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Ces génies du Jazz fracassés

à propos de « Low down : jazz, came, et autres contes de la princesse be-bop » de Amy Joe Albany en 10-18

Lorsque sont évoqués les génies du jazz, en particulier ceux ayant créé le style « be bop », on se rend compte que la plupart sont complètement fracassés par la vie, des inadaptés flamboyants, des « losers » magnifiques, des comètes musicales. La plupart étaient afro-américains mais on oublie souvent les autres, dont les blancs, excepté Chet Baker et sa belle gueule de travers. Je ne connaissais pas Joe Albany, pianiste délicat dans le style de Bud Powell, le père de la narratrice. Il était un des compagnons de création de Charlie Parker, drogué comme lui jusqu'à l'os, spécialiste du « travail du négatif ». Il vécut une période d'accalmie relative en Europe, en France plus exactement, dans les années 70.

Heureusement que notre pays existait afin d'offrir aux musiciens de jazz qui chez eux jouaient souvent devant des convives parfaitement indifférents à leur musique un public à leur mesure, plus réceptif, plus bienveillant.

Joe crut pouvoir oublier ses démons un temps, offrir à son « Amy Joe », sa « princesse be-bop » une vie presque normale, équilibrée, mais ses cauchemars, ses angoisses, une fois qu'il rentra aux États-Unis se rappelèrent à lui. Comme tous les artistes ou les âmes sensibles, ce monde ne suffisait à contenir sa soif de sensation et il eût voulu tout retranscrire, tout redonner. Mais un art si maîtrisé soit-il sera toujours imparfait dans l'expression de la beauté, L'idéal du créateur est toujours, en théorie du moins, chez les vrais créateurs, de parvenir à ne serait-ce qu'approcher la perfection. Ils se laissent parfois aller aux paradis artificiels afin de combler leur soif de ressentir toujours plus profondément le monde et sa beauté, ou sa laideur.

 C'est sa fille, née en 1961, qui parle de lui, d'elle, de leurs proches, d'autres musiciens, dans un style sec, sans fioritures ni sentimentalisme inutile. Elle en parle avec causticité, avec tendresse, avec chaleur. Malgré toutes ses erreurs, malgré sa déchéance et la misère sociale qu'il lui fit subir durement, elle n'en continue pas moins de l'aimer, lucide sur qui était son père. D'aucuns parmi les critiques ont évoqué bien entendu immédiatement Charles Bukowski, à cause du contexte plutôt sordide du livre. Amy Joe, la petite princesse be-bop se drogue, s'alcoolise à haute dose dés ses seize ans et finit strip-teaseuse dans un rade glauque ses dix-huit ans passés.

Mais il y a quand même une différence majeure avec les ouvrages de ce dernier....

L'auteur des « contes de la Folie ordinaire » ne ménage aucune possibilité de rédemption à ses personnages, aucune possibilité de s'en sortir. Il est plus nihiliste. Du plus profond de l'abîme où parfois elle tombe, l'auteur de « Low Down » garde toujours espoir d'un petit moment au moins de bonheur même si celui-ci paraîtra des plus simples à des lecteurs nantis. Les photos de la petite puis la jeune fille puis la femme la montrant grandir, mûrir, montrent une personne toujours souriante, solaire, ouverte sur la vie. Elle aurait pu s'appesantir sur ses souffrances, sur ses peines, sur sa vie difficile, se lamenter ainsi que les pauvres petites filles riches ont pris l'habitude le faire dans de nombreuses « autofictions » masquant souvent leur cruel manque de talent littéraire...

... Elle se contente juste de raconter ces existences bancales, imparfaites, tellement humaines au fond. C'est cette humanité qui sauve le livre, cette absence de jugement moral, ce qui n'exclut pas le lucidité, car sans cela, tous ces épisodes tenant plus du fait divers que d'autre chose seraient inintéressants. Ce livre est picaresque, épique, cruel, grandiloquent, émouvant, amusant...

... Qui pourrait dire après sa lecture que la littérature ce n'est pas la vie ?

Sic Transit Gloria Mundi, Amen

Amaury


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9 réactions à cet article    


  • sarcastelle sarcastelle 9 mars 12:38

    Il n’est pas de grand artiste ou de grand littérateur qui ne soit fracassé ; cela fait partie de la panoplie. Je voyais citer récemment Choderlos de Laclos qui après son livre unique mais génial est mort opportunément alors qu’il travaillait à un ouvrage de morale chrétienne pour la jeunesse. Ainsi l’auteur maudit a-t-il évité de finir dans la Bibliothèque Rose. 


    • Amaury Grandgil Amaury Grandgil 9 mars 13:14

      @sarcastelle
      Excusez moi, je ne contredis pas pour le plaisir, mais c’est faux.
      L’idée du génie forcément artiste maudit, inadapté, incapable de s’intégrer est sans doute rassurante mais il y en a qui avaient une vie des plus équilibrés.
      La création artistique comme littéraire suppose une vie calme et posée.


    • sarcastelle sarcastelle 9 mars 13:24

      @sarcastelle

      .
      Ben oui, je ne sais pas pourquoi j’allais chercher Laclos qui précisément menait une existence pépère de garnison. 

