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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Cinéma : Ava de Léa Mysius : tranche de vie d’une ado en sursis (...)

Cinéma : Ava de Léa Mysius : tranche de vie d’une ado en sursis !

C’est Léa Mysius la médocaine qui nous enchante avec son premier long métrage Ava. L’histoire d’une jeune fille de 13 ans délaissée par sa mère et qui sait qu’elle va perdre la vue. S’enclenche alors un cycle de rebondissements dans ses attitudes autour de la plage de Monta, qui va la transformer à jamais et la révéler sensuelle et révoltée à souhait. Déjà du très grand art pour ce film de Léa Mysius et son équipe de tournage. Elle promet encore bien d’agréables surprises. A suivre et ce n’est qu’un début !

 

Léa Myius ne m’est pas inconnue. Je lui ai déjà consacré trois articles dont une interview à propos de son premier court métrage en 2012 : « Cadavre exquis » : http://www.lemague.net/dyn/spip.php?article8043. Une allégorie surréaliste autour d’une gamine sauvage et très indépendante, qui au cours de ses pérégrinations découvre le cadavre d’une jeune femme presque nue dans un étang. Elle décide de la ramener dans sa cabane pour jouer avec elle à la poupée.

Premier tournage dans le Médoc pour Léa originaire de Gironde, qui a des attaches familières très prononcées dès son enfance avec le Médoc et le territoire situé autour de Vendays Montalivet. Léa adolescente rêve de devenir écrivaine. Etonnant non, notre première rencontre s’est opérée chez mes amis Eric Holder célèbre écrivain du Médoc et sa compagne Delphine Montalant éditrice.

Le déclic du cinoche se situe lors du visionnage de « Comment je me suis disputé ma vie sexuelle » d’Arnaud Despléchin. Elle réalise, c’est le cas de le dire, qu’il est possible de créer une forme de cinéma romanesque.

Après une préparation littéraire, elle est entrée à la FEMIS section scénario où elle a allié pour son plus grand plaisir l’écriture de textes et des images. Je l’ai revue à Paname en 2014 lors de la soirée de clôture de ses études où étaient projetées toutes les œuvres de ses collègues de sa promotion. J’y découvris alors son second court métrage : « Les oiseaux-Tonnerre  ». Il relatait les relations tumultueuses d’un couple de jumeaux adolescents, entre une sœur autoritaire et son frère soumis lors d’une chasse dans le Médoc à l’alouette, je te plumerai la tête. Jusqu’au jour où un chien les attaque. Notez le personnage du chien qui aura un rôle déterminant dans « Ava ».

Coscénariste des « Fantômes d’Ismaël » d’Arnaud Desplechin son cinéaste coup de foudre et suite à une résidence en Gironde, elle travaille sur le scénario d’Ava, qu’elle réalise pour le présenter sur nos écrans blancs de nos cinoche préférés en 2017.

En 2015, elle a coréalisé avec Paul Guillaume « L’île jaune » qui traitait déjà de façon personnelle du thème de l’adolescence.

Les propos de Léa Myius qui vont suivre sont extraits du service de presse du festival de Cannes à propos de son film Ava.

Qui est Ava l’héroïne qui se pique au jeu de la vie dans tous ses éclats ?

« Ava est une jeune fille de 13 ans qui a une maladie de l’œil qu’on appelle rétinite pigmentaire. Au début de l’histoire, elle est dégoûtée par le corps : ceux étendus sur la plage, vautrés et indécents, celui de sa mère, qui couche avec un homme, de sa petite sœur qu’elle considère comme un tube digestif vivant, et le sien évidemment. Perdre la vue progressivement l’oblige à développer ses autres sens, à accepter son corps et celui des autres ». 

Ava, ça signifie : je désire. « Mais je désire quoi ? » Dans la bouche de son personnage interprété avec maestro par la jeune et pétulante Noée Abita, 16 balais lors du tournage, qui s’est lancée dans le grand bain sans filet pour devenir actrice.

« Le grand Bain » justement, ce sera sa seconde apparition à l’écran dans le film de Gilles Lelouche. Et mon petit doigt glissé dans mon oreille me dit que ce n’est qu’un début, Noée va à nouveau crever les écrans de sa présence fertile. Elle se réclame de la fameuse Romy Schneider, c’est vous dire. A suivre…

Ava ne s’aime pas, elle se déteste… « Je suis méchante. Je ne pleure jamais ». Elle note dans son journal au fur et à mesure que le grand cercle noir rétrécit son horizon de vision lors de cet été très chaud : « J’ai peur de mourir sans avoir rien vu de beau ».

