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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Carl Schmitt , ou la radicalité du politique

Carl Schmitt , ou la radicalité du politique

« Le souverain est celui qui décide de l’exception », nous dit Carl Schmitt. Prémisse d’une radicalité de la norme étatique moderne minée par la juridisation du politique, la pensée du publiciste de Plettenberg prend, dans l’actualité immédiate, un relief particulier.

Mais Schmitt est à l’aune d’un paradoxe. Ce juriste hors pair n’a pas bonne presse, c’est le moins qu’on puisse dire, car chacun sait, ou devrait savoir, qu’il était un authentique nazi doublé d’un antisémite fanatique. Son adhésion au NSDAP n’a pas été de circonstance, comme avait pu l’être celle de nombre d’intellectuels de l’époque : Goering et Goebbels étaient ses plus fidèles soutiens. Carl Schmitt est convaincu que « le droit et la volonté du Führer ne font qu’un. » Jusqu’à sa mort, en 1985, il n’aura pas un mot, pas un regret pour la Shoah. Dans le même temps, la définition que donne un Gilles Deleuze de la philosophie, « l’art d’inventer, de former, de fabriquer des concepts », s’applique parfaitement à l’auteur de la Théologie politique. Aussi son lecteur, pris au piège d’une redoutable rhétorique, oscille-t-il entre l’abjection pour une pensée imprégnée de totalitarisme, et la séduction envers la fulgurance des déductions conceptuelles.

C’est le mérite du livre de Jacky Hummel (Carl Schmitt, l’irréductible réalité du politique, Michalon) de nous prévenir de ces ambiguïtés en s’attachant à nous guider dans les dédales d’une œuvre écrite au cordeau, qui est mine tout à la fois de réflexion et de perdition.

Car la pensée schmittienne résonne étrangement, dans une contemporanéité interrogée par le sens du politique pris en étau entre une mondialisation instillée de libéralisme et des corporatismes sociaux faisant fi d’un mouvement totalisateur de l’Histoire.

A la suite de Max Weber, Carl Schmitt est hanté par « le devenir du politique dans un monde déserté de toute vérité transcendante et voué au prosélytisme des valeurs. » Dire ce qu’est la politique, dont la réalité est le conflit, constitue son cheval de bataille. Marqué par la figure du Léviathan de Thomas Hobbes et d’une référence à l’Église catholique médiévale, il entend définir un modèle de gouvernance, exonéré de toute allégeance à l’économique et à la technique, s’affranchissant de la « cage d’acier » d’une légalité contraignante.

À une époque où les grandes démocraties occidentales sont engagées dans des législations d’exceptions (Patriot Act aux USA, État d’urgence en France), véritables « suspensions de l’ordre juridique dans son ensemble », il est nécessaire de relire Carl Schmitt. Ne serait-ce que pour nous prémunir de la dérive d’une tentation post-démocratique de résolution des conflits : celle du mythe d’une pensée politique d’une telle pureté théorique qu’elle ne peut générer, dans la pratique, qu’un modèle social inhumain, tant l’homme y est envisagé dans une essentialité dénuée de toute possibilité d’existence. La règle de droit s’affranchit de toute adhésion à une conscience collective, et devient l’unique instrument de pouvoir qui lie les gouvernants aux gouvernés. Auctoritas non veritas facit legum, tel est le nouvel axiome de la science juridique moderne ; « Pour créer le droit, nul n’est besoin d’être dans le bon droit », nous prévient Schmitt.

Le livre de Jacky Hummel nous sert d’introduction à la lecture critique d’une réflexion, introduite en France par Raymond Aron, qui, curieusement, trouve de plus en plus d’écho parmi une intelligentsia de gauche, y compris extrême, séduite par la perspective d’un État où « tout ce qui est personnel doit disparaître. » Une démocratie d’exception, en quelque sorte.

Jacky Hummel, Carl Schmitt, L’irréductible du politique , Michalon 10


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3 réactions à cet article    


  • Sylvain Reboul (---.---.47.67) 10 décembre 2005 10:50

    Les thèses de Carl Smith sont, en, effet, à la fois fascinante et très inquiétante

    Dans la mesure même où il tente de définir l’essence de la politique dans la capacité exclusive de l’état à décider de l’ennemi et à déclarer la guerre, il récuse toute perspective humaniste universaliste et pacifiante comme fondement de la politique. Refuser à l’état le pouvoir exclusif de décider de l’ennemi c’est au fond refuser, pour lui, la politique pour ne faire de l’état qu’un gestionnaire des affaires privées courantes sans aucune ambition, ni aucun pouvoir autonome propre et c’est préparer la dissolution du corps politique qui impose l’union sacrée face à l’ennemi. Il n’y a pas d’état sans frontières et pas de frontières sans possibilité et préparation à la guerre contre quiconque en est du même coup déclaré extérieur, c’est à dire étranger. L’unité du Peuple, comme volonté collective et comme catégorie politique, qu’il faut distinguer de la population de fait vivant dans un cadre territorial et juridique donné, suppose toujours selon C.Smith la catégorisation d’un ennemi commun et celle-ci d’un état habilité à le faire.

