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« Cassandra’s Dream » : de la brume de Londres au rêve américain ?

Avec Cassandra’s Dream (2007), Woody Allen ferme en beauté sa parenthèse anglaise (désenchantée) avec un film très noir, à mi-chemin de Dostoïevski et d’Eschile. Le Rêve de Cassandre, il faut le dire tout de suite, est moins surprenant que son tout premier opus londonien - un certain Match Point (2004), chef-d’œuvre qui nous entraînait directement du côté de Crimes et délits (1990) où, souvenons-nous, un homme tuait sa maîtresse et son crime restait impuni, crime sans châtiment, on retrouvait ça aussi dans son génial Match Point - alors, qu’ici, avec Le Rêve de Cassandre, certes on nage toujours en eaux troubles, Woody Allen, 71 ans, stakhanoviste forcené du septième art, nous mène encore admirablement en bateau, mais il y a moins d’effets de surprise. Pas de gros... Scoop à l’horizon, quoi !

D’ailleurs, Le Rêve de Cassandre est un titre programmatique en soi, annonçant la couleur. On se souvient que Cassandre est une prophétesse de la mythologie grecque : Apollon lui accorde le don de prophétie, mais celle-ci repousse ce dieu. Il la condamne à ne jamais être crue, à n’être écoutée de personne, et c’est ainsi qu’elle apparaît dans les tragédies grecques - elle prédit en vain la chute de Troie. Heureusement, le film d’Allen, lui, gagne à être vu et écouté ! Le Rêve de Cassandre, c’est le nom d’un bateau acheté par deux frères, mais c’est surtout le nom d’un rêve illusoire, une chimère. On peut voir dans ce petit voilier, acheté sur un coup de folie alors qu’ils n’ont pas les moyens d’assumer ce signe extérieur de richesse, la représentation symbolique d’une échappée paradisiaque loin des milieux populaires londoniens et de la working class dont ils sont issus, on se croirait presque chez Stephen Frears, voire dans le cinéma social de Ken Loach ! Ce bateau, pour eux, c’est leur El Dorado, leur American Dream (team) à eux, d’autant plus qu’ils ont pour modèle un oncle d’Amérique qui a parfaitement réussi, semble-t-il, dans le monde clean des affaires. Leur oncle Howard, fabricant d’illusions, a fait fortune en Californie en dirigeant des cliniques de chirurgie esthétique mais, bientôt, on découvre que « l’esthétique sans éthique n’est que cosmétique » et l’on devine alors que, sous le vernis brillant des apparences du genre luxe, calme et volupté, se cache en fait tout un théâtre d’ombres des plus sombres, des plus noires. Terry (l’excellent Colin Farrell) travaille comme mécanicien dans un garage, les mains incrustés de cambouis avant d’être plongées dans le pétrin, tandis que Ian (Ewan McGregor), son frangin, dirige le restaurant modeste de leurs braves parents tout en rêvant de monter un business à Los Angeles. Lorsque Terry, joueur invétéré de poker et de courses de lévriers, est confronté à une importante dette de jeu et que son frère flambeur Ian, lui, tombe amoureux d’une ambitieuse et émancipée comédienne de théâtre (Angela), trop belle et trop dépensière pour lui, ils sont bientôt tentés par la folie des grandeurs pour assouvir leurs rêves d’élévation sociale. Ils sont alors obligés de solliciter leur oncle, faisant office de deus ex machina pour eux, d’autant plus que leur mère ne cesse de leur monter le bourrichon avec la soi-disant réussite sociale exemplaire du bonhomme - toutefois celui-ci marchande : OK pour un solide coup de pouce financier aux deux neveux, mais, en échange, il attend d’eux un petit service. C’est là que leur existence va basculer et qu’ils vont franchir, à jamais, la limite.

La mécanique, ciselée de main d’orfèvre, s’emballe au sein d’une intrigue implacable nous montrant des personnages, pièces d’une machine endiablée, embarqués dans une histoire qui les dépasse. Avançant masqués dans la brume de Londres, mentant pour la plupart aux autres et à eux-mêmes, ils ne sont que les jouets, un temps de la chance, puis surtout du destin (tragique) : Cassandre, cartes, courses - on connaît la chanson. On assiste, sur fond de cieux bas et ternes, de musique répétitive inquiétante (Philip Glass) et de classicisme parfaitement huilé tel une mer trop calme, à une histoire immortelle (fable morale sur l’ambition) : des faibles, des tricheurs, des humiliés assoiffés de revanche sociale qui, écrasés par les forts, veulent leur part du gâteau, mais ils sont vite pris dans les mailles d’une infernale machine de vampirisation qui fait que les faibles, une fois embringués dans ce « monde des forts », n’ont aucune raison de ne pas poursuivre cette injustice sociale cruelle. « Woody le Métronome », comme dans Match Point, épingle sans pitié les vanités humaines et il est impossible de résister à l’effroyable mécanique de cette symphonie macabre qu’est Le Rêve de Cassandre. On a affaire à un excellent thriller poétique, politique (les différences entre les classes, comme dans Match Point, sont distinctement marquées), sombre et tragique. Alors bien sûr, on pourrait parler ad libitum du poids de la culpabilité, du « crime avec châtiment », de Crime et châtiment de Dostoïevski (Les Frères Karamazov sont aussi convoqués) ou encore d’un film-piège aux forts accents shakespeariens (car tout ceci se passe dans un panier de crabes qu’est la sacro-sainte famille) mais, une grande partie de la critique de cinéma s’est déjà attardée là-dessus sans grosse surprise - on est en terrain hautement balisé -, aussi je préfère vous parler ici moins du thriller que du drame psychologique qui sous-tend ce dernier opus allenien.

