de rock blanche. Cette transmission culturelle a permis de rendre moins insupportable les barrières raciales.

La naissance du blues

Le blues est né au début du XXe siècle parmi les populations noires travaillant au ramassage du coton dans les grandes propriétés du sud des Etats-Unis. C’était le temps du racisme institutionnalisé par les lois organisant la ségrégation raciale.

Au départ et pendant plusieurs dizaines d’années, le blues a été la très simple association d’une voix masculine et d’une guitare sèche. Parfois la guitare sèche était remplacée par une flûte rustique à un ou deux trous, ou par le rythme d’un manche à balai cognant un plancher de bois.

De nombreuses chansons, celles de Mississippi John Hurt, de Skip James ou de Lightning Hopkins par exemple, commencent avec la guitare, ensuite la voix entonne son chant et monte tranquillement des graves vers un peu plus d’aiguës. Elle revient après quelques instants à la note de départ, comme si le chanteur se levait de son banc, tournait en marchant devant lui sur le sol poussiéreux et revenait s’asseoir, ainsi qu’un animal de la savane parcourant à longueur de journée la cage qui le retient. La guitare n’est parfois qu’un léger accompagnement rythmé de la voix. A d’autres moments, la virtuosité du guitariste fait échapper les notes qui s’envolent et tournent comme des papillons blancs qui s’évadent en grappe, puis revient sur terre en laissant entendre des accords modulés et plaintifs.

D’autres chansons de blues sont criées par une voix en colère qui demande s’il y a quelqu’un dans le ciel, c’est par exemple la voix de Son House ou celle de Blind Willy Johnson. Le ton rauque et haché du chant et le déchirement de la gorge sont projetés au visage de l’auditeur.

Le blues est une musique très différente de celle des gospels, même si la plupart des chanteurs de blues aimaient le gospel et se rendaient à l’office le dimanche. A la fin des années 1920, la notoriété de certains bluesmen est parvenue aux oreilles de producteurs blancs qui commencent à les enregistrer avec les moyens de l’époque. Pour ces chanteurs, gagner quelques dizaines de dollars grâce à leurs chansons était un espoir insensé. Malheureusement, la crise de 1929 interrompt ce début de reconnaissance. Les quelques chanteurs de blues qui ont été distingués retournent dans leur champ de coton, leur blanchisserie ou leur usine.

Le racisme

Pendant les vingt ans qui suivent, le blues reste une musique chantée par des Noirs et pour les Noirs. Le chanteur professionnel passe sa vie en autobus ; il se produit dans des cabarets d’une ville à l’autre du sud du pays. BB King, qui a aujourd’hui dépassé les 80 ans, raconte qu’à l’époque, s’il chantait bien, le patron du cabaret lui donnait deux cuisses de poulet. Si c’était moyen il n’en avait qu’une. Si c’était mauvais, il ne recevait rien du tout.

A cette époque, Memphis était le cœur du pays du blues, et plus encore Beale Street, une rue devenue emblématique, dont les bulldozers et les nouvelles construction ont maintenant fait perdre la magie. Le chanteur de rock Jim Dickinson vivait enfant à Memphis. Il est de la même génération que Bob Dylan. Adolescent dans les années 1950, Dickinson s’est dit hypnotisé et envoûté par le blues. Mais à cause des barrières raciales, il raconte qu’il n’y avait pas accès et qu’il n’a pu entendre que très peu de cette musique : « Beale Street était à Memphis un îlot noir au milieu d’un océan blanc  », disait-il.

