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Cher Vincent, expérience ambivalente aux Bouffes du Nord

Memory de Vincent Delerm : Du 6 décembre 2011 au 30 décembre 2011au théâtre des Bouffes du Nord, à Paris puis en tournée un peu partout en 2012.

J’ai pas mal hésité avant de vous écrire. Après tout, vous l’avez dit vous-même, vous ne répondez jamais aux trucs “comme ça”. Et puis, j’ai réalisé que je n’attendais pas vraiment de réponse. C’est plus des choses que j’aurais voulu vous dire. Mais encore une fois, devant vous, j’ai perdu mes mots.

J’appréhendais un peu, avant de prendre le train pour venir voir votre spectacle. J’avais certainement un peu peur de ne pas retrouver votre manière délicate de pointer du doigt les habitudes et les passions collectives pour faire sourire votre public. Vous avez certainement vous aussi déjà connu ce sentiment, quand vous suivez avec autant d’attention un artiste et qu’il change un petit peu de voie, vous vous demandez si vous retrouverez ce que vous avez toujours apprécié dans ses spectacles. Ce qui vous a souvent ému.
 
Déçue je ne l’ai pas été à proprement parler. J’ai même assez aimé ce collage fantaisiste des petites choses qui ont marqué les époques : de la balade anachronique de Simon dans les vestiges de la mémoire collective et sélective, au montage bigarré de ces images en noir et blanc que l’on devine troquées pour quelques euros dans les brocantes des week-ends pluvieux.
 
J’ai aimé les rires enregistrés qui faisaient écho aux noms des villes qui n’étaient pas Paris, les chorégraphies folles, la projection sur le rideau cabossé de la grâce de jeunes filles un peu timides et ces images bancales de soirées familiales où l’on dansait pour célébrer. Non, je me suis bien plu entre les murs du Bouffes du Nord dont vous avez astucieusement exploité l’espace scénique. A la manière d’un grand comédien, certainement.
 
Mais voilà, si je vous écris ce soir, c’est parce qu’entre les mailles de ce patchwork temporel, je suis tombée sur un défaut, un point de trop peut-être. Quand vous avez évoqué “l’attentat de la rue des Rosiers”, j’ai bien compris que vous pensiez qu’il s’agissait là d’un bouleversement dans une France jusque là “assez préservée” et que vous pensiez qu’en cela, il était assez « symptomatique » d’une époque où l’on qualifiait de “violent” les jeux d’arcade où on tirait sur des avions. J’ai également apprécié le décalage que vous avez voulu mettre en relief avec le monde d’aujourd’hui où les vieilles disquettes de jeux en deux dimensions paraissent presque touchantes.
 
Mais ce que je n’ai plus compris c’est le fond imagé qui accompagnait la chanson : ces mêmes avions de guerre, aussi obsolètes soient-il et cette évocation incongrue avec “la bande de Gaza” – je n’ai pas vraiment retenu les paroles, je le regrette - mais il s’agissait, il me semble,de l’association singulière des mots« plages » et« tirs » (?).
 
Alors oui bien sûr, vous grossissez les traits d’une époque pour faire appel, dans la mémoire de vos spectateurs, au décalage avec les jours d’aujourd’hui et en montrer parfois l’absurdité. Vous riez des modes qui déchainent les passions avant de s’évanouir dans le quotidien. Vous souriez de la perception que le passé a eu du futur.
 
Mais pourquoi lier cet attentat dont on ne peut franchement pas rire – chez votre amie qui y avait perdu son oncle, il y avait une boîte avec les articles sur l’attentat qui évoquait le traumatisme et c’est profondément triste – à ces avions de guerre qui défilent en noir et blanc aussi peu réalistes soient leurs contours et à la« bande de Gaza ».
 
J’aurais certainement apprécié un peu plus de retenue sur ce sujet sur lequel vous ne donnez finalement pas vraiment d’avis mais que vous avez pourtant franchement choisi d’évoquer et de chanter. C’est soit un peu trop, soit pas assez. Symptomatique d’une époque peut-être. Gaza, un point lointain sur une carte, certainement. Mais le lien entre les deux n’est pas clair et quand vous choisissez de les associer dans une chanson, cela ne tient certainement pas du hasard, vous pesez toujours exactement vos mots. Je connais assez bien vos chansons pour le savoir.
 
Si vous êtes un chanteur engagé soyez-le franchement, libre à votre public de vous suivre. Ou pas. Mais cette prise de position tiède sur des sujets qui remuent m’a contrariée. J’ai vécu plusieurs années en Israël, ma sensibilité est certainement différente de celle de votre public qui est pourtant déjà hétéroclite. Vous comprendrez donc mon exigence quand j’entends parler de ces endroits que j’ai moi, connus de très près.
 
Alors voilà, aujourd’hui, les critiques culturels français vous encensent avec des jolis mots et des phrases absconses aussi – Libé restera toujours Libé – mais nous, on vous a aimé depuis le début, depuis votre Paris fantasmé en passant par votre jolie analyse théâtrale des moments précieux qui suivent la rencontre ou les ambiances cinématographiques souvent entremêlées à vos chansons, alors je me suis permis, aujourd’hui, de vous écrire ma contrariété avec mes armes à moi – la nuit m’a porté conseil et puis je suis plus à l’aise pour agencer les mots avec un clavier que devant vous à la sortie d’un théâtre. J’espère qu’à défaut de répondre, vous saurez au moins l’entendre.

Bonne continuation et à bientôt, certainement

par Ananim (son site) vendredi 27 janvier 2012 - 2 réactions
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