Soyons clairs, c’est le Woody Allen de Maris et femmes et de Crimes et délits qu’on retrouve avec ce Rêve de Cassandre, en aucun cas celui de Bananas et autres Maudite Aphrodite ! On assiste à un duo masculin nous présentant des polarités différentes. Au départ, ces deux tueurs du dimanche, sont soudés malgré leurs dissemblances, mais, très vite, une fois le crime exécuté, cette fratrie bat de l’aile, ils sont embarqués dans le même bateau et on se demande alors qui va tomber à l’eau. La vulnérabilité de Terry ne fait qu’exacerber le cynisme de Ian. Les deux acteurs (Farrell/McGregor) font preuve d’un réel charisme, mais celui qui emporte vraiment le morceau est Farrell/Terry, jouant ici une espèce de gros nounours terre-à-terre, scrupuleux, déprimé et attachant. C’est lui, en quelque sorte, le "maillon faible" de l’affaire, pris inexorablement dans les bouches d’ombre d’une terrible machinerie. On assiste à un humain, trop humain dans tous ses états, bourré en vain d’alcool et de médocs. Il se relève la nuit tellement il revit ad nauseam le cauchemar de son crime (impuni). Farrell, rongé par le je(u) et la culpabilité du meurtre, rattrapé par sa folie, joue merveilleusement cette "tempête sous un crâne", cette panique ô combien freudienne. On a l’impression d’un fauve hagard empêtré définitivement (la mort sera son salut...) dans ses conflits, dans ses tourments d’assassin aux mains sales. Ici, précisons au passage que, dernièrement, Colin Farrell, son oeil vitrifié, son regard perdu dans les limbes de la mélancolie, on en avait déjà saisi toutes les richesses (et l’émotion, l’affect) dans deux films d’importance : un chef-d’oeuvre, Le Nouveau Monde de Malick, plus l’excellent film « tangent » de Mann, Miami Vice. Oui, dans ce Woody Allen, Colin Farrell y est excellent. Mais, sa puissance de jeu, son air d’y être sans y être (sa présence absente), on les avait remarqués bien avant ce Cassandra’s Dream.

In fine, ceux qui viendraient voir ce film pour rechercher des coups de théâtre ou admirer une manipulation scotchante, à l’instar de Match Point, risquent d’être déçus. De plus, il n’y a pas un « effet spécial » comme une Scarlett Johansson dans le film. Certes, la piquante Hayley Atwell (Angela) joue bien sa partition, c’est peut-être elle d’ailleurs... Cassandre, mais elle n’est pas hautement troublante. Au fond, il faut le reconnaître, ce film trace sa route, pépère, mais jamais Woody ne perd Allen - sacré cow-boy ! Malgré l’histoire plutôt bateau, on reste emtraînés dans le sillon tracé par ce Cassandra’s Dream, film qui, sans être bath, ne prend pour autant jamais l’eau. Si l’on met au second plan l’intrigue du thriller (et je crois que c’est ce qu’il faut faire, le côté piège en haute mer n’est pas du tout la visée du film), on ne peut qu’être touchés par cette histoire de fraternité chamboulée, sans gagnants ni perdants à l’arrivée. Selon moi, pour Allen, cette histoire criminelle, ne sollicitant ni les rires ni l’épanchement lacrymal, est avant tout un prétexte pour raconter une histoire d’amour trop grande pour les personnages et surtout pour brosser un portrait sardonique, voire rugueux, de la classe moyenne et ouvrière dans la patrie de Queen Mum. Bref, ce n’est pas un grand Woody Allen, mais c’est un bon p’tit Allen fort attachant, notamment pour la générosité de jeu de Colin Farrell et parce qu’on peut voir, dans cet oncle d’Amérique louche, un portrait malicieux et à peine masqué, de Hollywood et de ses avatars - boulevard aux planches formatées de billets verts avec lequel Woody, sans perdre Allen, a pris, comme on le sait, quelque distance...

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