Ava me rappelle le personnage révolté contre sa condition, telle que l’a relaté le Bartos dans son roman « Dagmar ». Jeune fille de 16 ans qui fuit sa condition de prétendue future soumise comme sa daronne au service du père macho prolo handicapé suite à un accident de travail. Dans le Berlin des années avant la grand boucherie de 14 / 18, elle va tenter de se réaliser pute émancipée. Elle sera sauvée de justesse du viol de son corps par l’artiste expressionniste Ernst Ludwig Kirchner du groupe « Die Brücke », en recherche d’un nouveau modèle naturiste. Il tombera raide dingue de la chevelure rouge flamboyante de Dagmar. Ensuite, du raisiné à la crinière rouge sang et à l’appétit féroce de Dagmar devenue vampire par amour pour une autre femme matricielle…C’est toute une histoire aux confins du fantastique qui émerge entre les pages et sème sa rage.

http://www.lemague.net/dyn/spip.php?article8131 

 

Ava me rappelle également le personnage de Laura issu du roman graphique de mon amie Elise Griffon. Retour à Monta et clin d’œil à l’enfance d’Elise et au CHM de Monta (centre naturiste). Laura va subir la discréditation de son être nu épanoui par certains autres élèves femelles de son collège. Elles la vouent au blasphème. Elles la considèrent comme une salope et une sorcière dégénérée, suite à son évocation de sa vie naturiste en vacances lors d’une composition de français. Alors, surgiront pour elle les affres de l’adolescence et le rejet de son corps nu en mutation.

 https://blogs.mediapart.fr/franck-bart/blog/260915/bd-peau-neuve-ados-et-naturisme-ou-le-schisme-des-apparences

 

La mère d’Ava au lieu de la soutenir dans cette épreuve insoutenable pense qu’à son cul et se trouver un giton pour la porter au septième ciel. Alors que : « Le cercle se referme, est-ce que je vais voir dans mes rêves » ? se morfond Ava. Sa mère lui jette à la tronche une phrase assassine : « C’est le venin qui te brûle les yeux ». Laure Calamy interprète la maman. Sauf erreur de ma part c’est la seule actrice dans l’équipe ayant de l’expérience du métier d’actrice. Elle a la gouaille le corps et l’esprit qui s’articule à son rôle à l’écran. Vous la retrouverez souvent en ce moment au cinoche ou sur les planches et vous ne pourrez pas la louper, tant elle est crédible. Elle qui se réclame de Michel Serraut, son modèle incarné a la véracité de la chienne dans son interprétation de la mère d’Ava.

Le chien noir, justement parlons-en. La mère est allergique aux clebs et n’en veut pas. Ava le kidnappe à son maître, un jeune gitan beau et fin comme un dieu sans domicile fixe, qui a été banni de son campement suite à une rixe amoureuse.

Le chien représentera le fil conducteur entre la jeune femme et le jeune homme.

« Le scénario - qui était l’objet de mon travail de fin d’études à La FEMIS - est né de l’image d’un chien noir qui traverse une plage bondée. Le chien est une sorte de guide, il fait la jonction entre l’artificiel et le sauvage, entre le réel et le fantasme. Il accompagne Ava dans ce voyage vers la sensualité et la sexualité  ». (Léa Myius).

Le chien comme un guide sensuel et intemporel pour Ava, histoire de se réaliser femme avant le grand trou noir sidéral du rideau, qui tombe avec l’extension du domaine de la lutte de ses rétines.

Léa actuellement jeune femme de 28 ans a elle aussi subi le grand trou noir de la vision qui s’estompe, ce qui forcément l’a inspirée.

« Pendant l’écriture, j’ai eu des migraines ophtalmiques assez violentes qui m’ont forcée à écrire dans le noir. C’est comme ça que le désir de voir est arrivé au cœur du film »

Parlons à présent de Juan, qu’Ava surprend au début du film aux prises avec la maréchaussée montée sur deux canassons. Ce couple improbable de limiers au service de la communauté, harnaché et armé, ces chevaliers du fiel font régner la terreur à Monta. Clin d’œil je suppose à Marine en campagne électorale crachant sa haine sociale et brandissant le drapeau de la flamme du fascisme ordinaire et du décervelage collectif. Retour en arrière, la poche de la presqu’île du Médoc fut le théâtre de la résistance nazi sur la côte jusqu’au Verdon contre les maquis de libération. C’est encore dans le Médoc où les bronzés naturels se font trop rares que le parti de la haine a remporté des suffrages et a élu un représentant.

