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CHOCOLAT, un homme oublié

Ce film (1), librement inspirée d’une histoire vraie relatée par Gérard Noiriel, fait revivre le premier artiste noir qui a conquis une certaine célébrité, à Paris, au tournant des 19° et 20° siècles puis est tombé dans l'oubli.

A travers son scénario, ses dialogues, le jeu des acteurs, le film de Roschdy ZEM donne à voir l’état de la France à cette époque, 1897-1917, des limites qu’elle oppose à un Noir qui a quelques ambitions pour sortir de la place, limitée, qui lui est accordée quelle que soit sa valeur personnelle.

C’est l’époque de l’empire français, sur lequel le soleil ne se couche jamais, qui étale, avec bonne conscience, sa suffisance civilisatrice lors de l’Exposition coloniale avec son zoo humain… Une époque où triomphe un racisme polymorphe qui s’exprime dans le film, sous toutes ses facettes, depuis le racisme inconscient, pourquoi le clown noir s’appelait-il Chocolat et son partenaire blanc Footit et non farine ou pot de chambre comme le suggère sa petite amie du moment ? Jusqu’au racisme le plus dur, les policiers qui le passent au balais brosse sous un jet d’eau pour lui montrer que, quoi qu’il fasse, il ne sera jamais qu’un négro. En passant par le racisme bon enfant dont, astucieux, il sait se sortir grâce à son intelligence et ses bons mots.

Trois Noirs sont aperçus dans le film, tous trois sont assignés, enfermés dans un lieu précis : l’un en prison, pour idées subversives, qui préfère regagner Haïti, après avoir tâté du Paris de Liberté, Égalité Fraternité ; l’autre, temporairement, dans une case du zoo humain avant d’être renvoyé quelque part en Afrique, qui interpelle Chocolat dans une langue qu’il ne comprend pas ; Chocolat, clown sur la piste du cirque, le plus favorisé, contesté par les deux autre, le plus intégré, dans un rôle dont il ne sortira que pour son malheur.

Preuve d’une renommée certaine, une séquence du film montre le duo, Footit-Chocolat, filmé par les frères Lumières. Ce film, une séquence de 50 secondes, longueur maximale autorisée à l’époque par la technique des frères Lumières, est projetée à la fin du film (2).

La gloire acquise, dans un rôle assigné, clown de cirque, lui donne l’idée de faire du théâtre. Et il se sert du préjugé racial pour revendiquer le rôle d’Othello : qui d’autre que moi peut jouer Othello avec autant de réalisme. Paradoxalement, il veut incarner un Noir au théâtre pour ouvrir une brèche, comme le lui a soufflé Victor, le Haïtien, pour changer de peau… pour devenir aussi blanc que les blancs, pour échapper à la malédiction d’être né fils d’esclave.
Oubliant que l’art de l’acteur n’est pas d’être mais de paraître, de créer, que dans la tradition théâtrale les acteurs pouvaient avoir des masques, que les hommes ont longtemps joué des rôles féminins ou inversement, à l’époque de Chocolat, avec Sarah Bernhardt jouant Hamlet… Mais surtout que, si l‘époque pouvait faire une gloire à un Noir qui jouait les faire-valoir, à qui on bottait les fesses tous les soirs, qui faisait des grimaces et roulait de gros yeux, elle n’était pas prête à voir un Noir, incarner un personnage, même noir, du répertoire, quel que soit son talent d’acteur.

Le film ne fait pas seulement le portrait dénonciateur d’une société, d’une époque. Il montre aussi que Rafaël – Kananga - Chocolat est un homme complexe qui a une histoire avant, pendant et après la gloire : Rafaël, fils d’esclave ayant vu son père humilié à Cuba, Kananga, cannibale de cirque, aimé d’une jeune écuyère qu’il oublie dès qu’il arrive à Paris et qui, devenu le grand Chocolat, découvre la vie facile, les femmes, l’alcool et même le laudanum, et le luxe, tout ce que l’argent gagné peut lui procurer. Mais aussi, qui aime les enfants et est aimé d’eux. Qui aime, est aimé par celle qui l’aide à réaliser son rêve et le soutien contre amis et famille. Qui finit par se révolter contre son maître, celui qui lui a tout appris, celui qui ne l’abandonnera pas, celui qui l’aime d’amour ce dont il ne s’apercevra jamais.