    • velosolex velosolex 9 mars 13:52

      @Amaury Grandgil
      On trouve de tout et son contraire dans la création et sa genèse.

      Des canards boiteux, des vilains petits canards, des oies sauvages et des beaux cygnes, et de temps à autre quelqu’un qui arrive à s’accrocher aux ailes de l’ange. Tant qu’on ne peut pas l’ expliquer alors l’art continuera d’exister, et il crèvera le jour où on pourra le mettre en équation, ou en partition. 
      Certains soufflent dans une trompette, écrivent quelques lignes, et c’est tout de suite la note bleue. D’autres feraient mieux de manger de boulettes de Chat, plutôt que d’essayer d’imiter ces derniers quand ils miaulent vers la lune. 
      Ecrire c’est chouette, se promotionner et redescendre dans l’enfer, c’est parfois l’enfer ; Je lirais occasionnellement votre bouquin qui me semble prometteur. Jazz et polars ont parfois réalisé ensemble de vrais chefs d’œuvres ; Ainsi ce polar que j’ai acheté chez un bouquiniste, et que j’ai relu plusieurs
      fois. Réédité depuis, et même obtenu un prix. C’est une perle. 
      La neige était noire de Malcolm BRALY - Rayon Polar

    • JMBerniolles 9 mars 18:33
      Mais l’un des plus grand leader de l’époque Be Bop, virtuose de la trompette, capable d’intégrer les rythme latino de Bossa par exemple, Dizzie Gillespie n’a pas sombrer dans la drogue.
      Le très beau film sur Charlie Parker son génial partenaire, montre même Dizzie faire la leçon à Charlie.

      Il est vrai que la musique peu détruire. Je pense que cela a été le cas de Miles Davis.
      Miles a d’abord été écrasé par les sommets de technique atteints par Dizzie, Clifford Brown, à la triste déstinée... Il s’est attaqué avec un grand talent à la perfection du son, à l’atmosphère [sketches of Spain]
      Il a ainsi atteint des sommets. Sur lesquels il n’a pu se maintenir.
      Il y a avait des rivalités entre musiciens. Sonny Rollins a beaucoup souffert du génie de John Coltrane. On raconte qu’il a disparu de la scène un moment, allant jouer sous les ponts pour l’inspiration et la sonorité. Son chant en est sorti plus âpre, sa sonorité rauque évoquant les problèmes et les protestations de la communauté noire. 

      Le jazz suit l’histoire des noirs aux Amériques. C’est ainsi qu’à un moment, le jazz intègre naturellement les musiques cubaines, brésiliennes,...  Vers 1980 un trio de guitaristes d’horizons très différents, Paco de Lucia, la référence du Flamenco gitan (bien qu’il ne le fut pas), Al Di méola l’argentin aux mélodies latino et rythmes subtils, John Mac Laughin le jazzman virtuose, qui s’est ouvert à toutes les musiques notamment celles des Indes, font flamboyer les guitares dans des improvisations vertigineuses. Ce courant musical que dénigrait Pierre Boulez, grand musicien s’il en est, s’est développé dans la douleur avec des génies et du travail. Passion et souffrances sont intimement liées dans l’histoire humaine.

      • Amaury Grandgil Amaury Grandgil 9 mars 18:45

        @JMBerniolles

        Moi j’aime beaucoup Monk


      • JMBerniolles 9 mars 20:50
        @Amaury Grandgil

        Oui c’est un peu intemporel. Et empreint de spiritualité.
        Il y a un film documentaire sur Monk où on le voit tourner sur lui-même comme un derviche tourneur dans un aéroport je crois.

      • velosolex velosolex 9 mars 21:01

        @JMBerniolles
        Depuis l’époque romantique, toute une kitsh tournant autour de l’artiste maudit influence les artistes. Certains s’y conforment plus ou moins inconsciemment, ou poussés par les fans, le vécu chaotique, et les occasions. Ce qui fait qu’avec le temps, les rangs s’éclaircissent vite. Le manque d’inspiration se potentialise souvent avec une certaine paranoïa. Le jazz est bien moins touché que le rock, pour la raison évidente que le manque de talent vous condamne rapidement, et ne vous amène pas à la notoriété. Le public est exigent et on ne lui fait pas avec des effets faciles, des attitudes. J’ai vu dernièrement un document extraordinaire sur un folk singer américain qui après deux albums fait vers les années 70 a raccroché, manque de succés....30 ans plus tard on apprend que ses albums ont eu en afrique du sud un succés comparable à ceux de Dylan, ou des stones, au point de devenir un mythe : Le type qui s’était suicidé sur scène, disait on......Voilà tout ce qu’on savait de lui....C’est le début de l’histoire de ce ce reportage incroyable, un type qui ne savait pas qu’il était célèbre.....Sixto Gonzalès,de Detroit usa ....SUGAR MAN Une histoire incroyable http://bit.ly/2mhcEgs


      • velosolex velosolex 9 mars 21:03

        @velosolex
        Sixto Rodrigues, pas Gonzalès....

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