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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > César « Pupy » Pedroso, un géant de la musique cubaine à Paris

César « Pupy » Pedroso, un géant de la musique cubaine à Paris

Samedi 20 janvier, Cesar « Pupy » Pedroso passe pour la première fois en concert à Paris, avec son groupe Pupy y Los que Son, Son. Pianiste, compositeur et arrangeur de premier plan, Pedroso fait partie des plus grands noms de la scène musicale cubaine. Avec Juan Formell et Los Van Van, il a participé à l’invention de la timba, cette réplique cubaine à la salsa newyorkaise. Pendant trente-deux ans, il a enchaîné les succès populaires et construit la légende d’un groupe dont la célébrité est devenue mondiale. Si ce nom vous est inconnu, ne relisez pas votre journal, votre hebdomadaire ou votre magazine spécialisé : à l’heure où j’écris ces lignes, Pupy n’a fait l’objet d’aucun article dans la presse nationale (corrigez-moi si je me trompe). Seuls des sites comme fiestacubana.net ou salsafrance.com lui rendent justice.

Salsa, vous avez dit salsa ?

Fermez les yeux et prononcez le mot « salsa ». Des images défilent : des trompettistes moustachus sur la scène de La Coupole, des clichés de danse tropicale sexy, un piment dans la sauce chili et, peut-être, le Buena Vista Social Club évoqué par le documentaire de Wim Wenders. Ça y est, vous vous vous rappelez : Ibrahim Ferrer, Compay Segundo, Chan Chan, et tous les morceaux de cet album devenu pour beaucoup le symbole de la musique cubaine.

Hélas, vous n’y êtes pas du tout ! Les vieux musiciens rassemblés par Ry Cooder et filmés par Wenders pratiquaient un autre style de musique, le Són. Dans un parti pris nostalgique, Wenders a ignoré la musique cubaine d’aujourd’hui - particulier la timba - pour propulser au devant de la scène des artistes depuis longtemps passés de mode. Un peu comme si un cinéaste américain ressuscitait les Compagnons de la chanson et l’ABC, la salle où ils ont fait leurs débuts, donnant de la France une image délicieusement désuète et apolitique.

Pour mieux comprendre le Són et la salsa, revenons en arrière. Le Són est un style musical né à la fin du dix-neuvième siècle, fondé sur une cellule rythmique appelée la clave. Après la révolution castriste et l’instauration du communisme à partir de 1959, il entre dans un déclin que l’on peut expliquer en grande partie par la disparition des clubs privés où il s’exprimait. À New York, des groupes continuent de jouer l’une de ses variantes, le Són montuno mais, là aussi, ses jours sont comptés. Il est vrai que le blocus de Cuba empêche désormais les musiciens cubains de se produire aux États-Unis, et laisse la place aux Portoricains. En 1967, ces derniers inventent la salsa, une modernisation du Són et une affirmation de l’identité latine face à l’impérialisme américain. Le nouveau genre recycle les musiques cubaines : Són , guaracha, pachanga, cha-cha, mambo, rumba, etc, et s’enrichit de toutes les influences musicales américaines. Sous le label Fania, la salsa deviendra le synonyme de la musique latine commerciale, accompagnée de plusieurs styles de danse inventés à New York, Los Angeles ou Miami.

Pendant ce temps, à Cuba, des jeunes musiciens, influencés par la pop, le rock et le funk plus que par la salsa, cherchent de nouveaux rythmes. Parmi eux figurent Juan Formell et Pupy Pedroso deux musiciens de l’Orquesta Revé, qui fondent en 1969 le groupe Los Van Van. Dans les années 1970, Formell crée un nouveau style, le songo, avec son percussionniste José Luís Quintana « Changuito ». Los Van Van enchaîne les tubes et devient rapidement le groupe le plus populaire de l’île. Le songo continue d’évoluer, donnant naissance, à la fin des années 1980, à la timba (dans l’argot cubain, timba signifie nouveau et tumba vieux). Plusieurs groupes adoptent le nouveau style : NG La Banda, La Charanga Habanera, Paulito FG, etc. Au passage, la timba trouve une expression dansée avec le style casino, né au milieu des années 1950, qui se dansait jusque-là sur tous les styles musicaux qui le permettaient.

Pendant les années 1990, la salsa connaît un succès grandissant. La timba n’en bénéficie que partiellement, car on l’identifie à une forme cubaine de salsa, plutôt que comme un autre héritier du Són. Les Cubains récusent à juste titre l’appellation de « salsa cubaine » pour la timba, même si cette appellation facilite son identification commerciale. La grande richesse de ce genre musical, dont on pourra se rendre compte en consultant les sites internet timba.com, fiestacubana.net ou salsafrance.com, justifie amplement que l’on insiste sur cette distinction.