    De plus la décision proprement politique dans une situation concrète suppose toujours que l’on excède les règles générales du droit dans la mesure où celles-ci sont trop abstraites et parfois trop contradictoires dans leurs finalités pour être mécaniquement appliquées sans interprétations et sans décision de la hiérarchie et de la priorité des exigences. L’état seul peut donc faire du droit abstrait un droit décisionnel et seul peut décider, quand la situation l’exige, au regard de la lutte contre l’ennemi (qui peut être à la fois politiquement extériorisé et géographiquement intérieur dans la mesure où il est décidé de la considérer commun un ennemi public) d’outrepasser le droit existant pour créer par cette décision même un droit nouveau. Le guerre et la politique sont donc pour C.Smith indissociables, au point qu’il est possible de dire que l’état normal de la politique au sens de l’état qui en révèle l’essence, c’est l’état d’exception et /ou l’état de guerre ; les fonctions administratives ne sont que des fonctions infra-politiques.

    La prétendue politique démocratique de l’état libéral de droit, fondée sur la reconnaissance et le respect des droits de l’homme et la soumission de la décision de l’état à l’opinion ne font que réduire la politique à ce qui lui est proprement étranger : un simple commerce pacifique qui vise à gérer les relations entre des forces et intérêts mutuels particuliers, sans dimension propre (entendons proprement politique) ; un état impuissant et voué à succomber à n’importe quel ennemi extérieur ou intérieur déterminé, car incapable d’exiger de quiconque le sacrifice suprême qu’exige le défense du collectif. Tout état ne peut être authentiquement politique qu’en dominant de sa transcendance incontestable la société civile et ses règles ordinaires de fonctionnement.

    La puissance déductive de la thèse de C. Smith est intellectuellement fascinante en cela qu’elle développe la logique interne de l’idée réelle de la politique traditionnelle sans faux-semblants hypocrites ; mais elle est fallacieuse en cela qu’elle prétend définir une essence guerrière et despotique intemporelle de la politique hors de l’histoire ; elle nous oblige alors à nous demander si cette vision métaphysique de la politique vaut pour tout contexte historique et, si oui, s’il ne convient pas de remettre en question l’idée même de politique,

    -  soit en la démystifiant radicalement de son caractère quasi-divin jusqu’à renoncer purement et simplement à la politique traditionnelle et à son expression étatique comme puissance transcendant la société civile pour l’unifier,
    -  soit en faisant de la politique un simple art empirique, dépourvu de toute dimension mystique et sacrificielle, de la régulation (et non pas la suppression) des conflits en vue de la paix civile et de la mutualisation des intérêts privés et de l’universalisation des droits individuels.

    Il conviendrait pour cela de machiaveliser la lecture cet auteur afin de vider ses propos de l’inquiétante fascination qu’ils provoquent.. Le lire ? Certainement pour la cohérence rigoureuse et éclairante de ses propos, mais en philosophe critique et non en idéologue moralisant.

    L’illusion politique


    • Sylvain Reboul (---.---.47.67) 10 décembre 2005 10:56

      Correction : il faut lire en première ligne « la thèse de C. Smith est » ; merci de votre bienveillance, je ne devrais plus écrire en direct dans le format réduit de la fenêtre du message...


    • SS (---.---.44.138) 10 décembre 2005 23:31

      Etait Carl Schmitt trop catholique pour devenir Secretaire d’Etat en Allemagne plus que quelques heures ? Oui : « Im Rahmen der Aktion wurden weitere Aktive aus der SA und Oppositionelle aus Politik und Kirche(SIC !) verhaftet oder erschossen, darunter Gregor Strasser, General Ferdinand von Bredow, der ehemalige Reichskanzler General Kurt von Schleicher und der ehemalige bayerische Ministerpräsident Gustav Ritter von Kahr »(C.P. : Wiki_Paideia/ Wikipedia Allemande). Les quelques heures heureuses de Carl Schmitt avec ses ressentiments "Der Führer schützt das Recht" laissent oublier ces evenements politiques derriere.

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