Un passeur

Sam Phillips aura joué un rôle de « passeur » sans doute décisif entre les cultures des communautés noires et blanches des Etats-Unis. En 1950, il ouvre à Memphis une maison de production dont la devise est : « nous enregistrons n’importe quoi n’importe où n’importe quand ». Dénué de préjugé racial, il aura la confiance des plus grands chanteurs noirs : Howlin’Wolf, BB King, Ike Turner, Rosco, Rufus Thomas, James Cotton. Il trouvera son rôle de « passeur interculturel » en cherchant à faire passer le style et le feeling des musiciens noirs vers des chanteurs blancs. C’est ainsi qu’il sera le découvreur d’un chanteur blanc du Sud, pauvre et inconnu, Elvis Presley. « Il n’y avait pas de Noir plus pauvre que lui », disait Sam Phillips.

Peu avant sa mort en 2003, Sam Phillips, qui était Blanc, raconte cette époque à Ike Turner : « Ce qu’on m’a le plus reproché, c’est que les Noirs étaient pas pareils que les Blancs. Moi, je connaissais tout le monde, mais pas d’agitateur raciste, rien. Et les gens ne comprenaient pas ce que je fabriquais avec une bande de Nègres. C’est l’exacte vérité, j’ai travaillé avec les plus grands, mais les autres [blancs] venaient me dire "t’as pas dû avoir de séance hier, ou alors tu t’asperges au déodorant..." C’était cruel, vraiment cruel. Mais tu crois que je les engueulais ? J’aurais joué leur jeu si je les avais engueulés ! J’ai continué à faire mon truc. Je me disais : il faut qu’on crée quelque chose de vraiment bon et qui, peut-être, en même temps, aurait un effet durable sur ce que pensent les humains les uns des autres ».

Ike Turner lui répond : « Tu m’as pas fait me sentir Noir, ou effrayé, ou obligé de m’asseoir là-bas, ou d’entrer par la porte de derrière ». (a)

La reconnaissance

La musique va avoir une efficacité thérapeutique décisive auprès des populations racistes du sud des Etats-Unis. Vers la fin des années 1950, dans la foulée d’Elvis Presley et grâce à des personnes comme Sam Phillips, les groupes de rock adoptent le style musical du rythm’n’blues noir. « Ils ont copié le style noir ou essayé d’imiter. En tout cas, ils ont emprunté beaucoup  », s’offusque Ike Turner. Mais ces emprunts ont ouvert un chemin entre les deux cultures qui ne se refermera plus. Au Festival de Newport, en 1963 et en 1964, les chanteurs de l’avant-guerre sont tirés de leur maison misérable, de leur hôpital, de leur maison de retraite. Skip James, qui ne s’était plus produit depuis trente-trois ans, se met à jouer devant un jeune public majoritairement blanc, retrouvant ses marques comme s’il n’avait jamais quitté la scène.

Un jour des années 1960, BB King et son groupe arrivent à Memphis pour un concert. Devant l’immeuble où se trouve la salle, une file de jeunes Blancs fait la queue qui s’allonge tout autour du bloc. BB King demande au chauffeur de bus de repartir et de chercher la bonne salle car il pense qu’il s’est trompé d’adresse. Le chauffeur repart, mais revient quand même se garer devant le même immeuble. A son entrée en scène, tout le public se lève et se met à applaudir debout BB King, qui se met à pleurer. Lui qui toute sa vie n’avait chanté que devant un public noir se retrouve pour la première fois devant un salle remplie à 90 % de Blancs.

Le 4 avril 1968, Martin Luther King est assassiné. Tout le sud des Etats-Unis s’embrase. Tout le Sud ? Non. Il n’y aura pas d’émeute à Memphis. Grâce à l’action de pionniers, le blues est désormais un style musical partagé par une partie des populations blanches et noires. La musique a ouvert des passerelles qui ont rendu les barrières raciales moins insupportables.

(a) D’après le film La Route de Memphis, de Richard Pearce et Robert Kenner

Ceux qui aiment cette musique doivent voir absolument la remarquable série The Blues, sept films produits par Martin Scorsese, Wild Side Video.