Pupy y Los que Son, Son, ou l’émancipation d’un géant

Los Van Van n’est pas que le groupe de Juan Formell, directeur, compositeur, arrangeur, bassiste et chanteur. Creuset d’une innovation musicale permanente, il doit sa richesse à l’interaction de plusieurs créateurs, dont les talents n’ont pas toujours été reconnus à leur juste valeur. En 1999, le groupe fête ses trente ans avec un superbe album, Llego Van Van. Un Grammy Award le récompense dans la catégorie « Best salsa performance ». Plusieurs des morceaux les plus populaires - Temba, tumba y timbaEl negro está cocinando, et La bomba soy yo - sont l’œuvre de Pedroso. À cette époque, Pupy compose depuis quelques années sa propre musique. Il n’a pas encore rassemblé les musiciens de son futur groupe, mais il a déjà lancé quelques ballons d’essai pour tester le public. En 2001, il décide de franchir le pas. Il commence par sortir Timba : The New Generation of Latin Music, un album enregistré en studio, réunissant des musiciens issus de diverses formations. Le 4 octobre, il quitte Los Van Van et crée Pupy y Los que Son, Son.

Leur premier album, Qué cosas tiene la vida, paraît en 2002. Le succès est immédiatement au rendez-vous. Même si plusieurs de ces chansons ont déjà été jouées par les Van Van, Pupy y Los que Son, Son en offre des interprétations entièrement nouvelles. Avec l’assurance d’un musicien confirmé, Pedroso trouve d’emblée son style, caractérisé par une énergie sans temps mort, une apparente simplicité mélodique, un grand raffinement rythmique et une forte présence des chanteurs (Armando « Mandy » Cantero, José « Pepito » Gómez et Tirso Duarte, qui sera bientôt remplacé par Alexander Lara). Manifestement, le groupe a répété longuement avant l’enregistrement. Avec un soin et un souci du détail qui caractérisent toutes ses productions, Pupy amène chaque morceau à son point d’achèvement suprême. Chaque chanson peut être à la fois fredonnée dans la rue, diffusée en boîte ou analysée dans les détails par un spécialiste (Pepe Martínez signe une critique détaillée sur timba.com).

Deux autres albums suivront : Pupy el buena gente (2004) et Mi timba "cerrá" (2005). Les critiques ne tarissent pas d’éloges et le public suit. De nombreux morceaux ne quittent pas les platines des DJ’s - la consécration pour ce groupe de « música cubana bailable » (« musique cubaine qui peut se danser », comme l’annonce le site internet de Pupy Pedroso) ! En cinq ans à peine, César Pedroso aura réussi à se placer parmi les trois groupes de timba les plus populaires de Cuba, un exploit dont il n’est pas peu fier, et qui détermine directement la rémunération de ses musiciens (par les représentants locaux de l’État).

Le style Pupy

Sans être musicien, j’essaierai de qualifier ici ce qui fait la richesse et la rareté du style de César Pedroso. D’abord, son jeu de pianiste : Pupy est considéré comme le roi du Tumbao, cet équivalent du riff dans la timba. Il compose et arrange en pensant toujours aux danseurs, et pas seulement à ceux qui pratiquent le style casino. Ses compositions possèdent une richesse harmonique sans égale dans la timba, mais la mélodie n’est pas en reste : avec simplicité et élégance, il sait construire des morceaux qui vous marquent dès la première écoute. Il est particulièrement habile à faire monter l’intensité d’une chanson, dans un crescendo qui n’a pas besoin d’une accélération du rythme. Sa musique est à la fois charnelle, sentimentale et raffinée. Pour en écouter quelques extraits, l’article de Pepe Martínez (en anglais) est illustré de nombreux exemples musicaux. Le site timba.com offre également trois vidéos extraites d’un concert à Copenhagen. Vous en trouverez d’autres sur fiestacubana.net, à condition de vous inscrire.

Que vous soyez ou non féru de musique cubaine, Pupy est un grand musicien, de ceux qui transcendent les limites de leur genre. Les Cubains de Paris et les amateurs de timba attendent beaucoup de ce concert, mais il serait dommage qu’un public moins « spécialisé » ne s’y intéresse pas également.

Je remercie le DJ et passeur de culture Jack el Calvo pour avoir bien voulu relire cet article.


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