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Capote condamne l’écrivain au réel

Dans une production littéraire trop systématiquement tiédie par la fiction, Truman Capote avait, en 1965 jeté un pavé tranchant avec De sang-froid, récit précis d’un fait divers rural. Plus de quarante ans après sa publication, ce « livre immense », comme le qualifie Tom Wolfe, vient à nouveau secouer dans son sommeil la littérature ratée de nos fades temps.

De sang-froid à nouveau dans la liste des meilleures ventes ! En poche, cette fois-ci, grâce au film consacré à son auteur, Truman Capote. Les éditions Folio annoncent une réimpression de 40 000 exemplaires du chef d’œuvre, le mot est faible, de l’Américain. Le mot est faible. L’écriture, elle, est forte : « Le village de Holcomb est situé sur les hautes plaines à blé de l’Ouest du Kansas, une région solitaire que les autres habitants du Kansas appellent là-bas. »

Voilà, on entre de plain-pied dans la demeure. On entre de plain-pied dans le drame. On sait qu’on ne décrochera pas, que de là-bas on ne s’échappera pas. Ca n’a peut-être l’air de rien, à l’oreille des lecteurs paresseux qui aujourd’hui ne dévorent que des polars mystico-philosophico-ésotériques écrits avec le coude, qu’on peut lire tout en s’essuyant de l’autre main, mais une telle première phrase vous pose un écrivain aussi sûrement, si j’ose dire, que la corde soutient le pendu. En trois lignes, l’auteur décrit, situe, montre plus qu’une photo, qu’un discours, qu’un geste. Il nous saisit, nous happe. On sait déjà, d’emblée, qu’on ne lui échappera pas. « Après la pluie, ou à la fonte des neiges, les rues sans nom, sans ombre, et sans pavés, passent de la poussière la plus épaisse à la boue la plus affreuse. », continue-t-il plus loin.

Truman Capote, d’entrée de jeu, dès ces premières pages, parvient à saisir une réalité, on pourrait même dire une vérité, qui place son livre hors des rails du roman, du roman au sens de fiction. Il n’écrit pas une histoire, il nous la raconte. La différence, c’est le ton. Le style. En une page et demie, au plus, il saisit Holcomb, comme le saisirait un photographe, une page et demie, pas plus, puis il amorce un virage « Et c’est vraiment tout. », écrit-il soudain, parce qu’il est vain de s’attarder plus, que l’essentiel est ailleurs. « C’est vraiment tout », qu’il faut comprendre évidemment comme un grand écart entre la banalité du lieu (qui tient en une page et demie, deux au plus) et l’énormité du fait divers qui s’y est déroulé (qui lui s’étalera dans tout le reste du livre, soit 400 pages au bas mot). « Jusqu’à un matin de la mi-novembre 1959, peu d’Américains avaient jamais entendu parler de Holcomb », on reste dans le conte, là, dans le récit... « La tragédie, sous forme d’évènements exceptionnels, ne s’était jamais arrêtée là. » La tragédie. Nous y voilà : « Aux petites heures de ce matin de novembre, un dimanche, certains bruits étrangers empiétèrent sur les rumeurs nocturnes habituelles de Holcomb, sur l’hystérie perçante des coyotes, le frottement sec des graines d’ecballium dans leur course précipitée, la plainte affolée et décroissante des sifflets de locomotive. A ce moment-là, dans Holcomb qui sommeillait, pas une âme n’entendit les quatre coups de fusil qui, tout compte fait, mirent un terme à six vies humaines. » Tout compte fait.

