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Champ de ruines

La programmation proposée à cette édition 2007 du Festival de Cannes est sombre. Des thématiques comme la disparition, la séparation ou le deuil reviennent régulièrement. Pourquoi ?

Tout commence par la fin. Le médiocre et caustique film de clôture ’L’Age des ténèbres’ (D. Arcand) résume la noire tonalité de l’ensemble du Festival de Cannes 2007. Dans une truculente tirade, un médecin annonce au héros sa mort prochaine ; ses filles l’incitent à divorcer, pour imiter leurs copines, toutes filles de parents divorcés. Pour couronner le tout, la cigarette du condamné lui est refusée (interdiction de fumer dans un rayon d’un kilomètre autour de son lieu de travail). Noir, c’est noir.

Pas de jaloux, le constat est valable pour tous et partout : en Russie, en Turquie, aux Etats-Unis ou en France... C’est la sphère humaine dans sa totalité qui semble rongée. Couples en rupture après une longue passion dans ’Une vieille maîtresse’ (C. Breillat, CO), ou alors que tout commençait (’Una novia errante’ / A. Katz, UCR), ruptures - abandon d’un Eden oublié - entraînant la folie de ’Savage Grace’ (T. Kalin, QDR) ou celle du héros de ’Tout est pardonné’ (M. Hansen-Love, QDR), au titre quelque peu trompeur. Ruptures d’amours passionnelles (’Boarding gate’ / O. Assayas, HC), ou absolues (’Izganie’, A. Zviaguintsev, CO) entraînant la mort.

Echecs évitables ? Pas pour D. Fincher qui nous livre avec ’Zodiac’ (CO) une épopée de l’échec. Pas pour ces avortements qui tournent mal (’4 luni, 3 saptamini si 2 zile’, C. Mungiu, CO ou ’Izganie’, A. Zviaguintsev, CO). Pas pour ’Magnus’ (K. Kousaar, UCR) qui rêve depuis tout petit de se suicider. Pas pour l’héroïne de ’Ye Che’ (Y. Diao), bourreau de son métier, qui semble elle-même chercher son bourreau. Pas pour les unions forcées de la Chine rurale de ’Mang shan’ (L. Yang), drame écrit d’avance.

Et après ? Que nous reste-t-il ? Pas grand-chose, des ombres peut-être, quelques illusions sans doute semble nous dire Hou Hsiao-Hsien dans son ’Le Voyage du ballon rouge’ (UCR). Comment réagir face à la disparition  ? En Corée (’Secret sunshine’ / Lee C-d, CO), au Kazakhstan (’Ulzhan’ / V. Schlöndorff, HC), en Israël (’Tehilim’ / R. Nadjari, CO), aux Etats-Unis (’A mighty heart’ / M. Winterbottom, HC) ou encore au Japon (’Mogari no mori’, CO), la réponse n’est pas simple. Mais c’est bien N. Kawase qui apporte la plus belle, la plus sincère : pas de retour à une certaine harmonie sans retour à la nature et à son cycle de la vie.

Tirant parti de ce singulier panorama et du fort taux de suicide scandinave, R. Andersson nous offre un chant à nous les vivants (’Du levande / Toi qui es vivant’, UCR). Un chant désenchanté, mais chant tout de même, non dénué d’humour. Même démarche, mais dans un autre registre avec Kusturica ou Tarantino. Le premier nous livre un film bien mal inspiré, vite oublié (’Promets-moi’). Le second, bien décidé à renverser à lui seul la vapeur, le malin et savant réalisateur nous bricole un film-friandise à l’épreuve de la mort (’Death proof’, CO). L’humour est sauf !

Ceux qui ont frôlé la mort le savent : on en garde une impression persistante de renaissance. A sa suite, quelques rares films mettent en scène des naissances, des apprentissages. Le fascinant ’Young Yakuza’, (J.P Limosin, HC) suit la formation d’un jeune yakuza. ’Naissance des pieuvres’ (C. Sciamma, UCR) et ’Et toi t’es sur qui ?’ (L. Doillon, UCR) se penchent tous deux sur la "première fois", du côté féminin. Le premier a pour lui sa recherche formelle, le second ses dialogues.

Si peu de naissance, pour tant de fins... Singulier bilan ! Bien sûr, on pourrait faire d’autres lectures de ces films. Bien sûr, la lecture que j’en fait est le reflet (in)conscient de la séparation, du "ce qui nous reste" français. Mais tout de même, il est tentant de chercher des interprétations à ce fil rouge qui traverse une très large majorité des quarante-sept films vus. Alors qu’il y a quelques années, S. Soderbergh triomphait avec ’Sexe, mensonge et vidéo’, aujourd’hui, c’est "Séparation, disparition et deuils" qui règnent, indiscutablement. Pourquoi une telle répétition, toutes cinématographies confondues ?

Trivialement, on pourrait penser à un monde qui se divise et crée des barrières. A ces murs qui s’élèvent dans les esprits ou aux portes de l’Espagne ou de Pologne, dans les quartiers riches de Moscou, de Sun City ou en Palestine. On pourrait aussi penser à notre Terre, que nous malmenons tant. Notre monde serait-il en train de disparaître ? C’est du moins ce que nous rappelle l’expéditif prêt-à-penser, ’The 11th hour, le dernier virage’ (HC) de L. Conners-Petersen et N. Conners. L. DiCaprio, le narrateur nous y incite à une réaction immédiate face à la catastophe écologique annoncée.

Sinon, que nous restera-t-il ? L’amour, semble nous dire S. Bonnaire. L’amour comme remède plus fort que la médication, comme le montre son beau documentaire ’Elle s’appelle Sabine’ (QDR). L’amour toujours avec A. Sokourov : notre monde serait-il rationnalisé, rectangulé, blindé, il nous restera toujours l’amour d’une (grand)-mère, ’Aleksandra’ pour ses fils. C’est à n’en pas douter ma Palme d’or 2007.


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