Documents joints à cet article

Blues, racisme et reconnaissance

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11 réactions à cet article    


  • La Taverne des Poètes 14 avril 2008 13:14

    Le rock doit tout au blues : structurellement, c’est du blues avec un rtyme qui passe à 2 temps au lieu de 3 et avec un tempo augmenté. Les Rolling Stones ont tiré leur nom d’un morceau de Muddy Waters. Et ce dernier a composé "I cant’ be satisfied" (titre qui a sans doute inspiré "no satisfaction" des Stones même si ce tube des Stones ne ressemble pas à la musique de Muddy Waters). Quand on écoute des morceaux de Muddy Waters, comme « Hoochie Coochie Man » (écoutez sur deezer.com), on entend nettement le thème rythmique de "Trouble" d’Elvis Presley. (traduit ensuite dans un navrant "si tu cherches la bagarre" pour johnny Halliday).

    Le rock doit tout au blues. Il était donc normal que le blues revienne à la mode grâce au rock. Collaborations musicales qui ont donné des chefs-d’oeuvre : En 1989 : John Lee Hooker et Carlos Santana par exemple (sur deezer aussi)

    B.B King, lui, gagne sa notoriété mondiale grâce aux Rolling Stones dont il assure la première partie pendant leur tournée américaine de 1969. Il collabore avec le group New wave U2 en 88, avec le titre "When Love Comes To Town" (écoutable sur deezer toujours...). Autre merveille de collaboration : avec Eric Clapton l’album "Riding With the King".
     

    Merci pour votre article. On n’en lit pas souvent sur ces sujets.

     

     


    • La Taverne des Poètes 14 avril 2008 14:53

      Je relis votre article qui est vraiment bien fait. J’en profite pour préciser mon propos du commentaire : le blues a donné naissance directement au rock. Cela n’est pas le cas pour le jazz, issu également du blues mais qui est le fruit d’un métissage avec d’autres formes musicales (ragtime, classique...).

      Autre précision que je voulais apporter : le rock n’est bien sûr pas né du blues traditionnel tel qu’on le jouait dans les campagnes, mais bien du blues urbain des années 50, amplifié et électrisé (guitare). Bref, il est bien né de la musique de Muddy Waters qui est bien le bluesman pionnier du rock à ce titre. Les Rolling Stones le confirmeraient...

      C’est grâce aussi aux groupes de rock britanniques de années 60, qui ont beaucoup exploré les genres musicaux, que le rock a pris une seconde jeunesse (voire n’a pas purement et simplement disparu en 1959) et que le blues a été remis à l’honneur. Et c’est tant mieux pour tous ces géniaux musiciens et chanteurs de blues, qui le plus souvent sont noirs et n’atteignaient pas le succès mérité pour cette seule raison.

      Il n’empêche que la recherche de blancs chantant comme des noirs est encore actuelle. La talentueuse Amy Winehouse est surnommée "la blanche qui chante comme une Black" par le patron de sa maison de disque. Et oui, l’idée demeure, sauf qu’on ne dit plus "noir" mais "black".

       



    • La Taverne des Poètes 14 avril 2008 18:00

      Intéressant. Cela dit l’utilisation de la technique du slide (*) n’est pas une caractéristique essentielle du blues. B.B King, grand guitariste de blues, n’y avait pas recours. A mon avis, le musicien sud-africain qui joue dans ce clip video me paraît faire tout simplement de la musique traditionnelle - genre country - et non du blues au sens strict. L’effet slide serait trompeur. Ce n’est que mon avis...

       

      (*) Technique musicale consistant à faire passer un bout de métal ou de verre sur les cordes de guitare.

       

       

       


    • Jean Bourdariat Jean Bourdariat 14 avril 2008 19:36

      C’est un mérite d’Agoravox de faire partager les mêmes choses que des gens aiment sans qu’ils se connaissent. Effectivement le blues a connu un renouveau un peu avant 1950 quand les guitaristes se sont mis à l’ampli. Depuis John Lee Hooker et bien sûr Muddy Waters que vous citez, qui a aussi inspiré Bob Dylan,et jusqu’au début des années 1960, il y a eu des fertilisations croisées. Les grands festivals des années 1960, ceux de Newport, les concerts et albums d’American Folk Blues ont été des moments extraordinaires que l’on peut vivre heureusement par les enregistrements qui ont été faits à l’époque.