Le livre aurait aussi pu s’appeler ainsi. Tout compte fait. Voilà, on a tourné deux pages, on est passé précisément de la page 15 à la page 18 de l’édition de poche Folio numéro 79, et déjà tout est là, noir sur blanc, noir et blanc, dans toute la gamme, toutes les tonalités de la vie, de la mort, de l’universel. Le génie d’un écrivain, c’est de ne pas mettre 50 pages à « installer » une « ambiance », à « décrire » une « atmosphère ». Non, quelques mots, choisis, écrits, suffisent. Doivent suffire. L’écriture n’est pas un amoncellement, une addition, c’est juste un énoncé, précis, si possible, clair, sans ambiguïté et non négociable. Implacable. Avec De sang-froid, Truman Capote ne place pas seulement le roman dans l’élément qui lui est le plus naturel, là où il se sent le mieux, où il est le plus à l’aise, c’est-à-dire la réalité, mais il redonne en plus au romancier sa vraie place, non dans les sphères d’une imagination quelconque, non aux prises avec les affres de l’inspiration, mais bien à l’écoute du monde et de ses bruits, des faits et de leurs fracas, des hommes et de leurs failles, charnelles et à vif. Capote sauve le roman, et le romancier. D’une pierre deux coups. Il ne s’approprie pas un « fait divers », une « histoire vraie », il s’ y confronte, s’y mesure, avec sa propre réalité, son être, sa personne. C’est « le fait divers Capote » qui rencontre le « fait divers d’Holcomb ». Tous sens confondus, tous sens mêlés. Tout sang confondu, tout sang mêlé. Il n’invente rien, bien sûr. Alors, où est le roman ? Le roman est justement là, bien sûr, dans ce qui n’est pas inventé, dans ce qui de toute façon n’a pas besoin d’être inventé. Dans le vrai. Si le roman, de toute façon, n’est plus dans le vrai, n’est pas dans le vrai, il sonne faux. Alors, oui, De sang-froid est un roman. « Récit véridique d’un meurtre multiple et de ses conséquences », écrit Capote, en sous-titre. Mais qu’est-ce qu’un roman sinon le « récit véridique d’un meurtre multiple et des ses conséquences » ? Quelle meilleure définition en donner ? Et puis, la fiction, qu’est-ce ? Qu’est-ce, sinon une version moins bien de la réalité ? Une façon de s’approprier celle-ci, en l’embellissant, ou en l’enlaidissant, c’est selon, ça varie en fonction des humeurs ou des espoirs (désespoir) de l’auteur.

Capote, lui, dans De sang-froid, ne s’approprie rien. Il s’efface, même. Il est là, mais juste pour éclairer un peu, quelques visages, quelques traces. Quelques preuves. Peut-être, et encore. Il éclaire au minimum, et parfois pas du tout, la plupart du temps nous laisse voir, tel quel. Pas de gesticulations, pas de mondanités ici. Pas d’à-côtés. Il y a de l’émotion, mais pas de pitié. Pas de tentative d’explication, pas d’échappatoire morale, pas de confession, pas d’absolution. L’écrivain grandit, devient énorme, bouscule les portes mais on ne l’entend presque pas pourtant, il sait se faire discret tout en étant présent, il sait se rendre invisible tout en étant là. Mais il est là, c’est sûr. Eblouissant. Aucune place au doute, là non plus. Ni sur la culpabilité des condamnés, ni sur la force de l’écrivain Capote.

De sang-froid est certainement un des plus grands livres de la littérature américaine, et mondiale, du vingtième siècle. Et ce n’est pas une fiction, pas un roman au sens propre du terme.

C’est une sorte de confusion des genres, on confond la vie et la littérature comme on confond les criminels. C’est surtout, comme toutes les grandes œuvres littéraires, un livre qui fait sens. C’est rare. Le roman d’aujourd’hui, celui, américain, d’université, stéréotypé et lisse, ou celui, français, thérapeutique et creux, devrait se confronter à ce genre d’œuvre, et contempler ainsi sa propre mort. C’est la grande leçon de l’œuvre majeure de Capote : le roman n’existe pas, c’est une vue de l’esprit. L’écrivain n’échappe pas à la réalité. C’est sa condamnation. Sans appel.

Lilian Massoulier


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3 réactions à cet article    


  • Adrien (---.---.39.74) 31 mars 2006 11:35

    C’est un bon livre, mais le placer en tant que l’un des plus grands livres de la littérature mondiale, c’est oublier un grand nombre d’ouvrages bien plus marquants.


    • Danisnoop (---.---.121.183) 31 mars 2006 16:11

      « la littérature ratée de nos fades temps »

      Je trouve cette remarque étonnante venant de la part d’un libraire... Que faites vous des TC Boyle, William Boyd, Niccolo Amaniti, Salman Rushdie... entre autres écrivains d’aujourd’hui (parfois même américains, si si) dont le succès ne me semble pas être dû à des romans « d’université, stéréotypé et lisse », loin s’en faut ...

      Regretter un grand auteur et son style est une chose, renier tout ce qui se fait depuis en est une autre smiley

      Cordialement

      Danisnoop


      • normand chaput (---.---.221.254) 31 mars 2006 20:28

        et Bukowski ?

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