Je pense sans me tromper, à propos de Léa qui a passé une partie de son adolescence à l’île de la Réunion où le métissage est roi, qu’elle n’est pas indifférente à la situation du Médoc actuel. D’ailleurs à travers Juan, le gitan interprété avec brio par le jeune Juan Cano, lui sont remontés en mémoire des souvenirs inoubliables. « Ava rencontre un jeune homme, Juan. Ce personnage est inspiré d’un garçon que j’ai connu au collège. Il était plus âgé, grande gueule, intelligent. Il se faisait rejeter violemment par élèves et professeurs parce qu’il était gitan. Ça m’a marqué. C’est de là que vient le personnage de Juan, Gitan andalou qui fascine Ava ». (Léa Mysius)

Ava s’entraine à perdre la vue et surplombe le vide de son existence.

« Quand je me bande les yeux, j’ai l’impression de disparaitre ». « Cette nuit des serpents sont entrés dans mes yeux, c’est très douloureux  ».

 Il y a une scène de toute beauté qui irradie le film. C’est quand elle se débarrasse de ses fringues pour se mettre à nue, tout en endossant le foulard qui va l’aveugler pour entrer telle une ondine dans l’océan ou rugissent de féroces rouleaux qui la déstabilisent. Le mugissement en voix du réel et la caméra qui suit le corps si fragile d’Ava qui perd pied, créent une atmosphère de tension intense. Clin d’œil pour celles et ceux qui connaissent déjà cette sensation de jouissance de se baigner également nu, en ayant conscience de tous ses sens à fleur de peau. Vous subissez l’effroi du gros bouillon des forces telluriques qui vont vous dévorer tout cru comme dans un chaudron bouillant où s’active la tempête. Sauf qu’en ce qui concerne Ava, elle se dispense du regard et développe ses autres sens, sans résister à l’appel du large et peine à reprendre pied dans la réalité. Ce qui la rappelle à l’attention, c’est le regard de Juan qui plonge en elle pour lui défriser la peau mutine. C’est une révélation, une métamorphose qui s’opère alors chez elle. Elle découvre qu’elle peut susciter l’attrait sensuel chez un mâle.

« Toi t’as la rage » (Juan)

Chapeau pour cette scène à toute l’équipe de Léa et au preneur de son dans des conditions très difficiles de tournage et merci pour le rendu à l’image absolument surprenant sur grand écran, on se croirait happer par les flots avec Ava.

A propos de Léa, elle aime travailler en famille. Sa sœur jumelle est la chef décoratrice, un frère régisseur, un autre assistant réalisateur et son compagnon chef opérateur. En plus Léa est une puriste, qui contrairement à maintes de ses collègues qui eux préfèrent travailler en numérique pour des raisons de facilité et de légèreté de l’être, pas elle. Elle s’attache à la pureté de l’image. L’été dans le Médoc les lumières fusent à l’unisson et Léa et son équipe ont su les capter à la perfection.

Comme pour sa jeune consœur cinéaste et scénariste July Yung, Sud-Coréenne, les critiques ont été fastes et bien méritées comme pour Léa, lors de son premier long métrage présenté à Cannes. Avec un parcours très proche, après deux court-métrage, July Yung réalisa « A girl at my door » sorti en 2014.

Comme pour Léa, July aime prendre à rebrousse-poil la thématique de l’enfance pour la détourner de ses banalités illusoires trop présentes dans le cinéma convenu et nous en fiche plein la tronche pour nous sortir de nos gonds.

Pas vrai monsieur Charlelie Couture : « L’adolescence est une résistance qui prend la dépense (ou la défense) des idées contraires » !

 

Ava également, lors de sa révélation de femme en devenir sous les yeux de Juan et en suscitant le désir sexuel, affirme sa mue par le corps et l’esprit dans des actes délictueux forgés par la révolte et la solidarité amoureuse avec son amant.

« Je vais t’aider mais ça ne veut pas dire que je t’aime » (Juan)

Lors de ce basculement dont l’élément déclencheur provient des deux cowboys à cheval qui cherchent des noises à Juan en raison de son statut de marginal. Le film oriente sa caméra à suivre le jeune couple en cavale.

On entre dans les sphères du western que j’adore. Pour se sustenter les héros ne vont pas braquer des banques comme dans Bonnie et Clyde, mais d’innocents naturistes les poches vides, puisque démunis de ce parangon de la farce vestimentaire.