Dans le film, certaines scènes semblent se répéter avec un éclairage différent.
Les gendarmes viennent dans le petit cirque : Kananga, sans papier, se cache sous une roulotte et ne voit plus son ami Georges que de pieds à la taille comme l’enfant Rafaël avait vu les gardes et leur fouet dans le champ de canne. Fausse alerte.
Mais quand, la police, vient contrôler ses papiers devant le Nouveau Cirque. Le maintenant célèbre Chocolat leur demande s’ils viennent pour un autographe dans une image en contre plongée qui montre bien qu’il est, désormais, sûr de lui-même. Un peu trop. Il se retrouve en prison.
C’est l’enfant qui, timidement, touche son visage pour vérifier si sa couleur de peau n’est pas un maquillage pendant que Chocolat signe un autographe d’une écriture incertaine… Geste qu’il reproduit au Grand Cirque auprès d’un clown concurrent pour signifier son authenticité.

Il finit par reconnaître qu’il a été chocolat, qu’il n’a pas réussi à changer de peau, à être ce qu’il ambitionnait d’être mais que son nom était finalement Chocolat, celui d’un grand clown.

CHOCOLAT,  une homme oublié

1 – Chocolat, de Roschdy ZEM, 2016, 110 mn. S'inspire librement du livre Chocolat, clown nègre : l'histoire oubliée du premier artiste noir de la scène française de Gérard Noiriel, Bayard 2012. Interprètes principaux Omar SY (Rafaël Padilla dit Kananga puis Chocolat), Jammes Thierrée (Georges Footit), Clotilde Hesme (Marie).

2 – Lumière ! l’aventure commence, de Thierry Frémaux, 2017, 90 min. Ce film présente 108 films de 50 secondes sur plus de 1 000 tournés entre 1895 et 1905 par les frères Lumière et leurs opérateurs dans le monde.

NB  : article plus détaillé sur le blog pauloriiol.over-blog.fr

CHOCOLAT,  une homme oublié

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5 réactions à cet article    


  • juluch juluch 22 février 11:47

    On pourrai citer également Eugène Bulllars aviateur afro américain qui fut pilote dans l’aviation Française pendant la WWI....oublié lui aussi et pourtant.....


    • Olivier Perriet Olivier Perriet 22 février 17:59

      Sacré Gérard Noiriel : il a été traumatisé par ses jeunes années passées dans le fin fond d’une l’Alsace guère ouverte aux « Français de l’Intérieur ».

      Donc il passe toute sa carrière d’historien à traquer le racisme, le colonialisme, etc...

      Mais, il y a plus d’un siècle, qui ne l’était pas, raciste ?


      • Pseudonyme Pseudonyme 23 février 10:31

        @Olivier Perriet
        Je ne pense pas qu’on puisse dire que les gens étaient racistes à l’époque, il n’avait pas de raison de l’être. Ils pensaient juste qu’ils étaient culturellement plus évolués.

        .

        Le racisme, c’est maintenant !


      • Paul ORIOL 23 février 22:28

        @Pseudonyme
        Le racisme biologique date du 15° siècle je crois. Mais surtout, il a été théorisé par Gobineau au XIX° siècle.
        Ce qui me paraît intéressant, c’est qu’il montre plusieurs formes de racisme : bon enfant, inconscient, et le racisme virulent.
        Ils
        pensaient juste qu’ils étaient culturellement évolués. C’est du racisme inconscient. Et il y avait, et il y a dans le film, des gens qui ne sont pas racistes.


      • Pseudonyme Pseudonyme 23 février 10:36

        Il y a quelques histoires comme ca qui font honte. Mais Joséphine B est arrivée et les jazzmen américains, et un point de basculement a été atteint. Aujourd’hui la banlieue bruisse de cris de haine. Ces derniers ne recouvrent pas la vie terrible des gens comme Chocolat , mais nous vivons et vivrons dans la méfiance de l’autre, désormais.

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