      J’ai retrouvé à San Francisco un CD "American Folk Blues" que j’avais eu autre fois en 45 tours, avec John Lee Hooker, Sonny Terry, Brownie McGhee, Memphis Slim, T-Bone Walker, Willie Dickson, etc, et des morceaux de rock endiablés comme Shake it baby. Vous connaissez sûrement.

      Aujourd’hui, je m’intéresse plus au blues d’origine, le plus souvent avec des guitares sèches, dont ils arrivaient à tirer des sons étonants, écouter par exemple Mississipi John Hurt et Son House.


    • Jean Bourdariat Jean Bourdariat 14 avril 2008 19:38

      Je suppose que vous connaissez le morceau "The loving spoonful" ?


    • La Taverne des Poètes 15 avril 2008 06:21

      Non, je ne connais que le group de rock des années 60 "The lovin’ spoonful", auteur de deux tubes au moins : "Daydream" et "Summer in the city".


    • Jimd Jimd 15 avril 2008 11:17

      Si l’alabum est American Folk Blues Festival ils ont edite des DVDs des tournees des chanteurs de blues en Allemagne. tres bon.


    • Avatar 15 avril 2008 12:30

      A La Taverne des pouêts,

      Merci beaucoup de donner la définition de slide car ici, on est vraiment pas instruit

      Que ferions-nous sans vous professeur ?

      Au fait, Hannes Coetzee , vous savez le guitariste sud-africain qui joue avec la teaspoon, dans le lien que je vous ai refilé , est classé par Wikipédia comme African bluesman...

      http://en.wikipedia.org/wiki/Hannes_Coetzee

      Et ce qu’il l’a fait vraiment connaitre mondialement, c’est Karoo Kitaar Blues, un documentaire sur ... le Blues...

      Mais en fait, je me fous des étiquettes et vous pouvez ranger sa musique dans le style Country si cela vous fait plaisir ; cela ne change en rien son talent....

       

       


    • 1984 14 avril 2008 17:56

      Il serait dommage d’occulter l’influence amérindienne sur le blues, beaucoup de créateur noir du blues étaient métisse !!!


      • zydeco 15 avril 2008 09:54

        j’ai trouvé cet article interessant mais je ne suis pas tout à fait d’accord sur le fait que les "blancs" ont subitement apprecié le blues durant les années 50. Je reconnais que le blues commença a avoir une influence sur la musique populaire americaine durant ces années, parcontre je pense qu’il a existé des passerelles assez tôt entre le blues et les autres musiques populaires americaines.

        En Louisiane, et plus particulierement dans le sud de la louisiane, Les acadiens ont tres rapidement adopté le blues dans leurs compositions. Les frontieres raciales etaient un peu plus permeables dans cet etat à l’epoque. Dans les années 20, on peut noter l’existence d’un duo qui jouait autant pour les noirs et les blancs ( tous francophones !). En effet Amédée Ardoin ( noir) et Dennis McGee (blanc) furent des pionniers dans le metissage musical. Ils sont toujours cités en exemple actuellement en Louisiane dans les festivals de musique cajun et zydeco.

        D’autres musiciens acadiens, comme les freres Breaux ont joué des blues dans les années 20 et ils interpretaient ces morceaux en s’accompagnant d’un violon et d’un accordeon diatonique en chantant les paroles en français ! ( Cf le blues du petit chien)

        En 1964, au Newport Festival, les freres Balfa ( reference inconstetée de la musique acadienne de Louisiane) ont eu aussi un grand succés. Ils ont interprété de nombreux morceaux traditionnel cajun mais un mais un titre qui s’appelle le "blues du cadien".

         

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