J’entends déjà hurler aux loups les naturistes puristes, très premier degré et primesautiers contre le crime de lèse-majesté des corps nus pris à partis par une Ava Calamity Jane armée d’une carabine et son amant. En oubliant que la fiction est là pour détrôner tous les codes en vigueur. D’autant que cette scène vraiment cocasse à mes yeux m’a ravie. En effet, Ava et son compagnon de fortune se badigeonnent tout le corps d’argile récoltée sous les pierres à marée basse. Les petits hommes verts c’est dépassé. Les bonnes femmes et les bonhommes bleus les ont remplacés dans le Médoc. Retour à l’état sauvage pour Ava et son jules. Les naturistes demeurés à l’état de nature sont distancés par les évènements et doivent relire Rousseau dans un soubresaut tactile s’ils ne veulent pas mourir idiots.

 

Autre scène mémorable digne d’un documentaire à la Jean Rouch, le mariage dans un camp gitan filmé au plus près des visages. Il ne manque plus que les senteurs des mets pour combler tous nos sens. La musique nous entraine à nous lever de nos fauteuils pour traverser l’écran et les rejoindre pour que la fête commence.

La musique justement est très présente dans ce film. Dans le blockhaus refuge de Juan et dans ses relations feutrées avec Ava, ce sont les cordes d’une contrebasse qui sont frottées comme un feulement passionné.

Il y a aussi cette scène sublime où Ava sourit et danse en transe sur une route déserte.

Mais je préfère laisser la parole à Léa pour ne pas trahir son propos.

« Le défi au scénario et au montage a été de créer des variations. D’arriver à basculer dans un récit de moins en moins naturaliste. La musique nous a beaucoup aidés. On avait dès le début l’idée d’utiliser des sons un peu étranges, des cordes atonales, et de filer le contre-point avec de la musique pop. Ava qui a peur de n’avoir vu que de la laideur préfère le romanesque au naturalisme, le surréalisme au réalisme. Elle veut ré-enchanter le monde. »

Juste avant le générique de fin, le voile de la mariée est tendu à Ava qui nous offre son plus beau sourire pour la seconde fois juste avant que le mot fin barre l’écran dans un halo de lumière envoutant.

 

Que dire de mon enchantement et de mon ravissement devant ces images de toute beauté esthétique et dans l’énoncé romanesque de ce récit en images porté de façon très fine et pas du tout conformiste, comme toujours chez Léa Mysius. Elle nous prend à revers de nos conventions amers pour nous entrainer sur des chemins sinueux et très originaux. On ne peut sortir indifférent de cette séance de cinéma. Du très grand art offert avec amour par une jeune femme cinéaste et scénariste qui cherche à nous émouvoir par son regard personnel sur l’adolescence. Il nous renvoie forcément à notre enfance par un travail d’introspection.

Tourné en grande partie à Monta, j’ai rencontré dernièrement sur le marché de Monta, l’ami Téo qui tient le stand de la bouquinerie avec sa maman Delphine Montalant. Il me narrait, qu’avec plusieurs camelots dignes du roman d’Eric Holder, ils avaient participé au tournage du film en tant que figurant. Léa ne pouvait pas mieux choisir dans cet éventail de personnalités authentiques d’enfants du pays de Médoc, comme elle.

http://www.lemague.net/dyn/spip.php?article8947

Sinon également, toutes les actrices et acteurs du film ont effectué un gros travail sur leur personnage et nous les ont rendus crédibles et attachants. A part, vous en conviendrez, les cavaliers de l’apocalypse de l’ordre, mais qui en même temps apportent une touche western de bon aloi.

Merci une fois de plus à toi Léa pour ce film qui me restera gravé à l’esprit et pour tout ton travail en équipe à travers laquelle on ressent la soudure autour de l’image, les sons et les actrices et acteurs à l’unisson.

Je ne te cache pas que j’ai hâte de connaitre tes futurs projets.

Je sais déjà qu’André Téchiné que tu as rencontré lors du festival de Cannes t’a demandé de collaborer à son prochain film. C’est la consécration de ton talent bien mérité.

Merci et encore bravo !

 

Ava de Léa Mysius, sur les écrans blancs de vos nuits blanches depuis le 21 juin 2017

 


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1 réactions à cet article    


  • rpplbis rpplbis 20 juillet 13:45

    Sauf que Ava à la fin du film voit très bien dans le noir.

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